La vertu chez Wu Zixu

 道 dào « la Voie », calligraphie 草書 cǎoshū « herbes folles », un style très libre influencé par le taoïsme.

道 dào « la Voie », calligraphie 草書 cǎoshū « herbes folles », un style très libre influencé par le taoïsme.

« Concernant la domination de l’Etat, il faut se conformer aux lois objectives et aux aspirations du peuple. C’est ce que l’on appelle le dao. En se conformant à cette loi, le pays sera prospère. Sinon le pays sera mort. Donc, si l’Etat respecte le dao, les chances qu’il soit prospère augmentent de jour en jour. S’il relâche son attention à respecter le dao, ses chances s’écoulent jour après jour comme l’eau du fleuve. » (Wu Zixu, chapitre 1, traduction de Jian Zhu)

(Concernant le concept de dao chez Sun Tzu, voir notre billet : De la signification du Dào.)

Une grande partie du traité est consacrée à l’exposition des principes moraux :

« Il faut punir les dix brebis galeuses suivantes :

– ceux qui ont la position supérieure et qui sont inaccessibles à la raison, ceux qui sont riches et ne veulent pas aider les pauvres, ceux qui sont égoïstes et ne veulent pas sauver les autres en cas de danger ;
ceux qui n’ont pas de piété filiale pour leurs parents, ceux qui ne respectent pas les personnes âgées ;
ceux qui n’aiment pas leurs jeunes frères et sœurs, ceux qui ne traitent pas les affaires selon la vertu ;
ceux qui malmènent et trompent les autres sur les prix au marché, ceux qui refusent de se corriger en dépit de multiples avertissements ;
ceux qui habitent à la campagne et qui ne respectent ni n’observent la loi et la discipline du village, ceux qui sont brutaux et présomptueux ;
ceux qui ne prennent pas leur responsabilité vis-à-vis de leurs enfants dans leur famille, ceux qui ont perdu les sentiments humains ;
ceux qui sont fonctionnaires et ne servent pas le peuple, ceux qui enfreignent la loi pour un pot-de-vin ;
ceux qui n’aiment pas le travail aux champs, ceux qui mènent une vie oisive ;
ceux qui agissent arbitrairement, ceux qui ourdissent souvent des complots et font passer le vrai pour le faux.

Ce sont des mesures d’urgence pour sauver le peuple et secourir le monde en éliminant ces dix rebuts de la société. » (Wu Zixu, chapitre 8)

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L’exercice du pouvoir selon Wu Zixu

La réflexion de Wu Zixu sur l'exercice du pouvoir est globalement datée, mais des bribes sont à garder.

La réflexion de Wu Zixu sur l’exercice du pouvoir est globalement datée, mais des bribes sont à garder.

Près de la moitié de L’art de la guerre de Wu Zixu (chapitres 1, 2, 8 et 9) traite de l’exercice du pouvoir. Le reste, nous l’avons vu, traite plus spécifiquement de la conduite de la guerre.

Wu Zixu ne se limite pas dans ses réponses au strict cadre de la stratégie militaire. Il s’attache à resituer l’art de la guerre dans un contexte encore plus large, englobant le contexte social, politique et économique.

Un certain nombre d’idées peuvent être soulignées :

– si on accorde un réel intérêt au peuple, l’Etat pourra être prospère, mais si on néglige le peuple, l’Etat subira un désastre ;
– la priorité du souverain consiste à nourrir le peuple ;
– l’Etat ne peut être prospère que quand la situation sociale est stable ; sinon l’oppression des dignitaires poussera le peuple à la révolte et l’Etat courra à la ruine ;
– le souverain doit exercer une politique basée sur la morale, faute de quoi il ne pourra contenir les troubles de son pays ; l’application du droit pénal est le dernier recours ;
– le souverain doit mettre en valeur les actions des mauvaises personnes qui nuisent à la société et à l’Etat, et les condamner afin d’épurer l’environnement politique de l’Etat ;
– le souverain doit convaincre le peuple que la guerre qu’il doit mener n’est pas de son fait mais résulte du manque de sens moral de l’ennemi.

Le sinologue Alain Thote a bien voulu nous livrer sa propre traduction du premier échange du traité :

He Lü s’adressant à Shenxu (Wu Zixu) lui demanda : « Comment un prince échoue-t-il dans son gouvernement, comment y réussit-il ? Comment s’élève-t-il, comment s’abaisse-t-il ? En exerçant son autorité sur le peuple, quand lui faut-il être prudent et quand son action requiert-elle de l’obstination ? Pour se faire obéir, quelles sont les bonnes méthodes à utiliser et les mauvaises qu’il faut s’interdire ? Pour suivre la loi du Ciel, quelle conduite éviter, quelle conduite suivre ? Pour agir conformément à la vertu de la terre, quel modèle prendre, comment y parvenir ? Quand il ne reste plus qu’à employer les armes, quelle voie faut-il suivre ? Continuer la lecture

Comparaison entre les textes de Sun Tzu et de Wu Zixu

Wu Zixu et Sun Tzu dans le manhua L'art de la guerre (paru en France en 2009)

Wu Zixu et Sun Tzu dans le manhua L’art de la guerre (paru en France en 2006)

Nous avons présenté au travers des précédents billets le traité militaire de Wu Zixu, possible contemporain, compagnon et inspirateur de Sun Tzu. Nous allons ici étudier les similitudes entre leurs deux textes.

Globalement, les deux traités abordent les mêmes sujets (sachant que nous ne considérons ici que de la partie militaire du traité de Wu Zixu). Toutefois, tous ne sont pas traités de la même façon. Ainsi, Sun Tzu disserte longuement sur les espions, mais pas Wu Zixu : ce dernier évoque bien le principe de renseignement, mais sans expliciter comment l’acquérir. A l’inverse, on trouve chez Wu Zixu  des idées qui ne seront pas explicitement reprises chez Sun Tzu, bien que présentant un fort intérêt :

« Il est important de bien déterminer un objectif à attaquer. » (Wu Zixu, chapitre 3)

Autre exemple : Wu Zixu évoque la formation du général, sujet dont l’absence de traitement par Sun Tzu nous avait frustrés (cf. notre billet Le génie militaire, la (fausse) recette de la victoire ?). Alors que Sun Tzu se contente d’affirmer que le général doit, à peu de choses près, être parfait, Wu Zixu évoque qu’il doit réfléchir sur la place des cinq éléments (métal, bois, eau, feu et terre). Cela peut certes paraitre insuffisant pour comprendre comment l’on devient un grand général, mais la réflexion a au moins le mérite d’être amorcée.

Des thèmes fondamentaux sont communs aux deux stratèges, un certain nombre de préceptes faisant directement écho à ceux de Sun Tzu. En voici un premier recensement :

L’affrontement armé ne doit être que le dernier recours :

« Conquérir par les armes, c’est la méthode qu’il ne faut employer qu’en dernier recours. » (Wu Zixu, chapitre 1)

« Le mieux, à la guerre, consiste à attaquer les plans de l’ennemi ; ensuite ses alliances ; ensuite ses troupes ; en dernier ses villes. » (Sun Tzu, chapitre 3) Continuer la lecture

Le traité de guerre de Wu Zixu

Wu Zixu, un personnage très populaire en Chine

Wu Zixu, un personnage très populaire en Chine

La quasi-totalité des préceptes de Wu Zixu relatifs à la conduite de la guerre figure dans les chapitres 3 à 7 de son traité. Le reste, nous le verrons dans un prochain billet, traite plus spécifiquement de l’exercice du pouvoir.

Les chapitres 4 et 5 traitent presque exclusivement des meilleurs moments pour attaquer en fonction des croyances chinoises : les astres, les saisons et les cinq éléments. Ces parties ne présentent de fait plus d’intérêt pour le militaire contemporain. Les principaux enseignements intéressants de Wu Zixu sur le plan de la conduite de la guerre résident donc dans les chapitres 3, 6 et 7.

Si un certain nombre de thèmes traités n’ont pas survécu à l’évolution de la guerre (comme les préceptes relatifs au combat en région montagneuse), certains conservent toutefois leur pertinence aujourd’hui encore. Nous retenons ainsi les principales recommandations suivantes :

– user de duperie ;
– façonner l’humeur de l’ennemi : démoraliser ses troupes, exciter son impatience, l’inquiéter, affaiblir son ambition, etc. ;
– éviter les forces principales de l’adversaire et ne frapper que ses points faibles ; éviter le combat lorsque l’ennemi est plein de mordant et ne l’attaquer que lorsqu’il est en situation de faiblesse ;
– toujours aller de l’avant : « avancer de dix lieues plutôt que de reculer dix pas » ;
– ne pas disperser ses troupes ;
– être réactif et faire preuve de rapidité : déclencher l’attaque avant que l’ennemi ne soit prêt.

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L’art de la guerre de Wu Zixu

Wu Zixu

Wu Zixu

Le traité de Wu Zixu (abrégé en « le Wu Zixu ») est découpé en 9 chapitres (13 pour celui de Sun Tzu, « le Sun Tzu »). Le transcripteur en chinois moderne a pris la liberté de les nommer. Voici la traduction (remaniée par nos soins[1]) que leur en a donnée le commandant Jian Zhu :

  1. Diriger le peuple en dépendant de la loi objective du ciel et de la terre (la nourriture est essentielle à l’homme)
  2. S’adapter au moment propice (rendre le pays prospère et développer une armée forte en profitant de la situation)
  3. Déployer les troupes et combattre (principe d’opération sur diverses sortes de terrains)
  4. Du combat meurtrier (choisir le moment propice pour attaquer l’ennemi en fonction des astres)
  5. Du soleil, de la lune et des étoiles (choisir le lieu et le moment du combat optimal)
  6. Du combat (plan général de mobilisation et de déploiement de l’armée pour attaquer l’ennemi)
  7. De l’offensive (dix tactiques pour vaincre l’ennemi)
  8. Préserver le peuple (épurer l’environnement politique)
  9. Préconiser la vertu (traiter les affaires étrangères par la vertu)

Sur ces neuf chapitres, seuls cinq concernent la stratégie militaire (les 3 à 7), les quatre autres (1, 2, 8 et 9) traitant plus spécifiquement de l’exercice du pouvoir. Sujet que n’aborde pas Sun Tzu, excepté furtivement lorsqu’il affirme que le souverain ne doit pas interférer dans ce qui relève des seules prérogatives du général (cf. notre billet Sun Tzu prône-t-il la décorrélation du politique et du militaire ?)[2]

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