Parution de la troisième édition de la traduction de Valérie Niquet

L'art de la guerre par V. Niquet, version 2012

L’art de la guerre traduit par V. Niquet, version 2012

En février 2012 est parue aux éditions Economica une nouvelle traduction de L’art de la guerre. Plus exactement, il s’agit de la troisième édition de la traduction de Valérie Niquet.

Rappelons que Valérie Niquet fut la toute première à traduire le traité de Sun Tzu directement du chinois au français  (si l’on excepte le père Amiot en 1772, sachant que ce dernier se basait essentiellement sur un texte mandchou ; Cf. notre billet Le père Amiot a-t-il réellement traduit Sun Tzu ?). Si la première version de sa traduction avait été relativement critiquée, la seconde l’améliorait grandement. Pour cette troisième édition, ce ne sont plus que de petits ajustements qui viennent modifier le texte.

Par exemple, pour cette phrase de l’article I :

Version 1988 Version 1999 Version 2012
Saisir l’intérêt de mes plans et s’y conformer, c’est acquérir la puissance qui permettra de se défendre contre l’extérieur. On obtient la puissance en se conformant à mes plans. Après avoir estimé les avantages en fonction de ce que vous avez entendu, transformez-les en force pour vous défendre contre l’extérieur. Après avoir estimé les avantages de chacun en fonction de tout ceci, transformez-les en force pour vous défendre contre l’extérieur. On maîtrise sa force en se conformant à mes plans.

L’ouvrage fusionne, de façon heureuse, les deux précédentes versions : une version améliorée du texte de la deuxième édition de 1999 et les « Deux commentaires » parus en 1994 (et qui étaient restés liés à la première traduction de 1988). Cette troisième édition nous offre donc enfin les Deux commentaires avec une traduction largement plus retravaillée que la première ébauche de 1988. Gageons que les deux précédentes éditions, toujours en librairie, disparaîtront à terme des rayonnages une fois épuisées pour être définitivement remplacées par celle-ci.

En Chine, onze commentateurs historiques de L’art de la guerre font référence. Si le général américain Samuel Griffith et le sinologue français Jean Lévi ont fait le choix de tous les traduire (de façon sélective), Valérie Niquet a préféré se concentrer sur deux d’entre eux, certainement les plus intéressants : Cao Cao  (IIe siècle après J.-C.), et Li Quan (VIIe-VIIIe siècles). A quelques épisodiques ajustements près, la traduction des commentaires de 2012 est identique à celle de 1994.

A ce propos, il est étonnant de constater combien les mêmes commentaires peuvent varier d’un traducteur à l’autre lorsque rendus en français (à l’instar d’ailleurs du texte du traité ; Cf. notre billet Des qualités requises pour être général). Par exemple, le commentaire de Cao Cao de la phrase « Lorsque [le souverain] ne connaît pas les affaires des trois armées et se mêle de leur organisation, les officiers sont troublés. » (article III) diffère selon les traducteurs :

« Une armée ne peut pas être régie par des règles de bienséance. » (Samuel Griffith)

« Les comportements militaires n’ont pas droit de cité à la cour, les habitudes civiles n’ont pas droit de cité à l’armée. On ne commande pas une armée par les rites. » (Jean Lévi)

« Lorsque l’armée ne veut pas avancer en territoire ennemi, que le pays ne veut pas entrer en guerre, les rites ne suffisent pas à l’administration des choses militaires. » (Valérie Niquet)

Dans la traduction de Valérie Niquet, ce serait uniquement dans le cas où « l’armée ne veut pas avancer en territoire ennemi, que le pays ne veut pas entrer en guerre », que les rites se révèleraient insuffisants au commandement de l’armée. Chez les autres traducteurs, l’injonction est permanente. En outre, Jean Lévi appuie son propos par une idée supplémentaire : « Les comportements militaires n’ont pas droit de cité à la cour ». Ce simple exemple illustre donc bien combien les commentaires d’un même exégète peuvent varier selon le traducteur.

La préface de cette troisième édition est inédite. Elle est signée d’un général chinois, Liu Fang, présenté comme relevant du « Département d’études stratégiques de l’Académie des sciences militaires de Pékin ». Elle ne fait que quatre pages, et il est intéressant d’y voir combien le discours officiel chinois reste enfermé dans ses idées propagandistes (« L’Art de la guerre a été écrit il y a plus de 2500 ans »[1], « Les communistes en Chine ont attaché une grande importance à l’Art de la guerre de Sun Tzu »[2], etc.)

La longue présentation, de Valérie Niquet, reprend celle de 1994 et s’avère toujours aussi intéressante.

L’introduction de l’édition de 1988 et 1999 du général Maurice Prestat est ici devenue la postface. Personnellement, je ne vois toujours pas bien la raison de ce texte de 50 pages qui, s’il s’avère intéressant dans son contenu, nous paraît cependant assez peu en rapport direct avec le traité de Sun Tzu et qui, lorsqu’il en parle finalement, donne vraiment l’impression de propos « pièces rapportées ». Il nous aurait paru bien plus pertinent de ne conserver que la préface d’Alain Joxe de 1994, qui, elle, concerne parfaitement le sujet.

Enfin, le texte de quatrième de couverture date un peu : « Voici enfin la première version française moderne réalisée à partir de l’original chinois par Valérie Niquet ». Certes, Valérie Niquet fut comme nous l’avons rappelé la première à traduire en 1988 L’art de la guerre du chinois au français. Mais depuis, d’autres traductions directes ont vu le jour, tant de traducteurs français (Jean Lévi, Jean-François Phélizon et Alexis Lavis) que chinois (Tang Jialong et Luo Shenyi)[3].

Sinon, la présentation a été largement améliorée : Les notes sont enfin renvoyées en bas de page et non plus en fin d’ouvrage comme précédemment, facilitant la lecture. En outre, la typographie utilisée pour différencier les commentaires du texte de Sun Tzu est largement plus agréable.

Au final, nous ne pouvons que saluer le travail effectué par Valérie Niquet qui, en revenant à sa tâche 24 ans après sa première traduction, nous a livré la fusion tant attendue de ses Deux commentaires de Sun Zi et de sa traduction largement retravaillée de L’art de la guerre, l’ensemble très bien présenté. Merci madame Niquet.


[1] Sur la mystification des dates concernant l’écriture de L’art de la guerre, voir notre article Sun Tzu : pourquoi les Chinois travestissent-ils l’Histoire ? paru sur le blog L’écho du champ de bataille.

[2] Laurent Long a bien démontré dans sa thèse Les sept classiques militaires dans la pensée stratégique chinoise contemporaine combien cette affirmation était fausse et a été une ré-écriture de l’Histoire. Le sujet est brièvement abordé en commentaire du billet De l’inapplicabilité de Sun Tzu, et est prévu d’être bientôt traité plus longuement.

[3] Cf. notre billet : Combien de versions françaises différentes ?

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