Du rejet de l’honneur

Le bon général ne doit pas rechercher les honneurs

Le bon général ne doit pas rechercher les honneurs

Le thème de l’honneur est un d’un abord relativement délicat dans L’art de la guerre. En effet, Sun Tzu y réserve un usage différent suivant que le terme est utilisé dans son acceptation de « gloire, considération des autres » ou dans celle de « réputation, fierté personnelle ». Tout en considérant qu’un grand général doit être honoré pour ses victoires, ce dernier ne doit cependant pas être mû par son honneur.

Bien sûr, les grands généraux méritent d’être « honorés » et d’être « couverts de gloire » :

« Un prince avisé et un brillant capitaine sortent toujours victorieux de leurs campagnes et se couvrent d’une gloire qui éclipse leurs rivaux grâce à leur capacité de prévision. » (chapitre 13)

Ce qui fait qu’un général mérite d’être honoré, c’est qu’il est victorieux. Mais si la « victoire » est l’objectif du chef militaire (le mot est utilisé 39 fois à travers le traité), souvenons-nous toutefois que l’objectif suprême est d’être victorieux en ayant fait couler le moins de sang possible (cf. notre billet Sun Tzu est-il un théoricien de la non-guerre ?).

La recherche de cette victoire, en un minimum de violence, se fait dès lors par tous les moyens. Seule compte la victoire. A ce titre, L’art de la guerre dépasse toute considération moralisante, tout code d’honneur. Sun Tzu va jusqu’à exalter des techniques telles que la trahison ou la corruption (appelées « mensonge » ou « stratagème » dans L’art de la guerre). Il n’est pas de « droit des conflits armés » : tous les moyens sont bons pourvu qu’ils assurent la victoire. La fin justifie les moyens…

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La notion de forme chez Sun Tzu

Le sans-forme domine l'ayant-forme

Le sans-forme domine l’ayant-forme

La notion de « forme », relativement peu familière à nos conceptions occidentales, est très importante dans L’art de la guerre. Elle est essentiellement évoquée au chapitre 6, où Sun Tzu expose que l’art militaire trouve son point d’aboutissement dans l’art de faire disparaître les formes :

« Infiniment mystérieux, il occulte toute forme ; suprêmement divin, il ne laisse échapper aucun bruit : c’est ainsi que le parfait chef de guerre se rend maître du destin de l’adversaire. » (chapitre 6)

« Une formation militaire atteint au faîte ultime quand elle cesse d’avoir forme. Sitôt qu’une armée ne présente pas de forme visible, elle échappe à la surveillance des meilleurs espions et déjoue les calculs des généraux les plus sagaces. » (chapitre 6)

Cette notion de forme s’entend chez Sun Tzu comme la disposition des troupes, rigide (en ligne, en arc de cercle, en triangle pointe en avant, …), laissant déduire de sa simple observation le type de manœuvre choisie. En ce sens, elle pourrait être synonyme de « formation ». La quintessence de la manœuvre réside donc dans la totale fluidité, évoquée dans un billet précédent :

« La forme d’une armée est identique à l’eau. L’eau fuit le haut pour se précipiter vers le bas, une armée évite les points forts pour attaquer les points faibles ; l’eau forme son cours en épousant les accidents du terrain, une armée construit sa victoire en s’appuyant sur les mouvements de l’adversaire. Une armée n’a pas de dispositif rigide, pas plus que l’eau n’a de forme fixe. » (chapitre 6)

De façon ultime, cette absence de forme pourrait conduire au combat en essaim.

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Sun Tzu faisait-il de l’aïkido ?

Utiliser la force de l'adversaire

Utiliser la force de l’adversaire

La philosophie du yin et du yang, qui voit le monde comme une transformation perpétuelle, forme le soubassement de la culture stratégique de la Chine traditionnelle : l’intelligence du réel et des mutations en cours permet de gérer et d’agir à bon escient. Connaissant le sens des flux, c’est en les épousant que, paradoxalement, le stratège les dirige par synergie et coïncidence. A l’instar d’un art martial comme l’aïkido, c’est en accompagnant ces flux, en se faisant l’allié de plus fort que soi, qu’une telle apparente soumission peut déboucher sur une domination sans équivoque possible. L’art du stratège consiste ainsi à tirer le maximum d’effet par un travail de configuration des situations, comme l’eau qui tire sa puissance du fait de la gravité. Il faut tirer profit des potentiels inscrits dans les situations en les combinant avec des desseins à long terme. Il s’agit d’une culture stratégique d’inspiration indirecte qui privilégie l’action en fonction plutôt qu’a priori et en force. Une fois encore, nous voyons que Sun Tzu privilégie la conduite en cours d’action à une planification rigide (cf. notre billet Une qualité : la réactivité).

« Celui-là qui remporte la victoire en sachant profiter des manœuvres adverses possède un art réellement divin. » (chapitre 6)

A noter que cette injonction semble entrer en conflit avec celle de combattre l’ennemi dans ses plans : soit on l’empêche systématiquement de porter ses coups à pleine puissance, soit on le laisse faire pour retourner cette puissance contre lui.

Il n’y a donc pas qu’une seule application possible des enseignements de Sun Tzu, mais plusieurs, parmi lesquelles le général aura à choisir.

Source de l’image : Maître Morihei Ueshiba, fondateur de l’aïkido

De la fluidité de la manœuvre

« La forme d'une armée doit être identique à l'eau. » (chapitre 6)

« La forme d’une armée doit être identique à l’eau. » (chapitre 6)

« Si des troupes peuvent parcourir mille lieues tout en restant fraîches et disposes, c’est qu’elles ne rencontrent pas d’ennemi sur leur chemin. » (chapitre 6)

Cette maxime semble relever de la tautologie.

Elle recèle cependant une véritable profondeur. Pour s’en rendre compte, mettons-la en rapport avec les propos qui la suivent :

« Si des troupes peuvent parcourir mille lieues tout en restant fraîches et disposes, c’est qu’elles ne rencontrent pas d’ennemi sur leur chemin. Qui emporte toutes les places qu’il attaque investit des villes qui ne sont pas défendues. Qui tient toutes les places qu’il défend défend des places qui ne sont pas attaquées. Car nul n’est capable de repousser une offensive bien conduite, ni de briser une défense supérieurement menée. »

Succession d’évidences ? Pas du tout ! Ce que nous dit ici Sun Tzu, c’est qu’il ne faut pas rechercher les points durs, mais au contraire passer par les faiblesses du dispositif.

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Le combat tournoyant, une invention de Sun Tzu ?

Il y a 2500 ans, Sun Tzu prônait-il le swarming ?...

Il y a 2500 ans, Sun Tzu prônait-il le swarming ?…

Si certains préceptes de Sun Tzu relèvent aujourd’hui du lieu commun (« Examinez les plans de l’ennemi pour en connaître les mérites et démérites », chapitre 6), d’autres en revanche sont plus inattendus. Il en est ainsi de celui concernant la recherche de la confusion :

« Quel indescriptible tohu-bohu ! Comme le combat est confus ! et cependant rien ne peut semer le désordre dans leurs rangs. Quel chaos ! quel méli-mélo ! ils sont repliés sur eux-mêmes comme une boule, et pourtant nul ne peut venir à bout de leur disposition. Le désordre suppose l’ordre […] » (chapitre 5)

Cette confusion dans la bataille dont parle Sun Tzu n’est absolument pas due au brouillard de la guerre décrit par Clausewitz. Il s’agit ici au contraire d’une confusion maîtrisée, dont la notion récemment formalisée de « combat tournoyant » (ou « en essaim » ou « swarming »)[1] pourrait être une expression. A l’inverse d’un combat en dentelles, géométrique, ordonné tel un jardin à la Le Nôtre, Sun Tzu paraît en effet prôner la recherche d’un engagement basé sur la grande autonomie des toutes petites unités, voire de l’individu.

Cette interprétation semble cependant anachronique : si certaines armées ont su par le passé mettre en œuvre la notion de combat tournoyant[2], il paraît en revanche surprenant que Sun Tzu puisse recommander un tel procédé à son époque. Cette idée semble en outre entrer en contradiction avec l’image relativement frustre qu’il peut par ailleurs donner des hommes :

« Il occupe [la multitude de ses armées] avec des tâches et ne s’embarrasse pas de lui en expliquant le pourquoi ; il l’excite par la perspective de profits en se gardant bien de la prévenir des risques. » (chapitre 11)

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Les 275 commandements de Sun Tzu

Sur 40 pages, Sun Tzu a délivré un nombre impressionnant de commandements.

Sur 40 pages, Sun Tzu a délivré un nombre impressionnant de commandements.

Nous allons ici proposer notre découpage de L’art de la guerre en commandements directs de Sun Tzu (i.e. exposés sous la forme impérative). Nous en avons recensé 275, sachant que ce comptage est éminemment subjectif et personnel. Ainsi avons-nous choisi de nous en tenir aux stricts commandements directifs de Sun Tzu et ne pas d’extrapoler à ses propos non-injonctifs (qui pourraient n’être lus que comme de simples recommandations). A titre d’exemple, après la phrase d’introduction sur la guerre, grande affaire des nations, le chapitre 1 commence par ces propos :

La guerre est subordonnée à cinq facteurs ; ils doivent être pris en compte dans les calculs afin de déterminer avec exactitude la balance des forces.
Le premier est la vertu, le second le climat, le troisième la topographie, le quatrième le commandement, le cinquième l’organisation.
La vertu est ce qui assure la cohésion entre supérieurs et inférieurs, et incite ces derniers à accompagner leur chef dans la mort comme dans la vie, sans crainte du danger.
Le climat est déterminé par l’alternance de l’ombre et de la lumière, du chaud et du froid ainsi que par le cycle des saisons.
La topographie comprend : les distances et la nature du terrain, lequel peut-être accidenté ou plat, large ou resserré, propice ou néfaste.
Le commandement dépend de la perspicacité, de l’impartialité, de l’humanité, de la résolution et de la sévérité du général.
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Sun Tzu prône-t-il la prise de risque ?

« Qui ose gagne » : La devise du 1er RPIMa

« Qui ose gagne » : La devise du 1er RPIMa

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Sun Tzu se montre très frileux quant à la prise de risque au cours des batailles. Certains de ses commandements pourraient même être perçus comme des injonctions à l’immobilisme :

« On ne poursuit pas une armée dont la retraite est simulée ; […] on ne gobe pas l’appât que l’adversaire vous tend. » (chapitre 7)

Un général qui voudrait appliquer scrupuleusement cette maxime de Sun Tzu pourrait rapidement se retrouver totalement paralysé, redoutant toujours une ruse de l’adversaire. Jamais en effet il ne possèdera tout le renseignement lui permettant à coup sûr d’évaluer la position, la force et les intentions de l’adversaire. Ou alors quand il les aura, il sera trop tard…

Nous observons de même que le courage et l’audace ne semblent pas faire partie des qualités nécessaires au général :

« Le commandement dépend de la perspicacité, de l’impartialité, de l’humanité, de la résolution et de la sévérité du général. » (chapitre 1)

A un seul endroit de son traité, Sun Tzu évoque la prise de risque :

« Un général avisé prend toujours en compte, dans ses supputations, tant les avantages que les inconvénients d’une option. Il voit les profits et peut tenter des entreprises ; il ne néglige pas les risques et évite les désagréments. » (chapitre 8)

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Art de la guerre ou science de la guerre ?

Quelle est la nature de la guerre ?

Quelle est la nature de la guerre ?

L’art de la guerre porte-t-il bien son nom ? La question est loin d’être simple. En effet, dès le premier chapitre, Sun tzu affirme à la fois :

« Le général qui se fie à mes calculs sera nécessairement victorieux : il faut se l’attacher ; le général qui se refuse à les entendre sera régulièrement défait : il faut s’en séparer ! » (chapitre 1)

… sous-entendant que la guerre est une science qu’il faut apprendre ; et quelques lignes plus loin :

« Tels sont les stratagèmes qui apportent la victoire et qui ne se peuvent apprendre. » (chapitre 1)

… exprimant qu’il est impossible de donner un modèle établi des secrets de la guerre !

Pour Sun Tzu, il est donc à la fois possible et impossible de livrer les secrets de la guerre !

Alors, science ou art ?

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Combattre l’ennemi dans ses plans

Un chapitre entier (théoriquement) consacré à cette thématique

Un chapitre entier (théoriquement) consacré à cette thématique

« Le mieux, à la guerre, consiste à attaquer les plans de l’ennemi ; ensuite ses alliances ; ensuite ses troupes ; en dernier ses villes. » (chapitre 3)

Nous avons vu toute l’importance que Sun Tzu accordait à la planification. Corollaire : le meilleur moyen de vaincre l’ennemi est justement de s’attaquer à sa planification.

Ce principe donne d’ailleurs son titre au chapitre 3 : « Combattre l’ennemi dans ses plans ». En réalité, seul le premier tiers du chapitre regroupe des préceptes relatifs à cette thématique. A l’instar de l’organisation explosée du traitée, les deux autres tiers sont sans rapport.

Ce précepte, qui est l’un des piliers de la pensée de Sun Tzu, est non seulement loin d’avoir perdu sa pertinence, mais pourrait en plus apparaître d’une modernité inexplorée. En effet, là où des concepts comme la recherche du renseignement peuvent aujourd’hui sembler triviaux car relevant de l’évidence, l’attaque de l’ennemi dans ses plans n’est pas forcément intuitive. Ce procédé exige même une très grande maîtrise de la part de celui qui voudrait le mettre en œuvre. Sun Tzu renvoie d’ailleurs aux temps légendaires l’époque où les généraux savaient le manier :

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De l’initiative

Une représentation de l'initiative dans L'art de la culture du parc de Guangrao (Chine, province de Shandong)

Une sculpture représentant l’initiative dans L’art de la guerre au parc de Guangrao (Chine, province de Shandong)

L’initiative est un des principes de la guerre[1]. Sun Tzu l’avait parfaitement compris, sans toutefois le formaliser clairement. Le mot « initiative » n’est en effet employé que deux fois dans le traité, et encore de façon presque périphérique :

« On a suppléé à la voix par le tambour et les cloches ; à l’œil par les étendards et les guidons. Signaux sonores et visuels étant perçus par tous, ils permettent de souder les mouvements des troupes en un seul corps, si bien que les braves ne se ruent pas seuls à l’assaut sans en avoir reçu l’ordre et les pleutres ne battent pas en retraite de leur propre initiative. » (chapitre 7)

« On appelle neutralisant un lieu où aucune des deux parties n’a intérêt à prendre l’initiative. » (chapitre 10)

Si le mot n’est pas explicitement employé, l’idée est cependant bien présente :

« [Il faut] profiter de la moindre opportunité pour emporter l’avantage. »[2] (chapitre 1)

« Attaquez là où [l’ennemi] ne vous attend pas ; surgissez toujours à l’improviste. » (chapitre 1)

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Sun Tzu a-t-il inventé les cas non conformes ?

Le plan de manœuvre dans la doctrine française

Le plan de manœuvre dans la doctrine française

Nous avons vu que L’art de la guerre enjoignait une planification la plus minutieuse possible. Sun Tzu va-t-il plus loin dans son idée ?

Revenons sur une maxime :

« La victoire est certaine quand les supputations élaborées dans le temple ancestral avant l’ouverture des hostilités donnent un avantage dans la plupart des domaines ; dans le cas contraire, si on ne l’emporte que dans quelques-uns, on va au-devant d’une défaite. » (chapitre 1)

Cette phrase est sujette à interprétation : on pourrait en effet envisager que Sun Tzu fait preuve d’une formidable modernité en prescrivant d’imaginer toutes les situations susceptibles de se produire. Cette interprétation se trouve confortée par la traduction que donne Alexis Lavis du même passage :

« Celui qui, en amont des batailles, a su développer le plus grand nombre de stratégies victorieuses sera assurément le vainqueur. Il saura parer et même anticiper tout revirement de situation. Celui qui est incapable d’élaborer un grand nombre de plans différents pour vaincre risque fort d’essuyer une défaite. Que dire de celui qui n’a rien préparé ! C’est dans la chambre du stratège qu’une guerre est gagnée ou perdue. Sur le champ de bataille, il est déjà trop tard. En observant cela, je sais toujours à l’avance le résultat du combat. »

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Le calcul épargne le sang : du pouvoir de la planification

Pas de victoire sans planification

Pas de victoire sans planification

La planification est un pilier du système suntzéen. Elle peut permettre, à elle seule, d’éviter l’affrontement armé.

Cette planification est un garant, voire une condition sine qua non, de la victoire :

« Une armée est victorieuse si elle cherche à vaincre avant de combattre ; elle est vaincue si elle cherche à combattre avant de vaincre. » (chapitre 4)

Par sa croyance immodérée dans les vertus de la planification, le système suntzéen réfute l’idée clausewitzienne de friction. Peut-être le stratège chinois n’avait-il pas une claire conscience de cette notion, mais peut-être aussi était-il convaincu du pouvoir de la planification, à l’instar des espoirs que les Américains ont pu porter durant les années 90 dans leur concept de Révolution dans les Affaires Militaires.

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Une qualité : la réactivité

Tel le serpent, l’armée doit toujours être prête à bondir sur son objectif

Tel le serpent, l’armée doit toujours être prête à bondir sur son objectif

La réactivité est une qualité essentielle prônée dans L’art de la guerre :

« Il faut […] profiter de la moindre opportunité pour emporter l’avantage. » (chapitre 1)

« A la guerre, il ne faut pas compter que l’ennemi ne viendra pas, mais être en mesure de le contrer. » (chapitre 8)

Sun Tzu a parfaitement conscience que l’exécution de tout plan est soumis à nombre d’aléas, qu’ils soient climatiques ou géographiques, ou qu’ils soient dus à une mauvaise intuition de ce qu’allait entreprendre l’adversaire. Sun Tzu chercher à minimiser le brouillard de la guerre par le renseignement, mais admet à demi-mot que les frictions demeurent possibles. Pour tenter d’obtenir la maîtrise sur ces facteurs, le général doit en comprendre la logique et s’y adapter. Ainsi, Sun Tzu décortique cette réactivité en quatre qualités primaires : coup d’œil tactique, intelligence, rapidité et manœuvrabilité.

La première de ces qualités est donc le coup d’œil tactique, c’est-à-dire la parfaite conscience du bon moment :

« Le grand chef de guerre […] ne laisse jamais passer l’occasion de la victoire. » (chapitre 4)

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Sun Tzu en France, une étude de la réception de L’art de la guerre

Sun Tzu en France

Sun Tzu en France, le livre

Le premier livre issu de ce blog vient de paraître. Édité chez Nuvis, petite maison jeune et très dynamique, il est proposé sous forme papier (24 €) ou numérique (12 €).

L’ouvrage est préfacé par Jean-Pierre Raffarin. L’ancien Premier ministre entretient en effet un lien fort avec la Chine, lien qui l’a amené à étudier en profondeur ce grand traité stratégique.

Mais de quoi exactement parle le livre ?

Fruit d’une enquête minutieuse autant historique que philologique, Sun Tzu en France retrace l’histoire de la réception de ce traité en France, de la première traduction par un jésuite, le père Amiot, au XVIIIe siècle, aux toutes dernières parutions sorties, tant dans le domaine des livres papier que dans celui du numérique, de la bande dessinée ou même de la chanson. Une riche iconographie (l’ouvrage comporte près d’une centaine d’illustrations en couleur) complète le propos. A travers de très nombreux exemples, le travail des traducteurs est décortiqué pour expliquer comment il est aujourd’hui possible de trouver des préceptes totalement opposés d’une traduction à l’autre.

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De la connaissance

Que cherche à connaître Sun Tzu ?

Que cherche à connaître Sun Tzu ?

Pour faire une synthèse des précédents billets, nous observons que la « connaissance » est essentielle chez Sun Tzu. Elle touche plusieurs domaines, qui eux-mêmes comprennent plusieurs subdivisions :

  • La connaissance de soi-même
    • Sa propre personne
    • Ses forces (troupes : volume, équipement et moral) et, selon le traducteur, ses officiers (aptitudes, pour pouvoir assigner des missions spécifiques)
  • La connaissance de l’adversaire
    • L’adversaire lui-même
    • Les autres forces en présence susceptibles de passer des alliances
  • La connaissance de l’environnement
    • Le terrain
    • La météo

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De l’étude du terrain

L’étude minutieuse du terrain est indispensable

Le besoin en renseignement du chef ne se restreint pas à l’adversaire : Sun Tzu insiste particulièrement sur la nécessité de connaître le terrain. Une perception correcte en est en effet indispensable pour l’élaboration de la manœuvre. Son étude relève d’une obligation pour le général :

« La configuration topographique est d’un précieux concours dans les opérations militaires. Un grand général construit sa victoire sur la connaissance de l’ennemi et tient un compte précis de la nature du terrain et des distances. » (chapitre 10)

« Etre fixé sur l’absence de capacités défensives adverses et sur ses propres possibilités offensives, sans savoir que le terrain ne se prête pas à l’engagement, c’est […] n’avoir entre les mains que la moitié de la victoire. » (chapitre 10)

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Connais-toi toi-même, disait Sun Tzu

Mosaïque d’un couvent romain présentant le Gnôthi seautón, « connais-toi toi-même »

Pour obtenir la victoire, le général doit, outre connaître le plus parfaitement possible son ennemi, se connaître lui-même :

« Qui connaît l’autre et se connaît, en cent combats ne sera point défait ; qui ne connaît l’autre mais se connaît, sera vainqueur une fois sur deux ; qui ne connaît pas plus l’autre qu’il ne se connaît sera toujours défait. » (chapitre 3)

L’injonction de Sun Tzu rejoint ici le Gnôthi seautón, « connais-toi toi-même », que les Grecs avaient inscrit au fronton du temple de Delphes et sur lequel Socrate bâtissait sa sagesse. En effet, le général doit être lucide sur ses qualités et ses défauts pour savoir mettre en valeur ses forces et ne pas prêter le flanc à ses faiblesses. Il doit de même avoir conscience de ses traits de personnalité et de ses tendances profondes pour ne pas se laisser dominer par elles :

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Faut-il tenir ses troupes dans l’ignorance ?

Sun Tzu préconise-t-il le mutisme du chef ?

Nous avons vu dans le billet précédent que le général devait penser son action de façon à préserver le secret sur ses intentions. Mais une autre forme de dissimulation est évoquée dans L’art de la guerre : celle à avoir vis-à-vis de ses propres troupes :

« Un général se doit d’être impavide pour garder ses secrets […]. Il lui incombe d’obstruer les yeux et les oreilles de ses hommes pour les tenir dans l’ignorance. » (chapitre 11)

Cette injonction est particulièrement troublante. Elle semble s’inscrire dans la considération relativement froide dont peut témoigner Sun Tzu à l’égard de la troupe, comme :

« On jette [ses hommes] dans une situation sans issue, de sorte que, ne pouvant trouver le salut dans la fuite, il leur faut défendre chèrement leur vie. […] Quand [le général] mène ses hommes au combat, c’est comme s’il leur retirait l’échelle sous les pieds après les avoir fait grimper en haut d’un mur. » (chapitre 11)

L’objectif est ici triple : se prémunir d’une fuite qui viendrait de ses troupes, asseoir son commandement et ne pas alourdir inutilement le processus de transmissions des ordres.

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Sun Tzu et le secret

La préservation du secret, un besoin depuis longtemps identifié

Corollaire de la recherche de renseignement évoquée dans le billet précédent, il convient de se prémunir de l’exercice de cette activité par l’adversaire. Il s’agit logiquement de chercher à être le plus hermétique possible face au renseignement de l’ennemi. Moins ce dernier connaîtra avec précision notre position, nos effectifs et nos intentions, et moins il sera à même d’avoir l’initiative de l’action. Il sera alors obligé d’agir dans le brouillard, en se rabattant sur une disposition à même d’englober tout le champ des possibles, manœuvre qui s’avèrera donc nécessairement peu efficace car ne pouvant répondre à aucun des principes de la guerre : concentration des efforts, économie des moyens, liberté d’action.

« S’il ne sait où je vais porter l’offensive, l’ennemi est obligé de se défendre sur tous les fronts. » (chapitre 6)

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Du renseignement

Sun Tzu, premier théoricien du renseignement

Si, comme nous l’avons vu dans le billet précédent, Sun Tzu évoque les espions pour acquérir le renseignement sur l’ennemi, ce n’est pas le seul moyen. Les éclaireurs, qui fournissent une information d’intérêt plus immédiat, témoignent également d’une démarche de recherche active du renseignement :

« Qui ne sait recourir aux éclaireurs sera incapable de tirer parti des avantages du terrain » (chapitre 11)

Outre l’espionnage, un autre procédé peut être déduit des propos de Sun Tzu pour acquérir cette connaissance de l’adversaire : la manœuvre, les reconnaissances et les coups de sonde :

« Examinez les plans de l’ennemi pour en connaître les mérites et démérites ; poussez-le à l’action pour découvrir les principes de ses mouvements ; forcez-le à dévoiler son dispositif afin de déterminer si la position est avantageuse ou non ; harcelez-le afin de repérer ses points forts et ses points faibles. » (chapitre 6)

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De l’espionnage

L’espionnage, une pratique plus que jamais d’actualité

Sun Tzu consacre l’intégralité du dernier chapitre de son traité aux espions. Pour lui, leur usage relève de l’obligation :

« Un prince avisé et un brillant capitaine sortent toujours victorieux de leurs campagnes et se couvrent d’une gloire qui éclipse leurs rivaux grâce à leur capacité de prévision. Or la prévision ne vient ni des esprits ni des dieux ; elle n’est pas tirée de l’analogie avec le passé pas plus qu’elle n’est le fruit des conjectures. Elle provient uniquement des renseignements obtenus auprès de ceux qui connaissent la situation de l’adversaire. » (chapitre 13)

L’art de la guerre se termine d’ailleurs sur cette phrase :

« Le rôle [des espions] est essentiel et […] sur eux reposent les mouvements d’une armée. » (chapitre 13)

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Sun Tzu prône-t-il la décorrélation du politique et du militaire ?

Le chef politique et le chef militaire

Sun Tzu se montre relativement radical vis-à-vis du rôle du souverain dans la conduite de la guerre :

« Un souverain peut être une cause de troubles pour l’armée de trois façons. Il entrave les opérations militaires quand il commande des manœuvres d’avance et de recul impraticables ; il trouble l’esprit des officiers quand il cherche à intervenir dans l’administration des trois armes alors qu’il en ignore tout ; il sème la défiance chez les hommes en cherchant à s’immiscer dans la distribution des responsabilités alors qu’il ne connaît rien à l’exercice du commandement. » (chapitre 3)

Cela signifierait-il que selon lui, pour retourner la formule de Clémenceau, la guerre serait une chose trop grave pour être confiée au politique ?

Absolument pas. Bien au contraire.

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De la signification du Dào

Le dào.

Dans son introduction à Relire L’art de la guerre de Sun Tzu[1], Jean-François Phélizon expose une vision inédite (au moins en français) du concept de « dào[2] ». Vision que personnellement nous ne partageons pas, mais que nous trouvons particulièrement intéressante à relayer car expression de la réflexion française sur L’art de la guerre.

Sa lecture de l’idéogramme 道 (prononcer « dao ») amène en effet Jean-François Phélizon à affirmer que pour Sun Tzu, « l’action stratégique procède d’une direction qui s’impose à tous les membres du groupe ; en ce sens, la stratégie n’est autre qu’une règle d’action collective ». Le sens qu’il attribue au terme dào est en effet que le peuple (et pas seulement le général) aurait un objectif commun, transcendant, qui l’exalterait à aller au combat pour accomplir cet objectif.

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De la multiplicité d’objectifs

Quel sera notre objectif ?

Une notion très intéressante introduite par Sun Tzu est celle de la multiplicité des objectifs potentiels :

« S’il ne sait où je vais porter l’offensive, l’ennemi est obligé de se défendre sur tous les fronts. Alors qu’il a éparpillé ses forces en de multiples points, je concentre les miennes sur quelques-uns, de sorte que je ne rencontre jamais que de faibles troupes. » (chapitre 6)

L’idée exprimée ici est que pour atteindre un objectif donné, il faut en avoir plusieurs. Car, comme l’a fait observer B. H. Liddell Hart :

« Le véritable objet de la stratégie consiste à entamer les possibilités de résistance de l’ennemi. D’où cet axiome : afin de conquérir un objectif bien précis, il faut se fixer plusieurs objectifs de rechange. Une attaque visant un point ne doit le menacer qu’en étant capable de diverger sur un autre. Ainsi, grâce à cette souplesse dans le choix du but, le stratège peut atténuer le caractère aléatoire de l’action de guerre. » [1]

Sun Tzu ne se fixe pas a priori d’objectif car considère que la victoire résultera d’une opportunité.

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Du modelage de l’ennemi

Le boxeur Mohamed Ali : « Voler comme un papillon et piquer comme une abeille »

Un concept délicat à appréhender dans L’art de la guerre est celui que nous désignons (faute d’être explicitement nommé par Sun Tzu) sous le terme de « modelage de l’ennemi ». Une bonne approche de cette notion peut être donnée par une analogie avec la boxe : la doctrine de Sun Tzu pourrait ainsi être illustrée par l’image d’un boxeur sans cesse en mouvement, imposant un rythme calculé car connaissant parfaitement les forces et faiblesses de son adversaire, prêt à frapper au moindre relâchement de garde.

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De la marche à l’ennemi

L'avance en ligne

Un concept fondamental présenté dans L’art de la guerre est celui que nous désignons aujourd’hui sous le terme de « marche à l’ennemi », c’est-à-dire le fait de ne pas avoir encore au moment du contact décidé de la manœuvre à suivre, celle-ci s’élaborant en effet en conduite, en réaction à l’action de l’adversaire[1]. Sun Tzu évoquait déjà il y a 2500 ans cette manière d’agir, très délicate à utiliser, en prenant l’exemple de l’eau :

« La forme d’une armée est identique à l’eau. L’eau fuit le haut pour se précipiter vers le bas, une armée évite les points forts pour attaquer les points faibles ; l’eau forme son cours en épousant les accidents du terrain, une armée construit sa victoire en s’appuyant sur les mouvements de l’adversaire. Une armée n’a pas de dispositif rigide, pas plus que l’eau n’a de forme fixe. Celui-là qui remporte la victoire en sachant profiter des manœuvres adverses possède un art réellement divin. » (chapitre 6)

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De la foudroyance

L’oiseau de proie

« Une armée frappe avec la soudaineté de la foudre. » (chapitre 7)

La foudroyance est, au sein de l’armée française, un concept récent, de plus en plus fréquemment présenté comme principe fondamental, mais qui demeure cependant encore en gestation[1]. Sun Tzu évoquait pourtant déjà cette notion, sans toutefois la nommer clairement, comme l’illustre son image de « l’oiseau de proie » :

« L’oiseau de proie parvient à briser les reins de sa victime quand il frappe en raison de sa prestesse. Le grand général allie une formidable puissance à une extrême prestesse. Il possède la puissance de l’arbalète bandée et la prestesse de la gâchette. » (chapitre 5)

Bien au-delà de ce simple passage, toute la philosophie de Sun Tzu tend vers ce concept non-nommé de foudroyance. Nous allons le voir en en décortiquant les modes d’action.

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