« Traduction du père Amiot » : de quoi parle-t-on ?

Pierre tombale du père Amiot, en Chine. 200 ans après sa mort, le jésuite publiait toujours de nouveaux textes…

Pierre tombale du père Amiot, en Chine. 200 ans après sa mort, le jésuite publiait toujours de nouveaux textes…

L’intégralité des versions de L’art de la guerre disponibles gratuitement, et une bonne partie des payantes, affirment être des traductions du père Amiot. Ce n’est pourtant le cas que d’un très petit nombre d’entre elles, toutes les autres étant des textes produits à partir de la version de 1772, mais s’en éloignant au final suffisamment pour que l’on ne puisse plus considérer qu’il s’agisse du même texte. Trois voire quatre textes différents se réclament ainsi « du père Amiot ».

Le premier est l’original.

Note : à chaque fois, figurent en guise d’illustrations l’édition originale du texte cité, puis l’une des versions contemporaines.

Le deuxième est celui de Lucien Nachin.

Le troisième est celui initialement paru aux éditions de l’Impensé radical :

A noter qu’il existe une quatrième version, parue sous le titre « Décoder & comprendre L’art de la guerre ». Sortie en 2009, signée Gabriel Lechevallier (pseudonyme de Pierre Ripert), elle est une version abrégée et retouchée de la version de l’Impensé radical. Nous ne nous attarderons toutefois pas sur cette quatrième version, à la diffusion marginale.

(La deuxième couverture présentée est celle d’une édition numérique)

Une première différence saute aux yeux : la longueur de chaque version.

  • Père Amiot : 24 969 mots
  • Lucien Nachin : 19 190
  • Impensé radical : 27 177

(Pour mémoire, la traduction de Jean Lévi n’en comporte que 9670…)

Nous verrons dans les prochains billets que la raison n’en est même pas des coupes au sein du texte original (la version de l’Impensé radical étant de tout façon plus importante que celle du père Amiot).

Autre différence : l’un des textes ne comporte pas de notes de bas de page (celui de l’Impensé radical).

Le moyen d’identifier qui se cache derrière un texte dit « du père Amiot » est simple : si le chapitre 1 est intitulé « de l’évaluation », l’Impensé radical en est l’auteur. Cette version représente environ 80 % des textes en circulation attribués au jésuite. Sinon, le titre sera « Fondements de l’art militaire ».

Pour départager ensuite le véritable père Amiot de Lucien Nachin, le plus simple sera alors de se tourner vers le titre du dernier chapitre (le 13). S’il est ramassé (« Des dissensions et de leur exploitation »), il s’agira de la version de Lucien Nachin (environ 15 % des textes attribués au père Amiot). S’il est délayé (« De la manière d’employer les dissensions et de mettre la discorde »), il s’agira de l’original de 1772 (5 % des textes).

Pourquoi toutes ces versions affirment-elles être du père Amiot ? Tout simplement parce que cela permet à l’éditeur de ne pas avoir à payer de droits d’auteur, le texte du jésuite datant de 1772. La première traduction véritablement nouvelle ne parut qu’en 1972 (la version française de la traduction de Samuel Griffith et, pour un passage direct du chinois au français, 1988 (celle de Valérie Niquet).

En droit français, une œuvre tombe dans le domaine public 70 ans après la mort de son auteur et, dans le cas d’une traduction, 70 ans après la mort de chacun des traducteurs. Lucien Nachin s’étant éteint en 1952, sa version devrait normalement n’être réellement libre de droit qu’en 2022. Quant à l’Impensé radical, il faudra attendre que le dernier contributeur soit mort pour déterminer la date…

A la décharge des éditeurs, cependant, rien n’indique clairement que les deux versions suscitées ne correspondent pas au texte de 1772 et qu’elles ne sont donc pas libres de droits. Chaque nouvelle édition recopiant aveuglement l’inscription : « traduction du père Amiot », c’est ainsi que les auteurs de la version française de L’art de la guerre la plus diffusée en France (celle de l’Impensé radical) ne touchent aucun droit.

Nous reviendrons plus en détail sur le contenu des textes de Lucien Nachin et de l’Impensé radical dans nos prochains billets.

Source de l’image : le site (disparu) d’Adrien Beaulieu

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