Clausewitz et Sun Tzu

Une étude comparative des deux plus célèbres penseurs militaires

Clausewitz et Sun Tzu vient de paraître. Deuxième titre des éditions Amiot (après Wu Zixu, inspirateur de Sun Tzu), il s’agit là encore d’un recueil retravaillé des billets parus sur ce blog. Sans surprise, la thématique est ici une comparaison des systèmes de pensée de Clausewitz et de Sun Tzu. Ces deux mastodontes de la pensée militaire traitent de thématiques communes, mais en apportant des recommandations pouvant être en totale opposition. La mise en parallèle de leurs écrits respectifs permet ainsi de mieux appréhender l’essence même de leur système.

Après une réflexion sur la forme que présentent L’Art de la guerre et De la guerre, les deux œuvres phares de Sun Tzu et Clausewitz, l’étude détaille les principales différences existant entre chaque traité sur le plan des fondements de la stratégie (la guerre en tant qu’objet, son objectif) et sur une sélection de grandes thématiques militaires tels le renseignement, la logistique, ou même le rôle du chef.

Si vous avez apprécié les billets de ce blog, n’hésitez pas à vous en offrir la compilation remaniée et enrichie !

46 pages aux éditions Amiot. 5 € en version papier, 1 € en numérique.

Source de l’image : Couverture de l’auteur

Le pillage : une idée à explorer ?

Du pillage

Le pillage : un procédé pas si caduc que ça…

« Pillez en terrain de diligence. » (chapitre 11)

Indubitablement, Sun Tzu préconise le pillage. Deux raisons à cela : assurer sa logistique, et motiver ses hommes (en leur promettant de se récompenser sur la bête).

Assurer sa logistique :

« Qui est habile à conduire les armées ne procède jamais à deux levées consécutives ni n’a besoin de trois réquisitions de grains. Ses ressources propres lui suffisent et il puise ses vivres chez l’ennemi. C’est ainsi qu’il assure la subsistance de ses troupes. » (chapitre 2)

« Un général avisé s’emploie à vivre sur l’ennemi. Car une mesure prise sur lui en épargne vingt acheminées depuis l’arrière. Un boisseau de fourrage mangé chez lui en vaut vingt venus de l’arrière. » (chapitre 2)

« On pourvoit aux besoins en nourriture des troupes en pillant les campagnes fertiles. » (chapitre 11)

Motiver ses hommes :

« En appâtant [ses hommes] par la promesse de récompenses, [le général] les incite à attaquer l’ennemi pour s’emparer du butin. » (chapitre 2)

« Quand on pille une région, on répartit le butin entre ses hommes ; lorsqu’on occupe un territoire, on en distribue les profits. » (chapitre 7)

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L’étude du terrain, un propos vieilli

Terrains

Le choix du terrain est primordial

Surtout concentrée dans les chapitres 9 à 11, une part importante de L’art de la guerre est consacrée à l’étude des terrains. Sun Tzu en livre plusieurs catégorisations :

« Qui ignore la nature du terrain – montueux ou boisé, accidenté ou marécageux – ne pourra faire avancer ses troupes. » (chapitre 7, propos répété quasi in extenso au chapitre 11)

« Montagnes […] milieu fluvial […] zone marécageuse [et] terrain plat. Ces quatre positions avantageuses furent celles qui permirent à l’Empereur Jaune de venir à bout des Quatre Souverains. » (chapitre 9)

« Un terrain peut être accessible, scabreux, neutralisant, resserré, accidenté ou lointain. » (chapitre 10)

« A la guerre, un terrain peut être de dispersion, de négligence, de confrontation, de rencontre, de communication, de diligence, de sape, d’encerclement ou d’anéantissement. » (chapitre 11)

Si les deux premières pourraient être considérées d’un seul tenant, Sun Tzu établissant ici une classification sous le prisme de la topographie, les deux dernières sont plus fourre-tout : pour le chapitre 10, la catégorisation résulte soit de la nature du terrain (pour les « accessibles » et « scabreux »), soit de l’avantage obtenu en cas de confrontation (pour les « neutralisants » et « lointains ») :

« On appelle accessible un théâtre sur lequel les deux belligérants disposent d’une totale liberté de mouvements […] On appelle scabreux un lieu où il est aisé de s’engager et difficile de se dégager […] On appelle neutralisant un lieu où aucune des deux parties n’a intérêt à prendre l’initiative […] Une terre lointaine est celle où, à forces égales, il est hasardeux de provoquer l’ennemi » (chapitre 10)

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Sun Tzu ne prône pas l’assimilation des peuples conquis

Seule compte la victoire

Seule compte la victoire

Au risque d’aller à l’encontre d’une idée commune, nous affirmons que Sun Tzu ne s’intéressait pas à l’état final recherché. Il ne prétendait pas non plus à l’assimilation des terres conquises. Pourtant, une de ses plus célèbres maximes pourrait y faire croire :

« Etre victorieux dans tous les combats n’est pas le fin du fin ; soumettre l’ennemi sans croiser le fer, voilà le fin du fin. » (chapitre 3)

Si la recherche d’une victoire sans combat est effectivement la façon idéale de remporter la victoire, et donc celle qu’il faut viser, elle n’est cependant pas la seule. Dès lors que l’objectif ne peut être atteint sans effusion de sang, Sun Tzu envisage parfaitement de recourir à l’affrontement armé violent. Tout le reste de son traité est d’ailleurs consacré à ce « plan B » : comment bien conduire la bataille.

On voit fréquemment interprété la citation précédente en affirmant que l’objectif de Sun Tzu est de soumettre l’ennemi, pas de l’écraser. Nous pensons que cela est faux : pour Sun Tzu, le général ne cherche pas à assimiler l’adversaire : il a comme unique objectif de remporter la victoire dans la guerre que lui a confiée le souverain. Nulle part Sun Tzu écrit qu’il faut respecter les populations conquises : c’est une interprétation postérieure, reposant notamment sur les autres écrits chinois de stratégie. Mais pas celui de Sun Tzu.

Lorsque L’art de la guerre préconise de traiter humainement les prisonniers, c’est uniquement pour que les troupes adverses, connaissant notre clémence, n’hésitent pas à se rendre. C’est bien pour répondre à l’injonction :

« Des soldats qui n’ont d’autre alternative que la mort se battent avec la plus sauvage énergie. N’ayant plus rien à perdre, ils n’ont plus peur ; ils ne cèdent pas d’un pouce, puisqu’ils n’ont nulle part où aller. » (chapitre 11)

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Sun Tzu et la logistique

Sun Tzu a été le tout premier à prendre en compte le facteur logistique

Sun Tzu est le premier théoricien militaire de l’histoire à placer la problématique de la logistique au cœur des préoccupations du chef de guerre.

« La guerre est subordonnée à cinq facteurs […] Le cinquième l’organisation. […] Par organisation, il faut entendre la discipline, la hiérarchie et la logistique. » (chapitre 1)

« Au cœur du pays ennemi, […] je veille à la continuité de l’approvisionnement » (chapitre 11)

Il serait aisé de penser qu’étant le premier théoricien militaire tout court, quoiqu’il dise sera une première. Mais le sujet n’a rien d’évident. Exemple emblématique : Clausewitz ne s’intéressait pas à l’environnement diplomatique, ni même économique, dans lequel la guerre se déroulait (cf. notre billet Sun Tzu vs Clausewitz : Des périmètres d’étude de la guerre différents) ; pour ce dernier, en effet, « la logistique devait suivre »…

Sun Tzu, au contraire, pense la logistique :

« Ce qui appauvrit la nation, ce sont les approvisionnements sur de longues distances. Un peuple qui doit supporter des transports sur de longues distances est saigné à blanc. » (chapitre 2)

Mener une guerre loin de ses bases est coûteux. L’entretien des matériels ainsi que les munitions représentent le principal poste de dépense de l’armée en campagne :

« Quant à la maison royale, la dépense occasionnée par la destruction des chars, la fatigue des chevaux, le remplacement des casques, des flèches, des arbalètes, des lances, boucliers et palissades, des bêtes de trait et moyens de transport, amputent soixante pour cent du budget de l’Etat. » (chapitre 2)

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Quelle valeur accorder aux cinq facteurs de la victoire ?

Les cinq facteurs de la guerre, communément présentés comme l'essence de la pensée de Sun Tzu

Les cinq facteurs de la guerre, communément présentés comme l’essence de la pensée de Sun Tzu

L’étude des « cinq facteurs de supériorité » (cf. notre précédent billet) s’étale sur toute la moitié du premier chapitre (le reste étant des idées sans rapport). Ces facteurs sont ceux que Sun Tzu considère comme les plus importants pour évaluer le rapport de forces entre deux protagonistes :

« La réponse à ces questions permet de déterminer à coup sûr le camp qui détient la victoire. »

Ces cinq facteurs sont très fréquemment repris dans les textes affirmant résumer la pensée de Sun Tzu. La raison en est probablement que le lecteur pressé s’attend à trouver dans le premier chapitre la substantifique moelle de L’art de la guerre. Or, nous l’avons vu dans notre billet De l’incompréhension classique de L’art de la guerre, ce n’est pas forcément le cas : le traité n’a pas été rédigé selon nos standards modernes, et une idée majeure peut très bien se dissimuler au détour d’un propos sans rapport. C’est ici le cas : ces cinq facteurs sont très loin de constituer le cœur de la pensée de Sun Tzu. Pour autant, ils sont une des pierres du traité. Nous allons donc ici nous attarder sur eux.

Le choix de ces cinq facteurs peut aujourd’hui paraître daté. Mais il présente l’intérêt d’être la première tentative pour identifier avec exactitude les critères qui permettent d’évaluer le rapport de forces en présence. Aujourd’hui encore, la quasi-totalité des méthodes de planification s’essayent à l’exercice, mais force est de constater qu’aucun système n’a atteint l’objectif : en dépit de toute la littérature stratégique contemporaine, les hommes continuent de s’engager dans des conflits dont les résultats ne sont pas toujours en leur faveur !

Observons que trois de ces cinq facteurs dépendent directement du général : la vertu (partant du principe que l’on parle de celle du général et non de celle du souverain), le commandement et l’organisation. Concernant le climat et la topographie, qui sont des facteurs extérieurs, la problématique du général est d’en prendre connaissance pour ne pas les subir, voire les exploiter à son avantage. Ainsi donc, les cinq facteurs énoncés concernent bien directement le général : soit dans ce qu’il est, soit dans ce qu’il doit savoir faire.

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Les cinq facteurs de supériorité

Les cinq facteurs de la victoire

Les cinq facteurs de la victoire

Dans le premier chapitre, Sun Tzu énonce :

« La guerre est subordonnée à cinq facteurs ; ils doivent être pris en compte dans les calculs afin de déterminer avec exactitude la balance des forces. […] Il n’est chef de guerre qui n’ait entendu parler de ces cinq facteurs ; ceux qui les possèdent à fond remportent la victoire ; ceux qui n’en ont pas la parfaite intelligence connaissent la défaite. En effet, pris en compte dans les calculs, ils permettent une évaluation exacte du rapport de forces. »

Ces cinq facteurs sont d’abord énumérés, puis développés, ensuite reformulés :

Enumération : « Le premier est la vertu, le second le climat, le troisième la topographie, le quatrième le commandement, le cinquième l’organisation. »

Développement : « La vertu est ce qui assure la cohésion entre supérieurs et inférieurs, et incite ces derniers à accompagner leur chef dans la mort comme dans la vie, sans crainte du danger. Le climat est déterminé par l’alternance de l’ombre et de la lumière, du chaud et du froid ainsi que par le cycle des saisons. La topographie comprend : les distances et la nature du terrain, lequel peut-être accidenté ou plat, large ou resserré, propice ou néfaste. Le commandement dépend de la perspicacité, de l’impartialité, de l’humanité, de la résolution et de la sévérité du général. Par organisation, il faut entendre la discipline, la hiérarchie et la logistique. »

Reformulation : « Pris en compte dans les calculs, [ces facteurs] permettent une évaluation exacte du rapport de forces. Il suffit pour cela de se demander : Qui a les meilleures institutions ? Qui a le meilleur général ? Qui a les conditions climatiques et géographiques les plus favorables ? Qui a la meilleure discipline ? Qui a l’armée la plus puissante et les soldats les mieux aguerris ? Qui possède le système de récompenses et de châtiments le plus efficace ? »

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Sun Tzu et la modernité du combat indirect

L'approche indirecte

L’approche indirecte

« Celui qui sait le mieux doser les stratégies directes et indirectes remportera la victoire. » (chapitre 7)

Sun Tzu passe aujourd’hui pour être particulièrement moderne avec des concepts tels l’approche indirecte ou la recherche de la victoire sans combattre. On l’oppose ainsi aux formes de conflits passés particulièrement violentes, en particulier la première guerre mondiale. La fréquente mise en parallèle avec Clausewitz ne peut manquer d’aboutir à l’opposition – simplificatrice mais parlante – entre une bataille frontale qui serait prônée par le stratège prussien et l’approche indirecte évoquée par Sun Tzu (cf. nos billets sur l’étude comparée de ces deux stratèges).

L’idée avait pourtant déjà bien été envisagée en Occident, à une époque où Sun Tzu n’avait pas encore atteint nos côtes : au XVIIIe siècle, le maréchal de Saxe déclarait ainsi : « Je ne suis point pour les batailles, surtout au commencement d’une guerre : et je suis persuadé qu’un habile général peut faire toute sa vie [la guerre] sans s’y voir obligé. Rien ne réduit tant l’ennemi à l’absurde que cette méthode ; rien n’avance plus les affaires. Il faut donner de fréquents combats [de détail] et fondre, pour ainsi dire, l’ennemi : après quoi, il est obligé de se cacher. »[1]

D’autres avant lui avaient également eu cette idée, tel Végèce qui affirmait déjà au Ve siècle ap. J.-C. qu’ « il est préférable de forcer l’ennemi par la faim que par l’épée ». Ou, au Moyen Age, Bertrand Du Guesclin, qui renonça entre 1360 et 1380 aux principes en exercice jusqu’alors d’honneur chevaleresque, pour s’adonner à une stratégie indirecte de harcèlement de l’envahisseur anglais.

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Des alliances

La pensée de Sun Tzu n'est pas claire concernant les alliances

La pensée de Sun Tzu n’est pas claire concernant les alliances

L’affrontement physique ne doit pas être vu comme le seul moyen possible de résoudre un conflit. Il ne faut au contraire s’y résoudre que si toutes les autres formes possibles de conquête de la victoire ont échoué :

« Etre victorieux dans tous les combats n’est pas le fin du fin ; soumettre l’ennemi sans croiser le fer, voilà le fin du fin. » (chapitre 3)

Pour ne pas en arriver aux effusions de sang, le général dispose d’au moins deux procédés :

« Le mieux, à la guerre, consiste à attaquer les plans de l’ennemi ; ensuite ses alliances ; ensuite ses troupes ; en dernier ses villes. » (chapitre 3)

Après avoir étudié comment attaquer les plans de l’ennemi, nous allons ici nous intéresser à cette autre entreprise préventive possible : l’action sur les alliances.

L’art de la guerre parle de « ballet diplomatique » :

«  […] A ceci s’ajoutent les dépenses pour supporter les efforts de l’arrière et du front, les frais occasionnés par le ballet diplomatique entre royaumes […] » (chapitre 2)

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De la fluidité, suite

L'eau s'adapte à ce qu'elle rencontre.

L’eau s’adapte à ce qu’elle rencontre.

Note : Ce billet complète celui sur la fluidité paru l’année dernière.

Nous avions vu dans des billets comme De la marche à l’ennemi ou De l’initiative qu’une des applications du système suntzéen pourrait être une installation en défensive, en mesure de varianter immédiatement pour saisir toute opportunité. L’image de l’eau s’écoulant des hauteurs est à cet égard assez révélatrice et pourrait être considérée comme une transposition verticale d’une situation horizontale : l’armée avance, et dès qu’elle rencontre une résistance (un cratère), elle attend et en profite pour consolider sa position. Si une faille se présente, ou si son état de préparation (remplissage) devient suffisant, elle peut à ce moment-là tomber plus bas.

Tout d’abord, l’eau évoque la fluidité d’une bonne armée qui sait se plier à tous les retournements et répondre à toutes les initiatives de l’adversaire. Un grand capitaine remporte ses victoires en s’adaptant aux mouvements de l’ennemi. Il n’a pas de dispositions constantes, de même que l’eau n’a pas de forme fixe. Elle n’est que ce que fait d’elle le contexte qui l’accueille ou la recueille. Il est dans la nature de l’eau d’éviter les élévations de terrain, de les contourner pour se couler dans les dépressions ; ainsi en est-il d’une troupe qui doit s’employer à éviter les points forts pour attaquer les points faibles de l’adversaire.

Cela suppose que le général dispose de l’agilité d’esprit et l’humilité suffisantes pour ne jamais s’entêter dans une manœuvre qu’il a arrêtée à un instant donné ; qu’il ait toujours la force d’être en réaction ; qu’il n’ait jamais de faiblesse qui lui ferait subir la manœuvre de l’adversaire ; qu’il soit sans cesse à l’écoute, aux aguets, sur le qui-vive d’un besoin de réajustement ou de reconstruction totale de sa manœuvre. Il ne s’agit pas là d’une réactivité passive, où l’on serait attentiste à la manœuvre de l’adversaire, mais d’une réactivité active, où l’on « travaille » l’autre pour l’amener à commettre des fautes, à présenter des ouvertures, à se relâcher ; et nous à l’exploiter.

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Le positionnement, un avantage stratégique majeur

Ce n'est certes que de l'eau, mais mieux vaut ne pas se trouver en dessous

Ce n’est certes que de l’eau, mais mieux vaut ne pas se trouver en dessous

Pour importante qu’elle soit, la qualité guerrière des soldats n’est pas un facteur déterminant de la victoire :

« L’habile homme de guerre s’appuie sur la position stratégique et non sur des qualités personnelles. » (chapitre 5)

La quantité de troupes alignées, quant à elle, n’influe que peu sur l’issue de la bataille :

« A la guerre, le nombre n’est pas un facteur décisif. » (chapitre 9)

Pourquoi ? Parce que ces facteurs peuvent être supplantés par les « avantages stratégiques » :

« Quand, sans avantage stratégique, on combat à un contre dix, il y aura fuite. » (chapitre 10)

Ces avantages sont des multiplicateurs d’efficacité. Sun Tzu évoque ici le placement des troupes. Cela s’entend non seulement par « comment elles sont placées » mais également par « où elles sont placées ».

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Du lien entre le général et ses troupes

La première grande réflexion française sur le sujet : le Du contrat social de Rousseau

La première grande réflexion française sur le sujet : le Du contrat social de Rousseau

Pour Sun Tzu, la qualité du lien existant entre le général et ses troupes est la meilleure garantie de l’invincibilité  :

« La guerre est subordonnée à cinq facteurs ; ils doivent être pris en compte dans les calculs afin de déterminer avec exactitude la balance des forces. Le premier est la vertu […]. La vertu est ce qui assure la cohésion entre supérieurs et inférieurs, et incite ces derniers à accompagner leur chef dans la mort comme dans la vie, sans crainte du danger. » (chapitre 1)

Cette cohésion se gagne par l’expression d’une qualité du général : la vertu (Jean Lévi précise pour son choix de traduction de « vertu » que le terme doit être entendu au sens qu’il a chez Montesquieu : la force morale donnée à une nation par ses mœurs et ses institutions).

Nous avons écrit « le lien existant entre le général et ses troupes », mais il s’agit là d’une compréhension de certains traducteurs (dont celui auquel nous nous référons : Jean Lévi), qui n’est pas unanimement partagée. Ainsi, d’autres traducteurs français considèrent que Sun Tzu entendait le sujet comme étant le peuple entier (Alexis Lavis, Tang Jialong, Samuel Griffith, Groupe Denma, père Amiot), le souverain (Valérie Niquet, manga de Wang Xuanming), ou le seul général (Jean Lévi, Jean-François Phelizon).

D’ailleurs, le niveau « peuple – souverain » paraitrait plus cohérent avec la déclinaison que donne par la suite Sun Tzu dans son énumération de facteurs de supériorité du chapitre 1 (nous y reviendrons dans un prochain billet) :

« La guerre est subordonnée à cinq facteurs ; […] Le premier est la vertu […] »

>>> « La vertu est ce qui assure la cohésion entre supérieurs et inférieurs, et incite ces derniers à accompagner leur chef dans la mort comme dans la vie, sans crainte du danger. […] »

>>> « Pris en compte dans les calculs, [ces facteurs] permettent une évaluation exacte du rapport de forces. Il suffit pour cela de se demander : Qui a les meilleures institutions ? […] »

D’autres passages semblent de même attribuer cette vertu au général : Lire la suite

De la mission du général

La devise de Saint-Cyr

La devise de Saint-Cyr

Quelle est la mission du général ?

Vaincre ! Tout simplement. Le terme (dans sa forme nominale ou adjective) revient d’ailleurs 51 fois dans ce texte de moins de 10 000 mots. Rien que dans le 1er chapitre :

« Ceux qui possèdent à fond [ces cinq facteurs] remportent la victoire. »

« La réponse à ces questions permet de déterminer à coup sûr le camp qui détient la victoire. »

« Le général qui se fie à mes calculs sera nécessairement victorieux : il faut se l’attacher. »

« Tels sont les stratagèmes qui apportent la victoire. »

« La victoire est certaine quand les supputations élaborées dans le temple ancestral avant l’ouverture des hostilités donnent un avantage dans la plupart des domaines […]. Ainsi, qui additionne de nombreux atouts sera victorieux, qui en a peu sera vaincu. »

Cependant, s’il ne demeure aucune ambiguïté sur l’objectif du général, il n’est pas certain que ce dernier puisse accomplir sa mission, fut-il le meilleur choix du souverain. En effet, en contradiction avec les promesses de victoire certaine martelées dans le premier chapitre, aucun calcul stratégique ne peut garantir la victoire. Tout au plus la non-défaite :

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Des forces régulières et extraordinaires

Un usage judicieux des forces est indispensable

La bataille se gagne grâce à l’emploi de forces extraordinaires

Les forces « régulières » (« zheng » en chinois, 正, prononcez « djung ») et les forces « extraordinaires » (« qi », 奇, prononcez « tchi ») sont un aspect essentiel du système suntzéen. Elles sont traitées dans le chapitre 5 :

« En règle générale, on use des moyens réguliers au moment de l’engagement ; on recourt aux moyens extraordinaires pour emporter la victoire. » (chapitre 5)

Si la compréhension la plus immédiate et naturelle assigne les forces régulières au combat « conventionnel » et les forces extraordinaires aux combats de guérilla (c’est par exemple la lecture qu’en avait le stratège chinois contemporain Liu Bocheng[1]), nous pouvons observer que Sun Tzu se refuse à définir et donc à figer les fonctions de ces deux types de forces. Peut-être parce que cela est évident pour lui, mais peut-être également parce qu’elles peuvent en réalité très bien se transformer l’une en l’autre : c’est par sa fonction et non par sa nature qu’une force serait alors considérée comme normale ou extraordinaire :

« Bien qu’il n’y ait que cinq notes, cinq couleurs et cinq saveurs fondamentales, ni l’ouïe, ni l’œil, ni le palais ne peuvent en épuiser les infinies combinaisons. De même, bien que le dispositif stratégique se résume aux deux forces, régulières et extraordinaires, elles engendrent des combinaisons si variées que l’esprit humain est incapable de les embrasser toutes. Elles se produisent l’une l’autre pour former un anneau qui n’a ni fin ni commencement. Qui donc pourrait en faire le tour ? » (chapitre 5)

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Du rapport de force

Peut-on affronter un adversaire plus fort que soi ?

Peut-on affronter un adversaire plus fort que soi ?

« Si l’ennemi est fort, évitez-le. » (chapitre 1)

« Il faut être capable de […] se dérober à un ennemi qui vous surclasse sur tous les plans. » (chapitre 3)

Sun Tzu commanderait-il de ne jamais s’attaquer à plus fort que soi ?

Prises au premier degré, ces maximes laisseraient en effet entendre qu’il ne faut se confronter à un ennemi plus fort que soit. Un corollaire, non clairement exprimé, serait qu’il faut toujours chercher à être plus fort que l’adversaire ; cela peut s’obtenir par le volume brut de soldats, mais peut également s’envisager grâce au jeu d’un terrain favorable voire d’un renseignement suffisant. Avec ou sans facteurs multiplicateurs, les maximes indiqueraient clairement qu’il ne faut pas s’attaquer à un adversaire tant que celui-ci serait en position de force.

Mais de quel niveau d’adversaire parle-t-on ? De l’ensemble de l’ennemi ou d’une portion que l’on aura sélectionnée ? Une règle militaire moderne est de ne pas attaquer à moins de trois contre un. C’est exactement ce que prescrit Sun Tzu, en détaillant les ratios :

« La règle de l’art militaire veut qu’on encercle l’adversaire quand on dispose d’une supériorité de dix contre un, qu’on l’assaille à cinq contre un, à deux contre un on le fractionne, à forces égales on doit savoir combattre. » (chapitre 3)

« Attaquant à dix contre un, je me retrouve en supériorité numérique. » (chapitre 6)

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Sun Tzu pensait-il réellement au combat en essaim ?

L'essaim : un commandement de Sun Tzu ?

L’essaim : un commandement de Sun Tzu ?

Nous nous heurtons à un véritable problème : l’interprétation livrée dans le précédent billet est-elle correcte ?

Cette compréhension d’une injonction de combat en essaim modifie en effet fondamentalement la compréhension classique du système suntzéen. Il ne s’agit pas simplement ici de décortiquer la façon dont L’art de la guerre préconise d’utiliser les espions ou de lister les qualités que doit posséder le parfait général selon Sun Tzu ; cela conditionne véritablement toute la lecture du traité, et peut amener à donner une interprétation spécifique de certains préceptes (par exemple ceux relatifs aux forces ordinaires et extraordinaires).

Pourquoi douter ? La notion de combat en essaim est d’une modernité si forte qu’il n’est pas incongru de la suspecter d’anachronisme : si certaines armées ont su par le passé mettre en œuvre la notion de combat tournoyant[1], il paraît en revanche surprenant que Sun Tzu puisse recommander un tel procédé à son époque. Cette forme de combat n’était pas mise en œuvre dans l’univers des Royaumes combattants, ni même avant dans le monde chinois.

Nous pourrions rétorquer que Sun Tzu décrivait-là une technique idéale, de la même façon qu’il prônait de rechercher des victoires sans combat alors que les batailles qui se livraient autour de lui étaient de véritables boucheries.

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L’art de la guerre prône le combat de guérilla

L'essaim, une méthode de combat redoutable lorsque maîtrisée

L’essaim, une méthode de combat redoutable lorsque maîtrisée

Nous avons vu dans notre billet Sun Tzu est-il adapté aux conflits asymétriques ? que L’art de la guerre n’avait été composé que pour des conflits symétriques où les deux adversaires se combattaient à armes égales : les guerres « conventionnelles ». Pourtant, les préceptes de Sun Tzu paraissent véritablement prescrire le combat de guérilla.

Ces maximes, qui passent bien souvent inaperçues, nous semblent fondamentales dans le système suntzéen :

« C’est pourquoi une armée doit être preste comme le vent, majestueuse comme la forêt, dévorante comme la flamme, inébranlable comme la montagne ; insaisissable comme une ombre, elle frappe avec la soudaineté de la foudre. » (chapitre 7)

« Infiniment mystérieux, il occulte toute forme ; suprêmement divin, il ne laisse échapper aucun bruit : c’est ainsi que le parfait chef de guerre se rend maître du destin de l’adversaire. » (chapitre 6)

« Une formation militaire atteint au faîte ultime quand elle cesse d’avoir forme. Sitôt qu’une armée ne présente pas de forme visible, elle échappe à la surveillance des meilleurs espions et déjoue les calculs des généraux les plus sagaces. » (chapitre 6)

« La forme d’une armée est identique à l’eau. L’eau fuit le haut pour se précipiter vers le bas, une armée évite les points forts pour attaquer les points faibles ; l’eau forme son cours en épousant les accidents du terrain, une armée construit sa victoire en s’appuyant sur les mouvements de l’adversaire. Une armée n’a pas de dispositif rigide, pas plus que l’eau n’a de forme fixe. » (chapitre 6)

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Que faire face à la recherche de renseignement par l’ennemi ?

Aucune raison que l'adversaire ne nous espionne pas aussi

Aucune raison que l’adversaire ne nous espionne pas aussi…

De façon logique, l’adversaire cherche le renseignement sur notre compte. Si la première réaction serait de s’en prémunir par le contre-espionnage, Sun Tzu envisage également la possiblité de retourner cette agression à notre avantage. Pour ce faire, il convient d’user de désinformation :

« Proche semblez donc loin, loin semblez donc proche. Avide d’un avantage, appâtez-le. » (chapitre 1)

« On attire l’ennemi par la perspective d’un avantage, on l’écarte par la crainte d’un dommage. » (chapitre 6)

Le but recherché

Deux effets antagonistes peuvent être recherchés. Tout d’abord maintenir l’adversaire dans l’incertitude, ce qui l’empêchera, à moins de prendre un énorme risque, d’entreprendre une action efficace : moins l’ennemi connaîtra avec précision notre position, nos effectifs et nos intentions, et moins il sera à même d’avoir l’initiative de l’action. Il sera alors obligé d’agir dans le brouillard, en se rabattant sur une disposition à même d’englober tout le champ des possibles, manœuvre qui s’avèrera nécessairement peu efficace car ne pouvant répondre à aucun des principes de la guerre : concentration des efforts, économie des moyens, liberté d’action.

« S’il ne sait où je vais porter l’offensive, l’ennemi est obligé de se défendre sur tous les fronts. » (chapitre 6)

Le deuxième effet consiste à faire acquérir à l’ennemi une certitude erronée. Induit en erreur, il croira alors entreprendre en toute liberté une action que nous avons en fait prévue et souhaitée.

« On attire [l’ennemi] avec un appât, on le reçoit avec des armes. » (chapitre 5)

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De la duperie

Probablement la ruse la plus célèbre du monde occidental

Probablement la ruse la plus célèbre du monde occidental

Après avoir vu ce qu’était la guerre et pourquoi on la faisait, intéressons-nous maintenant à la façon de la faire.

L’idée majeure qui parcourt l’ensemble du traité, et où tous les préceptes de Sun Tzu peuvent trouver leur source, est la suprématie de la duperie :

« La guerre repose sur le mensonge. » (chapitre 1)

A noter que cette idée, présentée dès le premier chapitre, se voit re-explicitée et complétée plus loin dans le traité:

« La guerre a le mensonge pour fondement et le profit pour ressort. » (chapitre 7)

Le cadre d’emploi de la duperie est très large, voire systématique, et ce tant sur le plan temporel (avant et pendant l’affrontement) qu’à tous les niveaux de la guerre : politico-diplomatiques, stratégique, tactiques, voire sub-tactiques (individu isolé ou équipe). Le fait que Sun Tzu traite de la duperie jusqu’au niveau diplomatique donne d’ailleurs à sa conception de la guerre une dimension qui embrasse bien plus que le seul aspect strictement militaire du choc de deux entités (voir à ce propos notre billet Sun Tzu vs Clausewitz, Des périmètres d’étude de la guerre différents). Lire la suite

Pourquoi fait-on la guerre ?

Une réflexion sur la guerre

Une réflexion sur la guerre

Nous venons de voir que Sun Tzu présentait en chapeau de son traité sa vision du phénomène guerrier :

« La guerre est la grande affaire des nations ; elle est le lieu où se décident la vie et la mort ; elle est la voie de la survie ou de la disparition. On ne saurait la traiter à la légère. » (chapitre 1)

Cette assertion n’est toutefois pas la seule à exposer une réflexion sur le fait guerrier. Il est en effet possible de trouver le véritable « pourquoi ? » de la guerre au beau milieu du traité.

Pourquoi fait-on la guerre, donc ? Pas pour se protéger, ni pour défendre des valeurs, ni même pour rétablir un équilibre rompu. Non. Sun Tzu est beaucoup plus pragmatique (et honnête ?) que cela : la raison de faire la guerre, c’est le profit !

« La guerre a le mensonge pour fondement et le profit pour ressort. » (chapitre 7)

Curieusement, on s’attendrait à trouver une affirmation d’une telle ampleur en tête du premier chapitre, à l’instar de celle que nous avons citée précédemment. L’arrivée tardive de cette vérité fondamentale est très probablement due à la composition chaotique de L’art de la guerre évoquée dans le billet De quand date le texte de L’art de la guerre que nous connaissons ? et, répétons-le, aux modes de pensée différents entre l’Asie et l’Occident : à quelques exceptions près, il n’y a pas de démonstration cartésienne et structurée dans L’art de la guerre. Seulement une succession de préceptes, bien souvent en désordre.

Le profit est donc, pour Sun Tzu, le but ultime de la guerre. Profit de l’Etat, bien que cela ne soit pas explicitement précisé, étant donné que Sun Tzu pense l’action du général par rapport aux conséquences sur l’Etat :

« Celui qui lance ses offensives sans rechercher les honneurs et bat en retraite sans craindre les châtiments, mais qui, attaché aux intérêts du Prince, a pour unique ambition la défense de ses peuples, peut être considéré comme le Trésor du Royaume. » (chapitre 10)

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La conception de la guerre pour Sun Tzu

De la guerre

De la guerre

Le premier chapitre est indubitablement celui qui prend le plus de hauteur dans la réflexion sur la guerre. Y figurent en effet non seulement la majeure partie des recommandations adressées au souverain (et non au général ; cf. notre billet Du charisme du général), mais également une analyse du fait guerrier :

« La guerre est la grande affaire des nations ; elle est le lieu où se décident la vie et la mort ; elle est la voie de la survie ou de la disparition. On ne saurait la traiter à la légère. » (chapitre 1)

Pour Sun Tzu, si la guerre est certes une calamité qu’il vaut mieux ne pas avoir à affronter, elle n’en demeure pas moins intrinsèque de la nature humaine : rien ne sert de la nier, elle se manifestera de toute façon tôt ou tard. Autant, donc, faire preuve de lucidité en acceptant son inéluctabilité. La guerre est un phénomène incontournable de la vie des États, tout malheureux qu’il soit. Il convient donc d’en étudier la mécanique ; d’autant plus que cette étude pourrait permettre de s’en sortir le moins mal possible, voire bien.

Sun Tzu n’est pas le seul penseur de son époque à considérer le caractère incontournable de la guerre et donc préconiser son étude. Pour Confucius lui-même (cf. notre billet L’environnement philosophique au temps de Sun Tzu), civil et militaire sont liés et, en un sens, complémentaires ; l’idéal reste de gouverner le monde, c’est-à-dire d’assurer sa marche harmonieuse, par les vertus de bienveillance et de justice. Les lettrés confucianistes (qui contrôleront la pensée stratégique chinoise au cours des siècles suivants) affineront cette idée en se rapprochant encore plus de la position suntzéenne : « le meilleur souverain est celui qui gouverne en préparant la guerre sans y avoir recours ».

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Des qualités du chef

Le stratège Zhuge Liang, général idéal aux yeux de Sun Tzu ?

Le stratège Zhuge Liang, général idéal aux yeux de Sun Tzu ?

« La guerre est subordonnée à cinq facteurs. […] Le quatrième est le commandement. » (chapitre 1)

« Le général est le rempart de l’Etat ; si celui-ci est solide, le pays est puissant, sinon il est chancelant. » (chapitre 3)

« Une armée peut connaître la fuite, le relâchement, l’enlisement, l’écroulement, le désordre, la déroute. Ces six malheurs ne tombent pas du Ciel mais proviennent d’une erreur du commandement. » (chapitre 10)

Le chef est, pour Sun Tzu, le pilier de la victoire. De très nombreuses qualités que ce dernier doit posséder sont égrenées au fil du traité :

« Le commandement dépend de la perspicacité, de l’impartialité, de l’humanité, de la résolution et de la sévérité du général. » (chapitre 1)

« Parce qu’il a le contrôle du moral, un bon général évite l’ennemi quand il est d’humeur belliqueuse pour l’attaquer quand il est indolent ou nostalgique ; parce qu’il a la maîtrise de la résolution, il oppose l’ordre au désordre, le calme à l’affolement ; parce qu’il détient la maîtrise des forces, il oppose à des hommes qui viennent de loin des combattants placés à proximité du théâtre des opérations, à des soldats épuisés des troupes fraîches, à des ventres vides des ventres pleins ; parce qu’il a le parfait contrôle de la manœuvre, il n’affronte pas les bannières fièrement déployées ni des bataillons impeccablement ordonnés. » (chapitre 7)

« Un général se doit d’être impavide pour garder ses secrets, rigoureux pour faire observer l’ordre. » (chapitre 11)

Gardons à l’esprit le caractère très fragile des caractéristiques énumérées ici, eu égard aux difficultés de traduction (cf. notre billet Des qualités requises pour être général).

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Le génie militaire, la (fausse) recette de la victoire ?

Génie militaire

Il existe encore de par le monde des génies militaires capables de rivaliser avec Sun Tzu…

Vous connaissez sans doute cette fable moderne du vieil homme d’affaires qui, au soir de sa vie, transmet à son fils le secret de sa réussite : « Achète lorsque le cours est bas, vends lorsque le cours est haut, et tu feras fortune ! ». Bien entendu, le fils ne sait comment mettre en pratique ce précepte, qui est pourtant réellement l’unique principe qu’a suivi le père pour bâtir sa fortune.

Nous retrouvons ce même type de recommandations, apparemment stériles, dans L’art de la guerre qui explique que, pour vaincre, le général doit tout simplement être bon :

 « Celui qui sait le mieux doser les stratégies directes et indirectes remportera la victoire. » (chapitre 7)

L’art de la guerre n’explicite pas en termes concrets comment « posséder à fond la dialectique du direct et de l’indirect ». Pour Sun Tzu, le général doit avoir le coup d’œil, l’intuition et le génie créatif pour remporter la victoire. Et il ne livre pas le procédé permettant d’atteindre cette excellence : ses recommandations sont plus là à titre d’exemples de ce que le génie peut produire que comme un catalogue doctrinal qui serait exhaustif.

Comme nous l’avions vu dans le billet Du charisme du général, la majorité des qualités requises pour être général est innée, la guerre se gagnant d’abord grâce au choix judicieux du souverain qui aura su désigner le bon chef des armées.

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La carotte et le bâton

La discipline est la force des armées

La discipline est la force des armées

« La guerre est subordonnée à cinq facteurs. […] Le quatrième est le commandement. » (chapitre 1)

Pour Sun Tzu, le bon commandement repose sur un savant équilibre entre fermeté et motivation.

Si la motivation peut passer par l’adhésion des hommes à une cause transcendantale (mais le sujet est polémique, cf. notre billet De la signification du dào), le meilleur moyen pour inciter la troupe à plus d’ardeur au combat réside dans la perspective d’une récompense :

« En les appâtant par la promesse de récompenses, [le général] les incite à attaquer l’ennemi pour s’emparer du butin. Lorsque, à l’issue d’un engagement, on réussit à capturer dix chars adverses, il convient de récompenser le premier qui a réalisé l’exploit. » (chapitre 2)

Sun Tzu recommande à cet égard de ne pas hésiter à se montrer très généreux :

« Un grand capitaine dispense des récompenses non prévues par la loi et promulgue des édits qui ne sont consignés dans aucun code. » (chapitre 11)

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Du charisme du général

Le chef

Le chef

« La guerre est subordonnée à cinq facteurs. […] Le quatrième est le commandement. » (chapitre1)

A travers son traité, Sun Tzu livre un certain nombre de recommandations pour mener les hommes :

« En excitant leur fureur, le général incite ses hommes à massacrer l’ennemi. » (chapitre 2)

Mais bien souvent, il expose de façon tranchée les qualités que devrait posséder le général pour diriger les troupes :

« La vertu est ce qui assure la cohésion entre supérieurs et inférieurs, et incite ces derniers à accompagner leur chef dans la mort comme dans la vie, sans crainte du danger. » (chapitre1)

Ces descriptions se cachent parfois sous l’aspect de recommandations :

« Il se doit d’étudier avec la plus grande attention tant la stratégie commandée par le terrain ou l’opportunité des avances et des replis que les lois qui président aux sentiments humains. » (chapitre 11)

Ce qui est dit dans cette maxime, c’est que le général doit être psychologue. Mais cette qualité se décrète-t-elle réellement ? Peut-on sur commande décider de « comprendre les lois qui président aux sentiments humains » ?

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Mettre ses hommes dans une situation désespérée : un précepte apocryphe ?

Vaincre ou mourir

Vaincre ou mourir

Le précepte probablement le plus iconoclaste de L’art de la guerre réside dans la recommandation de jeter ses hommes dans une situation désespérée pour les obliger à se surpasser :

« On jette [ses soldats] dans une situation sans issue, de sorte que, ne pouvant trouver le salut dans la fuite, il leur faut défendre chèrement leur vie. Des soldats qui n’ont d’autre alternative que la mort se battent avec la plus sauvage énergie. N’ayant plus rien à perdre, ils n’ont plus peur ; ils ne cèdent pas d’un pouce, puisqu’ils n’ont nulle part où aller. » (chapitre 11)

« Quand il mène ses hommes au combat, c’est comme s’il leur retirait l’échelle sous les pieds après les avoir fait grimper en haut d’un mur. Il pénètre profondément à l’intérieur du territoire ennemi et appuie sur la détente. Il brûle ses vaisseaux et casse ses marmites. » (chapitre 11)

« Il est dans la nature des soldats de se défendre quand ils sont encerclés, de se battre farouchement quand ils sont acculés et de suivre leurs chefs quand ils sont en danger. » (chapitre 11)

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De l’audace

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Une prise de risque aujourd’hui bannie ?

La hardiesse est un prérequis de la victoire :

« Un général avisé […] voit les profits et peut tenter des entreprises ; il ne néglige pas les risques et évite les désagréments. » (chapitre 8)

« Si l’on veut s’emparer de la victoire, il faut la cueillir au milieu du danger. » (chapitre 11)

Cette nécessaire prise de risque est une conséquence du brouillard de la guerre. Un général qui serait trop prudent, attendant de posséder le renseignement suffisant pour se déterminer, serait toujours paralysé. En outre, il subirait systématiquement l’action et ne serait jamais maître du tempo. Sun Tzu, au contraire, prône l’initiative et la maîtrise du déroulement de la bataille.

Dans certains passages, L’art de la guerre semble pourtant se montrer frileux :

« On ne poursuit pas une armée dont la retraite est simulée ; […] on ne gobe pas l’appât que l’adversaire vous tend. » (chapitre 7)

La raison en est que Sun Tzu traite là de l’intuition (éventuellement aidée du renseignement) dont doit faire preuve le général pour sentir quand l’ennemi lui tend un piège. Il ne recommande évidemment pas de toujours redouter une ruse, faute de quoi il serait en permanence paralysé, n’ayant jamais suffisamment de renseignement pour être sûr des intentions, de la position et de la force de son adversaire.

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Du moral des troupes

Comment obtenir l'adhésion de ses troupes ?

Comment obtenir l’adhésion de ses hommes ?

Nous avons vu dans le billet précédent que Sun Tzu croyait réellement que le chef devait « aimer ses hommes » :

« Pour peu que leur chef les aime comme un nouveau-né et les chérisse comme un fils bien-aimé, les soldats seront prêts à le suivre en enfer et à lui sacrifier leur vie. » (chapitre 10).

En totale contradiction avec la plupart des autres auteurs militaires qui lui succèderont, Sun Tzu ne prône pas un commandement basé uniquement sur l’imposition de la discipline, mais enjoint également de porter de l’attention à ses subordonnés :

« On stimule l’ardeur des soldats et accroît leur énergie en s’assurant qu’ils soient bien nourris et reposés. » (chapitre 11)

D’autres passages préconisent de même au général de faire plus que le strict respect de la discipline :

« Un grand capitaine dispense des récompenses non prévues par la loi » (chapitre 11)

Sun Tzu semble donc bien prôner un réel amour des subordonnés. Ce point de vue est totalement révolutionnaire si on le compare aux autres écrits militaires de son époque. Il le restera en outre très longtemps. C’est d’ailleurs très certainement cet aspect – inattendu – de compassion qui a séduit le père Amiot, missionnaire jésuite en Chine du XVIIIe siècle, pour traduire en français ce traité militaire.

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Que vaut un soldat ?

Un soldat est-il plus que de la chair à canon ?

Un soldat est-il plus que de la chair à canon ?

Il n’est pas immédiat de comprendre si Sun Tzu considère ou non que le soldat a de l’importance. En effet, d’un côté il annonce qu’il faut aimer ses hommes :

« Pour peu que leur chef les aime comme un nouveau-né et les chérisse comme un fils bien aimé, les soldats seront prêts à le suivre en enfer et à lui sacrifier leur vie. » (chapitre 10)

Et de l’autre il ne semble pas leur accorder plus de considération qu’à du bétail :

« Il incombe [au général] d’obstruer les yeux et les oreilles de ses hommes pour les tenir dans l’ignorance. […] Il occupe [la multitude de ses armées] avec des tâches et ne s’embarrasse pas de lui en expliquant le pourquoi ; il l’excite par la perspective de profits en se gardant bien de la prévenir des risques. » (chapitre 11)

Qu’en est-il donc réellement ?

Sun Tzu considère que « la position stratégique » est prépondérante sur les qualités guerrières de la troupe :

« L’habile homme de guerre s’appuie sur la position stratégique et non sur des qualités personnelles. C’est pourquoi il sait choisir les hommes et jouer des dispositions. […] Celui qui sait employer ses hommes au combat leur insuffle la puissance de pierres rondes dévalant les pentes abruptes d’une montagne haute de dix mille pieds. Telle est l’efficacité de la configuration stratégique. » (chapitre 5)

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Que faire si votre adversaire a aussi lu Sun Tzu ?

Rien n'empêche l'adversaire d'avoir les mêmes lectures que nous

Rien n’empêche l’adversaire d’avoir les mêmes lectures que nous

Sujet d’étude de ce blog, L’art de la guerre expose un certain nombre de préceptes devant nous permettre de gagner la guerre :

« Le général qui se fie à mes calculs sera nécessairement victorieux : il faut se l’attacher ; le général qui se refuse à les entendre sera régulièrement défait : il faut s’en séparer ! » (chapitre 1)

Sun Tzu a poussé sa réflexion jusqu’à envisager que l’adversaire puisse agir de même. Il en a alors déduit un certain nombre de parades qu’il distille au fil du traité. Ainsi, lorsque Sun Tzu enjoint d’élaborer une manœuvre visant à façonner l’ennemi, le stratège prévoit aussi que l’ennemi cherchera à faire de même et invite dès lors à établir une configuration qui, en plus de façonner l’adversaire, donnera à ce dernier l’impression qu’il a, lui, réussi à nous façonner :

« La tâche d’un bon militaire consiste à feindre de se conformer aux desseins de l’ennemi. Alors, groupant ses forces sur un seul point, il fond sur lui depuis mille lieues et tue ses généraux. Voilà ce qui s’appelle réaliser ses buts grâce à sa ruse et ses capacités. » (chapitre 11)

De même, en auto-réponse au grand thème de la duperie qu’il développe, Sun Tzu revient à plusieurs endroits sur le besoin de prévenir toute velléité de l’adversaire en ce sens :

« On ne poursuit pas une armée dont la retraite est simulée […] on ne gobe pas l’appât que l’adversaire vous tend » (chapitre 7)

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