Sun Tzu le mathématicien

Une page d’une édition de la dynastie Qing du manuel de mathématiques de Sun Tzu

Une page d’une édition de la dynastie Qing du manuel de mathématiques de Sun Tzu

Connaissez-vous Sun Tzu ?

Non, l’autre, le mathématicien.

Sun Tzu (ou Sun Zi si l’on s’en tient à transcription par le système pinyin[1]) était un mathématicien et astronome chinois vivant probablement aux alentours de 300 après J.-C.. En réalité, on ne sait quasiment rien de la vie de ce Sun Tzu. Jusqu’au XVIIe siècle, il fut même longtemps confondu avec son homonyme stratège[2] ! Aujourd’hui, le siècle même de la composition de ses écrits mathématiques reste sujet à caution…

Outre ses travaux sur l’élaboration d’un calendrier, il est surtout connu pour avoir publié un traité de mathématiques que l’on désigne aujourd’hui sous le nom de « Classique mathématique de Sun Tzu » (ou « Calculs classiques de Sun Tzu », Sun Zi Suan Jing). Ce traité se vit attribuer le rang de classique des mathématiques durant la dynastie Tang (618 – 907 ap. J.-C.), à l’instar de L’art de la guerre de Sun Tzu qui, lui, fut désigné par l’empereur Yuan Feng (1078-1085) comme faisant partie des sept classiques de la stratégie (sur le modèle des Treize Classiques du confucianisme). Son traité ne semble pas avoir été traduit en français. En revanche, une traduction intégrale existe en anglais[3]. Dans ce texte, figure la plus ancienne version connue du problème que l’on nomme aujourd’hui « théorème des restes chinois » :

« Soit des objets dont on ignore le nombre. En les comptant 3 par 3 il en reste 2 ; en les comptant 5 par 5, il en reste 3 et en les comptant 7 par 7, il en reste 2. Combien y a-t-il d’objets ? »

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L’art de la guerre est-il le plus ancien traité de stratégie connu ?

Restauration du bambou du plus ancien exemplaire connu de L'art de la guerre, en 1972

Restauration du bambou du plus ancien exemplaire connu de L’art de la guerre, en 1972

Dans un billet publié sur le blog L’écho du champ de bataille, nous avions exposé pourquoi la date communément affichée de rédaction de L’art de la guerre était très probablement fausse. En effet, le traité chinois a sans doute été écrit au IVe siècle av. J.-C., et non au VIe siècle comme précisé dans le seul texte ancien évoquant la vie de Sun Tzu : les Mémoires historiques de Sima Qian.

Dès lors, L’art de la guerre est-il le plus ancien traité de stratégie connu ?

Notons tout de suite qu’il n’est pas le plus ancien traité militaire. En Chine, l’existence de nombreux traités militaires antérieurs à L’art de la guerre est attestée, mais la plupart ne nous sont pas parvenus. Nous ne connaissons leur existence que par le recensement de catalogues de bibliothèques ou quelques citations issues d’ouvrages postérieurs. Sun Tzu lui-même cite l’un d’eux : le « Jun zheng », que l’on peut traduire par « De l’administration des forces armées »[1] :

« C’est pourquoi, selon le  Jun zheng : « Lorsqu’on ne peut s’entendre il faut utiliser gongs et tambours ; lorsqu’on ne peut se voir, il faut utiliser étendards et drapeaux. » » (chapitre 7, traduction de Valérie Niquet)

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Patton a-t-il lu Sun Tzu ?

Patton en 1919 (ou 1920)

Patton en 1919 (ou 1920)

Après Napoléon, Mao et de Gaulle, intéressons-nous aujourd’hui au cas de l’exceptionnel Patton, général américain incontournable de la seconde guerre mondiale, réputé pour son caractère… tranché, mais aussi sa très grande culture militaire (francophone, il lisait également les œuvres classiques grecques et latines dans le texte…).

Patton, donc, a-t-il lu Sun Tzu ? La réponse est oui, avec certitude :

De retour de France depuis mars 1919, George Smith Patton, âgé de 33 ans, est affecté à Camp Meade dans le Maryland. Il voyage beaucoup durant cette année, et assure différentes missions, dont la participation à l’écriture d’un manuel sur l’emploi des chars en opérations. Mais surtout, le commandant[1] Patton prend le temps de lire 45 pages dactylographiées qu’il avait ramenées d’Europe : la traduction anglaise de L’art de la guerre, réalisée par le Britannique Lionel Giles en 1910. Lors de sa lecture, il annote les maximes de Sun Tzu. Il relève notamment la pertinence de ces trois-là :

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Les personnages historiques de L’art de la guerre

Le personnage de Yi Yin, cité au chapitre 13

Le personnage de Yi Yin, cité au chapitre 13

Pour faire suite au billet Les personnages de L’art de la guerre, nous allons maintenant nous intéresser aux noms propres cités par Sun Tzu.

Les noms propres figurant dans L’art de la guerre sont tous employés comme antonomases[1] : ils ont valeur de noms communs, comme on dit « c’est un Hercule » sans que cela désigne le héros grec. Ainsi Yi Yin est-il le parangon des conseillers avisés ; il est mis en lieu et place d’ « habile stratèges» et de « sage conseiller » et n’a pas valeur de référence historique. De même Yue signifie simplement « pays éloigné » tout comme « Les gens de Yue et de Wou » symbolisent l’antagonisme le plus radical, les ennemis jurés. Pour comprendre ces images, toutes inconnues des Occidentaux, nous allons revenir sur chacun de ces noms propres.

« Les Yin durent leur triomphe à la présence de Yi Yin à la cour des Hsia, les Tcheou à celle de Liu Ya chez les Yin. » (chapitre 13)

Quelques explications s’imposent :

La dynastie des Yin (aussi appelée dynastie Shang) régna de 1600 à 1046 av. J.-C.. Elle succéda à celle des Hsia (ou Xia), qui régna de 2100 à 1600 av. J.-C.)[2], et précéda celle des Tcheou (ou Zhou), qui régna de 1046 à 256 av. J.-C.. Sachant que les dates varient beaucoup selon les sources… Un schéma valant mieux qu’une longue explication :

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Le général de Gaulle a-t-il lu Sun Tzu ?

De Gaulle en 1948

De Gaulle en 1948

La question peut sembler incongrue, étant donné que nous avons précédemment vu que Sun Tzu n’avait réellement fait son apparition en France qu’en 1972, avec la traduction américaine de Samuel Griffith. Pourtant il n’est pas impossible que le général ait eu connaissance du stratège chinois.

En effet, Charles de Gaulle était ami avec Lucien Nachin[1], l’homme qui republia en 1948 la traduction du père Amiot (cf. notre billet Sun Tzu de 1901 à 1950). Les échanges avec le capitaine de Gaulle commencent en 1923, au moment où Lucien Nachin, également capitaine, choisit de quitter l’armée d’active pour ne plus servir que dans la réserve. Les deux hommes fréquentent alors notamment le salon d’Emile Mayer[2]. Ils conservèrent des liens très étroits, se rencontrant régulièrement : on trouve les traces de ces rencontres et de ces déjeuners dans les agendas du général, y compris en avril 1951, soit deux mois avant le décès de Lucien Nachin.

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Sun Tzu en France, une étude de la réception de L’art de la guerre

Sun Tzu en France

Sun Tzu en France, le livre

Le premier livre issu de ce blog vient de paraître. Édité chez Nuvis, petite maison jeune et très dynamique, il est proposé sous forme papier (24 €) ou numérique (12 €).

L’ouvrage est préfacé par Jean-Pierre Raffarin. L’ancien Premier ministre entretient en effet un lien fort avec la Chine, lien qui l’a amené à étudier en profondeur ce grand traité stratégique.

Mais de quoi exactement parle le livre ?

Fruit d’une enquête minutieuse autant historique que philologique, Sun Tzu en France retrace l’histoire de la réception de ce traité en France, de la première traduction par un jésuite, le père Amiot, au XVIIIe siècle, aux toutes dernières parutions sorties, tant dans le domaine des livres papier que dans celui du numérique, de la bande dessinée ou même de la chanson. Une riche iconographie (l’ouvrage comporte près d’une centaine d’illustrations en couleur) complète le propos. A travers de très nombreux exemples, le travail des traducteurs est décortiqué pour expliquer comment il est aujourd’hui possible de trouver des préceptes totalement opposés d’une traduction à l’autre.

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Mao a-t-il lu Sun Tzu ?

Pourquoi le Grand Timonier a-t-il nié avoir lu Sun Tzu ?

Pourquoi le Grand Timonier a-t-il nié avoir lu L’art de la guerre ?

La question peut surprendre : comment un chef d’Etat chinois, grand stratège de surcroît (ces écrits sur la guérilla sont fondateurs) pourrait ne pas avoir lu ce grand classique ? Le fait est que rien ne permet formellement d’établir que le Grand Timonier ait un jour lu L’art de la guerre. Outre que, curieusement, le stratège antique n’était pas au programme de ses études, littéraires, les biographes de Mao sont partagés sur sa lecture effective du traité. L’intéressé lui-même niera pendant la Révolution culturelle avoir lu ou même connaître Sun Tzu !

En ce qui me concerne, je n’ai jamais étudié dans des académies militaires, je n’ai jamais étudié les traités de stratégie. Il y a des gens qui prétendent que dans mes campagnes, je me suis basé sur Les Trois Royaumes et sur L’art de la guerre de Sunzi : et moi je vous dirai bien simplement que moi, Sunzi, je ne l’ai jamais lu. Mais pour ce qui est des Trois Royaumes, ça oui, je l’ai lu.[1]

L’affaire est donc loin d’être simple.

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Un traité volontairement obscur

Que renferment ces caractères ?

Le traité de Sun Tzu est, nous l’avons vu dans un billet précédent, particulièrement obscur.

Outre les difficultés propres à la langue, Jean Lévi explique[1] que beaucoup de livres privilégiaient à l’époque ancienne une forme cryptique : ils n’étaient pas là pour fournir un exposé clair et raisonné d’une théorie, mais au contraire pour n’être accessibles qu’aux seuls initiés. Une certaine obscurité pouvait ainsi être volontairement recherchée, comme on a pouvait par exemple l’observer chez Lao Tseu[2]. La guerre étant chaos, étant un objet insaisissable, une description correcte doit également être chaotique pour refléter au mieux son sujet. En outre, l’art de la guerre étant un sujet sensible qui ne doit pas être connu par tout le monde, il convient qu’il demeure obscur pour n’être compris que des véritables initiés ! En Chine, s’agissant de la transmission d’un dao, « d’une recette », qui assure la domination, tout message trop clair est dévalorisé, car devenant alors accessible à tous.

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De quand date le texte de L’art de la guerre que nous connaissons ?

Un texte définitif datant du IIe siècle ap. J.-C. ?…

Si Sun Tzu a formalisé sa pensée durant la seconde moitié du IVe siècle av. J.-C., et que la plus ancienne version du texte qui nous soit parvenue date d’environ 180 av. J.-C., il apparaît que le traité lui-même a pu n’être finalisé dans sa forme actuelle que bien plus tardivement.

L’imprimerie n’existant pas encore[1], il était logique que de nombreuses versions de L’art de la guerre se soient progressivement développées en parallèle.

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L’art de la guerre est-il complet ?

Le traité est-il complet ?

Le traité est-il complet ?

Bien des passages de L’art de la guerre laissent un goût d’inachevé, voire donnent nettement l’impression que le traité est incomplet ! En effet, certaines parties paraissent de toute évidence manquantes. Plusieurs énumérations péremptoires ne sont ainsi suivies d’aucunes explications, comme :

« L’analyse stratégique comprend : les superficies, les quantités, les effectifs, la balance des forces, la supériorité » (chapitre 4)

… sans que soient fournies plus de précisions. Pire : les « neuf retournements » censés être l’objet du chapitre 8 ne sont explicités ni dans ce chapitre ni dans le reste du traité (excepté dans la « traduction » du père Amiot, mais il s’agit dans ce cas-là d’une interprétation).

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Sun Tzu sur les écrans

Une référence directe au traité de Sun Tzu

En dépit d’une indéniable présence de Sun Tzu dans la culture populaire, force est pourtant de constater que L’art de la guerre est relativement absent des écrans.

Certes, on le trouve bien cité deux fois dans le Wall Street d’Oliver Stone, datant de 1987. Il donne également son titre à un film d’action avec Wesley Snipes ; deux suites verront d’ailleurs le jour[1]. Mais c’est tout pour les écrans de cinéma.

A la télévision, Sun Tzu est bien sporadiquement cité par le personnage principal de la série Les Sopranos (commencée en 1999), mais il s’agit de l’unique référence que nous avons pu identifier.

Et nous avons fait le tour ! Et encore, nous n’avons à chaque fois-là que de traductions françaises de productions américaines : rien qui ne soit véritablement français.

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Les années 2000 et la folie Sun Tzu

Sun Tzu est partout ! Paris Hilton lisant L’art de la guerre

Les années 2000 (à partir de 1999 pour être exact) marquèrent la véritable explosion de Sun Tzu en France. Alors que, nous l’avons vu récemment, seulement quatre traductions différentes étaient proposées au lecteur en 1998, nous en sommes à plus de vingt en 2012 ! (Cf. notre billet Combien de versions différentes ?). Sans explication apparente, 1999 marqua le déclenchement de cette frénésie où pratiquement chaque année vit apparaître au moins une nouvelle traduction. De même, nombre d’articles sur Sun Tzu furent écrits à partir de cette date (surtout il est vrai en transposition au monde de l’entreprise). Enfin, l’essor d’Internet permit également la prolifération d’articles et de billets mis en ligne sur tout type de blogs.

Nous aurions logiquement pu présenter les parutions par ordre chronologique, mais ce choix nous a paru peu pertinent car chaque nouvelle édition de L’art de la guerre sortait de façon relativement indépendante de celles qui l’avaient précédée. Aussi nous a-t-il semblé plus judicieux de regrouper ces parutions par type :

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1988 : Première traduction directement du chinois au français

La traduction de Valérie Niquet en 1988

La traduction de Valérie Niquet en 1988

En 1988, la première traduction directement du chinois au français depuis le père Amiot (et même la toute première de l’Histoire, puisque le jésuite se basait en réalité sur un texte en mandchou…) vit le jour aux éditions Economica sous la plume de Valérie Niquet. Si cette dernière conserva bien le titre « L’art de la guerre », elle opta cependant pour la transcription pinyin[1] « Sun Zi ».

Probablement saluée par les militaires[2], cette traduction sembla en revanche avoir été vivement critiquée par les sinologues[3]. Il est vrai  que le propos de Sun Tzu en devenait parfois relativement inintelligible. A la décharge de Valérie Niquet,  il convient toutefois de rappeler que ce travail fut la seule traduction directe du chinois disponible pendant plus de dix ans ; les sinologues eurent donc largement le temps de s’épancher sur les imperfections de cette toute première traduction. En 1999, Valérie Niquet corrigea dans une nouvelle édition nombre des erreurs qui lui avaient été reprochées ; elle parfera son travail en 2012 à travers une troisième édition (Cf. la deuxième note de notre billet Combien de versions françaises différentes ?).

Les dix années suivantes furent alors marquées par les reproductions de traductions déjà existantes.

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1972 : La véritable découverte de Sun Tzu

La version de poche de 1978 qui popularisa définitivement Sun Tzu

Si en 1971 l’Impensé radical sortait sa version remaniée des Treize articles, ce n’est que l’année suivante que fut tiré le véritable coup de semonce du grand retour de Sun Tzu en France.

Il faudra en effet attendre 1972, soit exactement 200 ans après le père Amiot, pour voir véritablement renaître Sun Tzu avec la publication en français de la traduction anglaise de 1963 du général américain Samuel B. Griffith. Traduite par Francis Wang, cette version fera longtemps référence à un moment où Sun Tzu était redécouvert en Occident, notamment à travers l’étude de Mao Zedong et des guerres révolutionnaires ; en outre, le célèbre stratégiste Liddell Hart avait présenté ce traité comme l’alternative à l’impasse dans lequel le jusqu’au-boutisme clausewitzien risquait d’entraîner le monde en cette période de guerre froide[1].

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Sun Tzu de 1951 à 1971

La version de l'Impensé radical, 1971

La version de l’Impensé radical, 1971

Nous le verrons dans un prochain billet, la véritable consécration de Sun Tzu en France arrivera en 1972 avec la traduction de Samuel Griffith. Mais un peu avant cela, les choses commencèrent à bouger en France, accélérant le rythme précédemment observé : trois références de 1801 à 1900, trois autres de 1901 à 1950, et finalement encore trois de 1951 à 1971 !

Ce furent tout d’abord deux articles qui marquèrent ces prémices de la révolution que Sun Tzu allait connaître :

Le premier parut dans la Revue de la Défense nationale en 1957 sous la plume de Fernand Schneider. L’article, intitulé A l’école des anciens Chinois : les treize articles de Sun Tsé, était une fiche de lecture du traité de Sun Tzu. Si quelques éléments critiques ponctuaient le propos, le résultat n’était pas toujours heureux[1]. Pour le reste, l’essentiel de l’article était constitué d’une paraphrase / explication de texte du traité. Cette dernière souffrait cependant de se référer à la traduction de Lucien Nachin de 1948, ce qui amenait parfois à quelques contresens (par exemple pour l’explication du « dao » du chapitre 1, dont Fernand Schneider précisait, en se basant sur les notes de Lucien Nachin, qu’il s’agissait de « la philosophie de Confucius, fondée essentiellement sur l’observation, l’expérimentation et la confrontation des idées et des faits », là où Jean Lévi traduit aujourd’hui que « c’est ce qui assure la cohésion entre supérieurs et inférieurs, et incite ces derniers à accompagner leur chef dans la mort comme dans la vie, sans crainte du danger » : le sens est totalement différent).

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Sun Tzu de 1901 à 1950

La version de 1948 de Lucien Nachin

La version de 1948 de Lucien Nachin

Après avoir étudié le XVIIIe et le XIXe siècles, intéressons-nous maintenant au XXe. Et plus précisément à sa première moitié, qui fut marquée par la parution de deux ouvrages : L’art militaire dans l’Antiquité chinoise du lieutenant-colonel Cholet en 1922, et Sun Tse et les anciens Chinois du colonel Nachin en 1948. Hormis ces deux titres, Sun Tzu ne fit parler de lui qu’une seule fois, fugitivement, sous la plume de George Soulié de Morant ; ce dernier évoqua en effet l’existence du stratège chinois et relivra l’anecdote des concubines dans son Essai sur la littérature chinoise paru en 1924 puis dans son Histoire de la Chine en 1929. Mais l’évocation resta anecdotique.

L’ouvrage du lieutenant-colonel E[1]. Cholet, L’art militaire dans l’Antiquité chinoise, n’était pas véritablement une réédition de l’Art militaire des Chinois du père Amiot. Il s’agissait plutôt d’une réorganisation de ce recueil, selon des rubriques traitant chacune d’un grand thème militaire. Le traité de Sun Tzu (ici ré-orthographié « Sun-Tsé », et non « Sun-tse » comme le père Amiot) s’y trouvait donc complètement éparpillé. Le lieutenant-colonel Cholet justifiait ainsi son travail :

« Se contenter de reproduire purement et simplement le texte du P. Amiot, et de présenter les maximes dans l’ordre même adopté par les auteurs et suivi par le traducteur, n’aurait pas répondu au but que l’on s’était proposé. Pour faire revivre cet enseignement et remédier au désordre et à la monotonie que nous avons signalés plus haut, il était indispensable de détacher les maximes choisies de leur contexte et de les regrouper ensuite dans un cadre qui puisse les mettre en relief. »

Cet ouvrage resta toutefois sans suite. Aucune trace n’a été trouvée d’une quelconque évocation de sa parution.

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Sun Tzu au XIXe siècle

Le tout premier ouvrage reparlant de Sun Tzu, en 1884

Nous l’avons vu dans notre billet Comment furent accueillis Les Treize articles ?, la sortie de l’Art militaire des Chinois fut soulignée par le milieu littéraire l’année de sa parution.

Ensuite, pendant un siècle, l’éclipse de Sun Tzu fut totale ! Ce n’est en effet qu’en 1884 qu’apparurent les premiers soubresauts du stratège chinois en France. Et encore ne s’agissait-il alors que d’un rappel de son existence…

Ainsi, jusqu’au XXe siècle, alors que les ouvrages sur la Chine – voire les militaires chinois – furent nombreux à être publiés[1], Sun Tzu en resta totalement absent (hors simple citation de l’existence de l’Art militaire des Chinois). La traduction de l’Histoire des trois royaumes par Théodore Pavie parue en 1845 citait bien à de nombreuses reprises le personnage de Sun-Tse, mais il s’agissait-là d’un homonyme[2]… (De même, Théodore Pavie reprendra ce personnage dans une nouvelle intitulée Yu-ki le magicien, parue en 1853 dans Scènes et récits des pays d’outre-mer).

Seuls deux ouvrages évoquèrent au final Les treize articles :

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Les militaires du XVIIIe siècle passèrent à côté des Treize articles

L'unique commentaire militaire des Treize articles

L’unique commentaire militaire des Treize articles

Si le traité de Sun Tzu a aujourd’hui acquis un statut de référence stratégique, il passa relativement inaperçu des militaires lors de sa première traduction en 1772. Comme nous l’avons vu dans le précédent billet, la sortie de l’Art militaire des Chinois qui contenait le traité de Sun Tzu a bien été signalée par les journaux littéraires. Mais Elle n’a en revanche nullement retenu l’attention des militaires, à une exception près que nous allons voir.

Bien que le sinologue Laurent Long évoque l’existence de critiques provenant du milieu militaire[1], il ne cite pas sa source et son propos est donc sujet à caution. Thierry Widemann, spécialiste des écrits militaires durant cette période[2], contredit d’ailleurs cette affirmation en précisant que si la sortie des Treize articles, ou plus généralement de l’Art militaire des Chinois, a probablement pu être remarquée parmi les officiers, il n’a en revanche été fait aucun usage doctrinal de ce texte.

Trois raisons nous paraissent susceptibles d’expliquer cette relative indifférence :

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Comment furent accueillis Les Treize articles ?

Les treize articles

Si la traduction du père Amiot publiée en 1772 fut bien signalée par la presse de l’époque, elle ne fut cependant pas réellement critiquée. Pourquoi ?

Comme nous l’avons précédemment évoqué, la toute première traduction française de L’art de la guerre date de 1772. Elle était l’œuvre du père Amiot, jésuite français missionnaire en Chine. Le texte, alors intitulé Les treize articles sur l’art militaire, faisait partie d’un recueil comprenant plusieurs autres traités : l’Art militaire des Chinois. Ce recueil fut réédité tel quel en 1782 sous la forme du septième tome des Mémoires concernant l’histoire, les sciences, les arts, les mœurs, les usages, etc. des Chinois par les missionnaires de Pé-kin.

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Des altérations subies par L’art de la guerre

La conservation des manuscrits du Yinqueshan

Nous fêtons ce mois-ci le quarantième anniversaire de la découverte des manuscrits du Yinqueshan (Cf. notre billet La révolution de 1972). Cette découverte mit en lumière le phénomène de modifications successives que connut le texte de Sun Tzu. En effet, la plus ancienne version du traité jusqu’alors connue ne datait que du XIe siècle et n’avait pas été altérée depuis. Le texte du Yinqueshan avait été, lui, rédigé vers la fin du IIe siècle av. J.-C.. Près de 300 différences existaient avec le texte du XIe siècle (et ce alors que seuls 40 % du texte étaient exploitables).

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La révolution de 1972

Musée des manuscrits du Yinqueshan, en Chine

Nous fêterons dans quelques jours les 40 ans de la découverte des « manuscrits du Yinqueshan ».

En avril 1972 était en effet découverte en Chine une tombe au pied de la montagne Yinqueshan[1]. Cette tombe datait d’environ 130 av. J.-C. et était celle d’un dignitaire militaire surnommé « Sima » qui s’était fait enterrer avec sa bibliothèque. Au sein de celle-ci figuraient des fragments d’un exemplaire de L’art de la guerre de Sun Tzu (ainsi que, pour la première fois, de L’art de la guerre de Sun Bin[2]). Le texte de Sun Tzu avait sans doute été couché sur bambous une cinquantaine d’années auparavant. Environ 40 % du texte standard étaient préservés.

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Napoléon a-t-il lu Sun Tzu ?

Napoléon enfant à l’école de Brienne

Il est courant de voir écrit que Napoléon fut un lecteur avide de Sun Tzu, ce qui pourrait expliquer ses victoires militaires[1]. Pourtant, cette affirmation est très certainement fausse.

Plusieurs raisons plaident en effet contre. Si d’un point de vue purement chronologique, Napoléon aurait effectivement pu lire Les treize articles, rien n’indique cependant qu’il ait jamais eu l’ouvrage entre les mains. Le traité était de toute façon passé relativement inaperçu lors de sa sortie, et Napoléon n’avait que peu connaissance des affaires de la Chine. En outre, la traduction du Père Amiot était relativement absconse et sensiblement éloignée de celles que nous connaissons aujourd’hui, présentant beaucoup moins d’originalités stratégiques. Enfin, force est de constater que l’Empereur n’a jamais réellement mis en œuvre les préceptes de Sun Tzu.

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Des difficultés du père Amiot à traduire Sun Tzu

Discours préliminaire de l’Art militaire des Chinois, 1772

Une fois n’est pas coutume, nous laisserons dans ce billet parler le père Amiot, qui raconte dans l’introduction de son Art militaire des Chinois paru en 1772 combien fut difficile la traduction du traité de Sun Tzu :

Ce n’est pas sans avoir vaincu bien des obstacles que j’ai conduit [ce travail] à la fin. Le laconisme, l’obscurité, disons mieux, la difficulté des expressions chinoises n’est pas un des moindres ; cent fois rebuté, j’ai abandonné cent fois une entreprise que je croyais être, et qui était en effet au-dessus de mes forces : j’y renonçais entièrement, lorsque le hasard me remit sur les voies, dans le temps même que mes occupations semblaient devoir m’en éloigner d’avantage. Voici, en peu de mots, quelle en a été l’occasion.

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Le père Amiot, encyclopédiste de la Chine

Le septième tome (sur 15) de l'encyclopédie du monde chinois du père Amiot, contenant Les treize articles

Le septième tome (sur 15) de l’encyclopédie du monde chinois du père Amiot, contenant Les treize articles

Nous avons rapidement brossé dans le précédent billet la vie du père Amiot, tout premier traducteur de L’art de la guerre hors du monde asiatique. Nous allons nous intéresser ici au colossal travail auquel se livra le jésuite pour faire connaître le monde chinois à la France.

Ce dernier était en effet un lettré et un scientifique, et possédait des connaissances importantes en histoire, littérature, mathématiques, physique et musique. Il a légué au monde un nombre important d’écrits et de correspondances sur des sujets très divers incluant par exemple, la médecine, la philosophie, les sciences astronomiques et les danses rituelles chinoises.

Mais il convient avant toute chose de comprendre que le père Amiot n’était pas un cas isolé : les hommes de science que la Compagnie de Jésus envoyait de France avaient en effet une double mission : prêcher l’Evangile, et concourir, par tous les moyens que pouvait fournir leur position spéciale, à enrichir les sciences et les arts de l’Europe. Nonobstant les incontestables facultés intellectuelles du père Amiot, ce dernier ne s’était donc livré à tous ces travaux, si étrangers à l’exercice strict de son ministère, que par souci de remplir son mandat.

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Qui était le père Amiot ?

La biographie la plus complète du père Amiot, parue en 1915

Joseph-Marie Amiot naquit le 8 février 1718 à Toulon. Fils d’un notaire royal, il effectua à l’issue de ses études classiques, trois ans de philosophie et un an de théologie. A l’âge de 19 ans, il entra au noviciat de la Compagnie de Jésus à Avignon et y resta deux années, se liant à Dieu en 1739. Il poursuivit alors sa formation au collège à Besançon (1739-1742), puis effectua ses humanités à Arles et à Aix (1742-1744). Il apprit ensuite la rhétorique à Nîmes (1744-1745) et la théologie à Dôle (1745-1749), où se développa sa passion pour l’Histoire, les langues et les arts. Ordonné prêtre à 31 ans à la fin de ses quatre années de théologie, il redevint novice pendant un an (1749-1750) à Salins.
Attiré par les peuples « d’au-delà des mers », il fut désigné pour servir en Chine. Le 22 août 1751, âgé de 32 ans, il rejoignait la mission française de Pékin[1]. Il y resta 42 ans, jusqu’à sa mort le 8 octobre 1793.

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Pourquoi pas « Sun Zi France » ?

La couverture de 1972 de la traduction du général Griffith

La couverture de 1972 de la traduction du général Griffith

Outre le communément répandu « Sun Tzu », les orthographes suivantes de l’auteur de L’art de la guerre peuvent être recensées : Sun Zi[1], Sunzi[2], Sun Wu[3], Sun Tse[4], Sun-Tze[5], Sun Tsu[6] et Souen Tseu[7]. Pourquoi avons-nous retenu la première ?

La transcription des noms chinois se fait de nos jours selon le système « pinyin », développée dans les années 50 en Chine populaire. Les idéogrammes 孫子 (孙子 en chinois simplifié) se transcrivent alors : Sun Zi, ou plus exactement Sūn Zǐ. Malheureusement ce système donne une idée fausse des prononciations à un public de non-spécialistes et ne retranscrit pas ainsi clairement la phonétique du nom [suən.ts̩]. Cette dernière est mieux rendue par le système de l’Ecole Française d’Extrême-Orient (EFEO) : Souen Tse(u). L’orthographe Sun Tzu est quant à elle la transcription selon le système anglo-saxon dit « Wade-Giles », largement répandue en France grâce au succès de la traduction en 1972 du général américain Samuel Griffith. Toutes les autres graphies ne sont que des tentatives de retranscription phonétique.

Sauf un : le nom d’usage réel du personnage, s’il a vraiment existé, était en réalité Sun Wu (孫武). Sun étant le nom de famille et Zi signifiant « maître », comme dans : Lao Zi, Confucius (Kong Zi) ou encore Mencius (Meng Zi). Ce titre de « Sun Zi » pourrait ne lui avoir été décerné que de façon posthume.

De même que l’usage a retenu Confucius à Kong Zi, nous avons donc opté pour Sun Tzu plutôt que Sun Zi, l’orthographe anglo-saxonne ayant imprégné une génération complète de militaires, génération dont nous faisons partie.

Notons enfin qu’avant la sortie de la traduction du général Griffith en 1972, L’art de la guerre ne portait pas encore ce nom mais s’appelait Les treize articles, titre qu’avait retenu deux siècles plus tôt le père Amiot pour sa toute première traduction française du traité.


[1] Sun Zi, L’art de la guerre, traduction de V. Niquet, Economica, Paris, 1999.

[2] Sunzi, L’art de la guerre, traduction de T. Jialong, Rivages poches, Paris, 2004.

[3] Sun Wu et Sun Bin, L’art de la guerre, traduction de T. Jialong, Editions en langues étrangères, Pékin, 2010.

[4] Sun Tse, L’art de la guerre, traduction du groupe Denma, Le Courrier du Livre, Paris, 2005.

[5] Guy de Contenson, L’art militaire des Chinois d’après leurs classiques, in Nouvelle revue, tome 5, Paris, 1900, pp. 555 à 563.

[6] Sun Tsu, L’art de la guerre, traduction de J. M. Sánchez Barrio et B. de le Court. 2001, Eyras, Madrid, 2001.

[7] George Soulié de Morant, Essai sur la littérature chinoise, éditions Mercure de France, Paris, 1924.

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