Comment se sont composés les treize chapitres de L’art de la guerre ?

L'art de la guerre était originellement écrit sur des lattes de bambou

L’art de la guerre était originellement écrit sur des lattes de bambou

Nous avions vu dans notre billet De quand date le texte de L’art de la guerre que nous connaissons ? que si Sun Tzu avait formalisé sa pensée durant la seconde moitié du IVe siècle av. J.-C., le traité lui-même a pu n’être écrit que bien plus tardivement. La plus ancienne version qui nous soit parvenue, le manuscrit du Yinqueshan, ne date d’ailleurs que de 130 av. J.-C.

Pour autant, les spécialistes estiment que L’art de la guerre a probablement été composé par agrégation durant la seconde moitié du IVe siècle av. J.-C. Il est en effet probable que le traité que nous connaissons aujourd’hui ne soit pas le fruit d’un auteur unique, mais que plusieurs strates d’écritures, de réécritures, voire de commentaires, soient à l’origine du texte que nous utilisons aujourd’hui comme référence (cf. notre billet Sun Tzu est-il le véritable auteur de L’art de la guerre ?). Comme le fait remarquer Jean Lévi, des preuves de cette activité d’assemblage se retrouvent tout au long du traité : chaque chapitre est composé de nombreux passages très courts, parfois réduits à une unique phrase ; si ces passages sont généralement reliés par thème au titre du chapitre, ils le sont bien souvent de façon lâche et, dans certains chapitres, le propos est tout autre ; certains préceptes semblent provenir d’un autre chapitre ; quelques phrases sont reproduites mot pour mot dans plus d’un chapitre ; enfin, certaines maximes semblent tout simplement n’être que des commentaires ultérieurs, incorporés dans le texte original par erreur de recopie.

Un exemple frappant de cette activité d’assemblage nous est donné par le manuscrit du Yinqueshan : à la liste des grands hommes dont l’activité d’agents doubles permirent à des royaumes de s’assurer l’hégémonie (« Les Yin durent leur triomphe à la présence de Yi Yin à la cour des Hsia, les Tcheou à celle de Liu Ya chez les Yin. », chapitre 13), apparait le nom de Sou Ts’in, dont le rôle d’espion à la solde du Yen aurait été révélé à la suite de son assassinat en …321 av. J.-C., alors que nous savons que le traité a dû commencer d’exister formellement un peu avant cette période.

Lire la suite

Sun Tzu ne prône pas l’assimilation des peuples conquis

Seule compte la victoire

Seule compte la victoire

Au risque d’aller à l’encontre d’une idée commune, nous affirmons que Sun Tzu ne s’intéressait pas à l’état final recherché. Il ne prétendait pas non plus à l’assimilation des terres conquises. Pourtant, une de ses plus célèbres maximes pourrait y faire croire :

« Etre victorieux dans tous les combats n’est pas le fin du fin ; soumettre l’ennemi sans croiser le fer, voilà le fin du fin. » (chapitre 3)

Si la recherche d’une victoire sans combat est effectivement la façon idéale de remporter la victoire, et donc celle qu’il faut viser, elle n’est cependant pas la seule. Dès lors que l’objectif ne peut être atteint sans effusion de sang, Sun Tzu envisage parfaitement de recourir à l’affrontement armé violent. Tout le reste de son traité est d’ailleurs consacré à ce « plan B » : comment bien conduire la bataille.

On voit fréquemment interprété la citation précédente en affirmant que l’objectif de Sun Tzu est de soumettre l’ennemi, pas de l’écraser. Nous pensons que cela est faux : pour Sun Tzu, le général ne cherche pas à assimiler l’adversaire : il a comme unique objectif de remporter la victoire dans la guerre que lui a confiée le souverain. Nulle part Sun Tzu écrit qu’il faut respecter les populations conquises : c’est une interprétation postérieure, reposant notamment sur les autres écrits chinois de stratégie. Mais pas celui de Sun Tzu.

Lorsque L’art de la guerre préconise de traiter humainement les prisonniers, c’est uniquement pour que les troupes adverses, connaissant notre clémence, n’hésitent pas à se rendre. C’est bien pour répondre à l’injonction :

« Des soldats qui n’ont d’autre alternative que la mort se battent avec la plus sauvage énergie. N’ayant plus rien à perdre, ils n’ont plus peur ; ils ne cèdent pas d’un pouce, puisqu’ils n’ont nulle part où aller. » (chapitre 11)

Lire la suite

Sun Tzu et la logistique

Sun Tzu a été le tout premier à prendre en compte le facteur logistique

Sun Tzu est le premier théoricien militaire de l’histoire à placer la problématique de la logistique au cœur des préoccupations du chef de guerre.

« La guerre est subordonnée à cinq facteurs […] Le cinquième l’organisation. […] Par organisation, il faut entendre la discipline, la hiérarchie et la logistique. » (chapitre 1)

« Au cœur du pays ennemi, […] je veille à la continuité de l’approvisionnement » (chapitre 11)

Il serait aisé de penser qu’étant le premier théoricien militaire tout court, quoiqu’il dise sera une première. Mais le sujet n’a rien d’évident. Exemple emblématique : Clausewitz ne s’intéressait pas à l’environnement diplomatique, ni même économique, dans lequel la guerre se déroulait (cf. notre billet Sun Tzu vs Clausewitz : Des périmètres d’étude de la guerre différents) ; pour ce dernier, en effet, « la logistique devait suivre »…

Sun Tzu, au contraire, pense la logistique :

« Ce qui appauvrit la nation, ce sont les approvisionnements sur de longues distances. Un peuple qui doit supporter des transports sur de longues distances est saigné à blanc. » (chapitre 2)

Mener une guerre loin de ses bases est coûteux. L’entretien des matériels ainsi que les munitions représentent le principal poste de dépense de l’armée en campagne :

« Quant à la maison royale, la dépense occasionnée par la destruction des chars, la fatigue des chevaux, le remplacement des casques, des flèches, des arbalètes, des lances, boucliers et palissades, des bêtes de trait et moyens de transport, amputent soixante pour cent du budget de l’Etat. » (chapitre 2)

Lire la suite

Quelle valeur accorder aux cinq facteurs de la victoire ?

Les cinq facteurs de la guerre, communément présentés comme l'essence de la pensée de Sun Tzu

Les cinq facteurs de la guerre, communément présentés comme l’essence de la pensée de Sun Tzu

L’étude des « cinq facteurs de supériorité » (cf. notre précédent billet) s’étale sur toute la moitié du premier chapitre (le reste étant des idées sans rapport). Ces facteurs sont ceux que Sun Tzu considère comme les plus importants pour évaluer le rapport de forces entre deux protagonistes :

« La réponse à ces questions permet de déterminer à coup sûr le camp qui détient la victoire. »

Ces cinq facteurs sont très fréquemment repris dans les textes affirmant résumer la pensée de Sun Tzu. La raison en est probablement que le lecteur pressé s’attend à trouver dans le premier chapitre la substantifique moelle de L’art de la guerre. Or, nous l’avons vu dans notre billet De l’incompréhension classique de L’art de la guerre, ce n’est pas forcément le cas : le traité n’a pas été rédigé selon nos standards modernes, et une idée majeure peut très bien se dissimuler au détour d’un propos sans rapport. C’est ici le cas : ces cinq facteurs sont très loin de constituer le cœur de la pensée de Sun Tzu. Pour autant, ils sont une des pierres du traité. Nous allons donc ici nous attarder sur eux.

Le choix de ces cinq facteurs peut aujourd’hui paraître daté. Mais il présente l’intérêt d’être la première tentative pour identifier avec exactitude les critères qui permettent d’évaluer le rapport de forces en présence. Aujourd’hui encore, la quasi-totalité des méthodes de planification s’essayent à l’exercice, mais force est de constater qu’aucun système n’a atteint l’objectif : en dépit de toute la littérature stratégique contemporaine, les hommes continuent de s’engager dans des conflits dont les résultats ne sont pas toujours en leur faveur !

Observons que trois de ces cinq facteurs dépendent directement du général : la vertu (partant du principe que l’on parle de celle du général et non de celle du souverain), le commandement et l’organisation. Concernant le climat et la topographie, qui sont des facteurs extérieurs, la problématique du général est d’en prendre connaissance pour ne pas les subir, voire les exploiter à son avantage. Ainsi donc, les cinq facteurs énoncés concernent bien directement le général : soit dans ce qu’il est, soit dans ce qu’il doit savoir faire.

Lire la suite

Les cinq facteurs de supériorité

Les cinq facteurs de la victoire

Les cinq facteurs de la victoire

Dans le premier chapitre, Sun Tzu énonce :

« La guerre est subordonnée à cinq facteurs ; ils doivent être pris en compte dans les calculs afin de déterminer avec exactitude la balance des forces. […] Il n’est chef de guerre qui n’ait entendu parler de ces cinq facteurs ; ceux qui les possèdent à fond remportent la victoire ; ceux qui n’en ont pas la parfaite intelligence connaissent la défaite. En effet, pris en compte dans les calculs, ils permettent une évaluation exacte du rapport de forces. »

Ces cinq facteurs sont d’abord énumérés, puis développés, ensuite reformulés :

Enumération : « Le premier est la vertu, le second le climat, le troisième la topographie, le quatrième le commandement, le cinquième l’organisation. »

Développement : « La vertu est ce qui assure la cohésion entre supérieurs et inférieurs, et incite ces derniers à accompagner leur chef dans la mort comme dans la vie, sans crainte du danger. Le climat est déterminé par l’alternance de l’ombre et de la lumière, du chaud et du froid ainsi que par le cycle des saisons. La topographie comprend : les distances et la nature du terrain, lequel peut-être accidenté ou plat, large ou resserré, propice ou néfaste. Le commandement dépend de la perspicacité, de l’impartialité, de l’humanité, de la résolution et de la sévérité du général. Par organisation, il faut entendre la discipline, la hiérarchie et la logistique. »

Reformulation : « Pris en compte dans les calculs, [ces facteurs] permettent une évaluation exacte du rapport de forces. Il suffit pour cela de se demander : Qui a les meilleures institutions ? Qui a le meilleur général ? Qui a les conditions climatiques et géographiques les plus favorables ? Qui a la meilleure discipline ? Qui a l’armée la plus puissante et les soldats les mieux aguerris ? Qui possède le système de récompenses et de châtiments le plus efficace ? »

Lire la suite

Sun Tzu et la modernité du combat indirect

L'approche indirecte

L’approche indirecte

« Celui qui sait le mieux doser les stratégies directes et indirectes remportera la victoire. » (chapitre 7)

Sun Tzu passe aujourd’hui pour être particulièrement moderne avec des concepts tels l’approche indirecte ou la recherche de la victoire sans combattre. On l’oppose ainsi aux formes de conflits passés particulièrement violentes, en particulier la première guerre mondiale. La fréquente mise en parallèle avec Clausewitz ne peut manquer d’aboutir à l’opposition – simplificatrice mais parlante – entre une bataille frontale qui serait prônée par le stratège prussien et l’approche indirecte évoquée par Sun Tzu (cf. nos billets sur l’étude comparée de ces deux stratèges).

L’idée avait pourtant déjà bien été envisagée en Occident, à une époque où Sun Tzu n’avait pas encore atteint nos côtes : au XVIIIe siècle, le maréchal de Saxe déclarait ainsi : « Je ne suis point pour les batailles, surtout au commencement d’une guerre : et je suis persuadé qu’un habile général peut faire toute sa vie [la guerre] sans s’y voir obligé. Rien ne réduit tant l’ennemi à l’absurde que cette méthode ; rien n’avance plus les affaires. Il faut donner de fréquents combats [de détail] et fondre, pour ainsi dire, l’ennemi : après quoi, il est obligé de se cacher. »[1]

D’autres avant lui avaient également eu cette idée, tel Végèce qui affirmait déjà au Ve siècle ap. J.-C. qu’ « il est préférable de forcer l’ennemi par la faim que par l’épée ». Ou, au Moyen Age, Bertrand Du Guesclin, qui renonça entre 1360 et 1380 aux principes en exercice jusqu’alors d’honneur chevaleresque, pour s’adonner à une stratégie indirecte de harcèlement de l’envahisseur anglais.

Lire la suite

La guerre moderne selon Sun Tzu

Le dossier noir du terrorisme

Le dossier noir du terrorisme

Un ouvrage vient de paraître : Le dossier noir du terrorisme, d’Hugues Eudeline. Son sujet, l’analyse du phénomène terroriste, n’est pas l’objet de ce blog. Nous ne traiterons donc pas le livre sur son fond, que nous maitrisons d’autant plus mal que nous n’avons pas de vision précise de ce qui a déjà été dit sur lui. Toutefois, le sous-titre ne pouvait passer inaperçu à nos yeux : « La guerre moderne selon Sun Tzu ».

L’ouvrage se donne en effet pour ambition d’ « utiliser une grille de lecture du terrorisme, à la lumière de la pensée stratégique de Sun Tzu » (p. 258). Les préceptes de L’art de la guerre reviennent en effet assez fréquemment dans le texte, et plusieurs citations (issues de la traduction de Samuel Griffith) viennent de-ci de-là appuyer une idée. Sans constater de dévoiement de la pensée du stratège chinois, nous avons surtout ici le phénomène très courant du picorement de citations de Sun Tzu pour appuyer une idée. Mais pas de réelle déclinaison de sa pensée à l’action terroriste : le sujet du sous-titre, « la guerre moderne selon Sun Tzu », ne nous semble ainsi pas réellement traité. C’est dommage, car le thème ne manque pas d’intérêt. Jamais véritablement étudié en France, les rapports entre Sun Tzu et terrorisme l’ont un peu plus été aux Etats-Unis[1]. Même si nous avons récemment commencé à l’effleurer dans notre billet paru sur le blog U235, Les combattants de Daech, disciples de Sun Tzu ?, le sujet mériterait une véritable étude.

Rendez-vous pris pour en jeter les bases un jour prochain sur ce blog…


[1] Concernant les rapports entre Sun Tzu et terrorisme, on pourra notamment lire le dernier chapitre intégralement consacré à ce sujet de Sun Tzu and the Art of Modern Warfare, de Mark McNeilly, ou des articles comme The art of terrorism, what Sun Tzu can teach us, de Caleb M. Bartley, ou Sun Tzu’s theory of war for understanding the outcomes of terrorist campaigns, d’Andrew Torelli.

Source de l’image

Des alliances

La pensée de Sun Tzu n'est pas claire concernant les alliances

La pensée de Sun Tzu n’est pas claire concernant les alliances

L’affrontement physique ne doit pas être vu comme le seul moyen possible de résoudre un conflit. Il ne faut au contraire s’y résoudre que si toutes les autres formes possibles de conquête de la victoire ont échoué :

« Etre victorieux dans tous les combats n’est pas le fin du fin ; soumettre l’ennemi sans croiser le fer, voilà le fin du fin. » (chapitre 3)

Pour ne pas en arriver aux effusions de sang, le général dispose d’au moins deux procédés :

« Le mieux, à la guerre, consiste à attaquer les plans de l’ennemi ; ensuite ses alliances ; ensuite ses troupes ; en dernier ses villes. » (chapitre 3)

Après avoir étudié comment attaquer les plans de l’ennemi, nous allons ici nous intéresser à cette autre entreprise préventive possible : l’action sur les alliances.

L’art de la guerre parle de « ballet diplomatique » :

«  […] A ceci s’ajoutent les dépenses pour supporter les efforts de l’arrière et du front, les frais occasionnés par le ballet diplomatique entre royaumes […] » (chapitre 2)

Lire la suite

De la fluidité, suite

L'eau s'adapte à ce qu'elle rencontre.

L’eau s’adapte à ce qu’elle rencontre.

Note : Ce billet complète celui sur la fluidité paru l’année dernière.

Nous avions vu dans des billets comme De la marche à l’ennemi ou De l’initiative qu’une des applications du système suntzéen pourrait être une installation en défensive, en mesure de varianter immédiatement pour saisir toute opportunité. L’image de l’eau s’écoulant des hauteurs est à cet égard assez révélatrice et pourrait être considérée comme une transposition verticale d’une situation horizontale : l’armée avance, et dès qu’elle rencontre une résistance (un cratère), elle attend et en profite pour consolider sa position. Si une faille se présente, ou si son état de préparation (remplissage) devient suffisant, elle peut à ce moment-là tomber plus bas.

Tout d’abord, l’eau évoque la fluidité d’une bonne armée qui sait se plier à tous les retournements et répondre à toutes les initiatives de l’adversaire. Un grand capitaine remporte ses victoires en s’adaptant aux mouvements de l’ennemi. Il n’a pas de dispositions constantes, de même que l’eau n’a pas de forme fixe. Elle n’est que ce que fait d’elle le contexte qui l’accueille ou la recueille. Il est dans la nature de l’eau d’éviter les élévations de terrain, de les contourner pour se couler dans les dépressions ; ainsi en est-il d’une troupe qui doit s’employer à éviter les points forts pour attaquer les points faibles de l’adversaire.

Cela suppose que le général dispose de l’agilité d’esprit et l’humilité suffisantes pour ne jamais s’entêter dans une manœuvre qu’il a arrêtée à un instant donné ; qu’il ait toujours la force d’être en réaction ; qu’il n’ait jamais de faiblesse qui lui ferait subir la manœuvre de l’adversaire ; qu’il soit sans cesse à l’écoute, aux aguets, sur le qui-vive d’un besoin de réajustement ou de reconstruction totale de sa manœuvre. Il ne s’agit pas là d’une réactivité passive, où l’on serait attentiste à la manœuvre de l’adversaire, mais d’une réactivité active, où l’on « travaille » l’autre pour l’amener à commettre des fautes, à présenter des ouvertures, à se relâcher ; et nous à l’exploiter.

Lire la suite

Le positionnement, un avantage stratégique majeur

Ce n'est certes que de l'eau, mais mieux vaut ne pas se trouver en dessous

Ce n’est certes que de l’eau, mais mieux vaut ne pas se trouver en dessous

Pour importante qu’elle soit, la qualité guerrière des soldats n’est pas un facteur déterminant de la victoire :

« L’habile homme de guerre s’appuie sur la position stratégique et non sur des qualités personnelles. » (chapitre 5)

La quantité de troupes alignées, quant à elle, n’influe que peu sur l’issue de la bataille :

« A la guerre, le nombre n’est pas un facteur décisif. » (chapitre 9)

Pourquoi ? Parce que ces facteurs peuvent être supplantés par les « avantages stratégiques » :

« Quand, sans avantage stratégique, on combat à un contre dix, il y aura fuite. » (chapitre 10)

Ces avantages sont des multiplicateurs d’efficacité. Sun Tzu évoque ici le placement des troupes. Cela s’entend non seulement par « comment elles sont placées » mais également par « où elles sont placées ».

Lire la suite

Le premier numéro de Guerres et batailles traite de Sun Tzu

Un petit dossier consacré à Sun Tzu

Un petit dossier consacré à Sun Tzu

Une nouvelle revue consacrée à l’histoire militaire vient de paraître : Guerres et batailles dans l’Histoire du Monde. Arrivant sur un marché déjà pléthorique sur le sujet, ce bimestriel de 100 pages fait la part belle aux illustrations. Et un article sur Sun Tzu y figure !

Nous nous garderons de le commenter, votre serviteur en étant l’auteur. L’article se prolonge par un large extrait de L’art de guerre : les trois premiers chapitres au complet, dans leur traduction du Père Amiot.

Bonne chance, donc, à ce nouveau-né.

5,90 € chez tous les marchands de journaux.

Source de l’image

Du lien entre le général et ses troupes

La première grande réflexion française sur le sujet : le Du contrat social de Rousseau

La première grande réflexion française sur le sujet : le Du contrat social de Rousseau

Pour Sun Tzu, la qualité du lien existant entre le général et ses troupes est la meilleure garantie de l’invincibilité  :

« La guerre est subordonnée à cinq facteurs ; ils doivent être pris en compte dans les calculs afin de déterminer avec exactitude la balance des forces. Le premier est la vertu […]. La vertu est ce qui assure la cohésion entre supérieurs et inférieurs, et incite ces derniers à accompagner leur chef dans la mort comme dans la vie, sans crainte du danger. » (chapitre 1)

Cette cohésion se gagne par l’expression d’une qualité du général : la vertu (Jean Lévi précise pour son choix de traduction de « vertu » que le terme doit être entendu au sens qu’il a chez Montesquieu : la force morale donnée à une nation par ses mœurs et ses institutions).

Nous avons écrit « le lien existant entre le général et ses troupes », mais il s’agit là d’une compréhension de certains traducteurs (dont celui auquel nous nous référons : Jean Lévi), qui n’est pas unanimement partagée. Ainsi, d’autres traducteurs français considèrent que Sun Tzu entendait le sujet comme étant le peuple entier (Alexis Lavis, Tang Jialong, Samuel Griffith, Groupe Denma, père Amiot), le souverain (Valérie Niquet, manga de Wang Xuanming), ou le seul général (Jean Lévi, Jean-François Phelizon).

D’ailleurs, le niveau « peuple – souverain » paraitrait plus cohérent avec la déclinaison que donne par la suite Sun Tzu dans son énumération de facteurs de supériorité du chapitre 1 (nous y reviendrons dans un prochain billet) :

« La guerre est subordonnée à cinq facteurs ; […] Le premier est la vertu […] »

>>> « La vertu est ce qui assure la cohésion entre supérieurs et inférieurs, et incite ces derniers à accompagner leur chef dans la mort comme dans la vie, sans crainte du danger. […] »

>>> « Pris en compte dans les calculs, [ces facteurs] permettent une évaluation exacte du rapport de forces. Il suffit pour cela de se demander : Qui a les meilleures institutions ? […] »

D’autres passages semblent de même attribuer cette vertu au général : Lire la suite

De la mission du général

La devise de Saint-Cyr

La devise de Saint-Cyr

Quelle est la mission du général ?

Vaincre ! Tout simplement. Le terme (dans sa forme nominale ou adjective) revient d’ailleurs 51 fois dans ce texte de moins de 10 000 mots. Rien que dans le 1er chapitre :

« Ceux qui possèdent à fond [ces cinq facteurs] remportent la victoire. »

« La réponse à ces questions permet de déterminer à coup sûr le camp qui détient la victoire. »

« Le général qui se fie à mes calculs sera nécessairement victorieux : il faut se l’attacher. »

« Tels sont les stratagèmes qui apportent la victoire. »

« La victoire est certaine quand les supputations élaborées dans le temple ancestral avant l’ouverture des hostilités donnent un avantage dans la plupart des domaines […]. Ainsi, qui additionne de nombreux atouts sera victorieux, qui en a peu sera vaincu. »

Cependant, s’il ne demeure aucune ambiguïté sur l’objectif du général, il n’est pas certain que ce dernier puisse accomplir sa mission, fut-il le meilleur choix du souverain. En effet, en contradiction avec les promesses de victoire certaine martelées dans le premier chapitre, aucun calcul stratégique ne peut garantir la victoire. Tout au plus la non-défaite :

Lire la suite

Sun Tzu, le jeu

Le jeu Sun Tzu sorti en 2010 revient dans une édition « Deluxe »

Le jeu Sun Tzu sorti en 2010 revient dans une édition « Deluxe »

Alors que nous avions vu que Sun Tzu pouvait être considéré comme une icône de la culture populaire, peu de jeux ont cependant explicitement pris pour thème L’art de la guerre[1]. En 2010 paraissait toutefois aux éditions Matagot une petite boîte proposant à deux joueurs de s’affronter dans l’univers de Sun Tzu. Épuisé depuis peu, ce jeu nous revient aujourd’hui dans une version « Deluxe ». L’occasion d’en faire le tour.

Nous avons là est un jeu de plateau / jeu de cartes de type Risk. Si l’on remonte un peu l’histoire, il s’agit d’une transposition en français d’un jeu américain paru en 2005 sous le nom « Dynasties ». Le passage à la version française l’a beaucoup plus fortement raccroché au thème de Sun Tzu.

L’univers servant de cadre au jeu est donné pour être celui des Printemps et des Automnes (nous ne reviendrons pas sur la réalité historique de l’appartenance de Sun Tzu à cette période). Un joueur incarne Sun Tzu, du royaume de Wu, et l’autre le roi de Chu ; les pouvoirs spéciaux de chacun sont différents, mais le jeu est équilibré et l’attribution de ces rôles n’a en pratique aucune conséquence. Les illustrations des cartes du jeu sont l’œuvre de Rolland Barthélémy, dessinateur français emblématique des années 80-90. Si elles agrémentent et enjolivent indubitablement le jeu, il ne faut guère s’attacher à leur réalité historique : les personnages et costumes représentés ne sont qu’une vision fantasmée de la Chine antique, certaines scènes sont totalement anachroniques (ex : la cavalerie, qui n’existait pas à cette époque) et la carte de Chine avec ses cinq provinces n’est qu’ « inspirée » de la réalité du moment. Mais ce n’est pas là le plus important.

Lire la suite

Des forces régulières et extraordinaires

Un usage judicieux des forces est indispensable

La bataille se gagne grâce à l’emploi de forces extraordinaires

Les forces « régulières » (« zheng » en chinois, 正, prononcez « djung ») et les forces « extraordinaires » (« qi », 奇, prononcez « tchi ») sont un aspect essentiel du système suntzéen. Elles sont traitées dans le chapitre 5 :

« En règle générale, on use des moyens réguliers au moment de l’engagement ; on recourt aux moyens extraordinaires pour emporter la victoire. » (chapitre 5)

Si la compréhension la plus immédiate et naturelle assigne les forces régulières au combat « conventionnel » et les forces extraordinaires aux combats de guérilla (c’est par exemple la lecture qu’en avait le stratège chinois contemporain Liu Bocheng[1]), nous pouvons observer que Sun Tzu se refuse à définir et donc à figer les fonctions de ces deux types de forces. Peut-être parce que cela est évident pour lui, mais peut-être également parce qu’elles peuvent en réalité très bien se transformer l’une en l’autre : c’est par sa fonction et non par sa nature qu’une force serait alors considérée comme normale ou extraordinaire :

« Bien qu’il n’y ait que cinq notes, cinq couleurs et cinq saveurs fondamentales, ni l’ouïe, ni l’œil, ni le palais ne peuvent en épuiser les infinies combinaisons. De même, bien que le dispositif stratégique se résume aux deux forces, régulières et extraordinaires, elles engendrent des combinaisons si variées que l’esprit humain est incapable de les embrasser toutes. Elles se produisent l’une l’autre pour former un anneau qui n’a ni fin ni commencement. Qui donc pourrait en faire le tour ? » (chapitre 5)

Lire la suite

Du rapport de force

Peut-on affronter un adversaire plus fort que soi ?

Peut-on affronter un adversaire plus fort que soi ?

« Si l’ennemi est fort, évitez-le. » (chapitre 1)

« Il faut être capable de […] se dérober à un ennemi qui vous surclasse sur tous les plans. » (chapitre 3)

Sun Tzu commanderait-il de ne jamais s’attaquer à plus fort que soi ?

Prises au premier degré, ces maximes laisseraient en effet entendre qu’il ne faut se confronter à un ennemi plus fort que soit. Un corollaire, non clairement exprimé, serait qu’il faut toujours chercher à être plus fort que l’adversaire ; cela peut s’obtenir par le volume brut de soldats, mais peut également s’envisager grâce au jeu d’un terrain favorable voire d’un renseignement suffisant. Avec ou sans facteurs multiplicateurs, les maximes indiqueraient clairement qu’il ne faut pas s’attaquer à un adversaire tant que celui-ci serait en position de force.

Mais de quel niveau d’adversaire parle-t-on ? De l’ensemble de l’ennemi ou d’une portion que l’on aura sélectionnée ? Une règle militaire moderne est de ne pas attaquer à moins de trois contre un. C’est exactement ce que prescrit Sun Tzu, en détaillant les ratios :

« La règle de l’art militaire veut qu’on encercle l’adversaire quand on dispose d’une supériorité de dix contre un, qu’on l’assaille à cinq contre un, à deux contre un on le fractionne, à forces égales on doit savoir combattre. » (chapitre 3)

« Attaquant à dix contre un, je me retrouve en supériorité numérique. » (chapitre 6)

Lire la suite

Sun Tzu pensait-il réellement au combat en essaim ?

L'essaim : un commandement de Sun Tzu ?

L’essaim : un commandement de Sun Tzu ?

Nous nous heurtons à un véritable problème : l’interprétation livrée dans le précédent billet est-elle correcte ?

Cette compréhension d’une injonction de combat en essaim modifie en effet fondamentalement la compréhension classique du système suntzéen. Il ne s’agit pas simplement ici de décortiquer la façon dont L’art de la guerre préconise d’utiliser les espions ou de lister les qualités que doit posséder le parfait général selon Sun Tzu ; cela conditionne véritablement toute la lecture du traité, et peut amener à donner une interprétation spécifique de certains préceptes (par exemple ceux relatifs aux forces ordinaires et extraordinaires).

Pourquoi douter ? La notion de combat en essaim est d’une modernité si forte qu’il n’est pas incongru de la suspecter d’anachronisme : si certaines armées ont su par le passé mettre en œuvre la notion de combat tournoyant[1], il paraît en revanche surprenant que Sun Tzu puisse recommander un tel procédé à son époque. Cette forme de combat n’était pas mise en œuvre dans l’univers des Royaumes combattants, ni même avant dans le monde chinois.

Nous pourrions rétorquer que Sun Tzu décrivait-là une technique idéale, de la même façon qu’il prônait de rechercher des victoires sans combat alors que les batailles qui se livraient autour de lui étaient de véritables boucheries.

Lire la suite

L’art de la guerre prône le combat de guérilla

L'essaim, une méthode de combat redoutable lorsque maîtrisée

L’essaim, une méthode de combat redoutable lorsque maîtrisée

Nous avons vu dans notre billet Sun Tzu est-il adapté aux conflits asymétriques ? que L’art de la guerre n’avait été composé que pour des conflits symétriques où les deux adversaires se combattaient à armes égales : les guerres « conventionnelles ». Pourtant, les préceptes de Sun Tzu paraissent véritablement prescrire le combat de guérilla.

Ces maximes, qui passent bien souvent inaperçues, nous semblent fondamentales dans le système suntzéen :

« C’est pourquoi une armée doit être preste comme le vent, majestueuse comme la forêt, dévorante comme la flamme, inébranlable comme la montagne ; insaisissable comme une ombre, elle frappe avec la soudaineté de la foudre. » (chapitre 7)

« Infiniment mystérieux, il occulte toute forme ; suprêmement divin, il ne laisse échapper aucun bruit : c’est ainsi que le parfait chef de guerre se rend maître du destin de l’adversaire. » (chapitre 6)

« Une formation militaire atteint au faîte ultime quand elle cesse d’avoir forme. Sitôt qu’une armée ne présente pas de forme visible, elle échappe à la surveillance des meilleurs espions et déjoue les calculs des généraux les plus sagaces. » (chapitre 6)

« La forme d’une armée est identique à l’eau. L’eau fuit le haut pour se précipiter vers le bas, une armée évite les points forts pour attaquer les points faibles ; l’eau forme son cours en épousant les accidents du terrain, une armée construit sa victoire en s’appuyant sur les mouvements de l’adversaire. Une armée n’a pas de dispositif rigide, pas plus que l’eau n’a de forme fixe. » (chapitre 6)

Lire la suite

Que faire face à la recherche de renseignement par l’ennemi ?

Aucune raison que l'adversaire ne nous espionne pas aussi

Aucune raison que l’adversaire ne nous espionne pas aussi…

De façon logique, l’adversaire cherche le renseignement sur notre compte. Si la première réaction serait de s’en prémunir par le contre-espionnage, Sun Tzu envisage également la possiblité de retourner cette agression à notre avantage. Pour ce faire, il convient d’user de désinformation :

« Proche semblez donc loin, loin semblez donc proche. Avide d’un avantage, appâtez-le. » (chapitre 1)

« On attire l’ennemi par la perspective d’un avantage, on l’écarte par la crainte d’un dommage. » (chapitre 6)

Le but recherché

Deux effets antagonistes peuvent être recherchés. Tout d’abord maintenir l’adversaire dans l’incertitude, ce qui l’empêchera, à moins de prendre un énorme risque, d’entreprendre une action efficace : moins l’ennemi connaîtra avec précision notre position, nos effectifs et nos intentions, et moins il sera à même d’avoir l’initiative de l’action. Il sera alors obligé d’agir dans le brouillard, en se rabattant sur une disposition à même d’englober tout le champ des possibles, manœuvre qui s’avèrera nécessairement peu efficace car ne pouvant répondre à aucun des principes de la guerre : concentration des efforts, économie des moyens, liberté d’action.

« S’il ne sait où je vais porter l’offensive, l’ennemi est obligé de se défendre sur tous les fronts. » (chapitre 6)

Le deuxième effet consiste à faire acquérir à l’ennemi une certitude erronée. Induit en erreur, il croira alors entreprendre en toute liberté une action que nous avons en fait prévue et souhaitée.

« On attire [l’ennemi] avec un appât, on le reçoit avec des armes. » (chapitre 5)

Lire la suite

Une culture chinoise de la ruse ?

Un classique chinois des ruses : Les 36 stratagèmes

Un classique chinois des ruses : Les 36 stratagèmes

La ruse et les stratagèmes sont particulièrement valorisés chez Sun Tzu (cf. notre précédent billet De la duperie), tout comme dans le reste de la littérature militaire chinoise qui abonde d’exemples de ruses permettant de remporter la victoire d’une manière indirecte sans avoir à combattre. Les opérations militaires réussies mais considérées comme coûteuses et aventuristes sont en revanche toujours condamnées.

En apôtre de la ruse, Sun Tzu tient donc une position radicalement opposée à celle de Clausewitz. Pour ce dernier, la ruse va obérer des forces qui pourront se révéler faire cruellement défaut au point décisif. Le stratège prussien conclut d’ailleurs que seuls les faibles ont recours à la ruse :

« Quel que soit notre penchant à voir les chefs de guerre se surpasser en astuces, en habilité et en feintes, il faut reconnaître que ces qualités se manifestent peu dans l’Histoire et se sont rarement fait jour parmi les masses des évènements et des circonstances. […] Ce qui, en guerre, ressemble [à la ruse] –ordres et plans factices, fausses nouvelles répandues à l’intention de l’ennemi, etc.­- est généralement si peu efficace dans le domaine de la stratégie qu’on ne peut y recourir qu’en certaines occasions isolées qui se présentent d’elles-mêmes. […] Le sérieux de l’amère nécessité rend l’action directe si urgente qu’elle ne laisse pas place au jeu. » (De la guerre, Livre III, chapitre 10)

Clausewitz n’envisage par exemple pas qu’une diversion puisse produire de véritables effets avec un nombre réduit de moyens. Au contraire :

« [La diversion] est fréquemment néfaste. […] Toute diversion apporte la guerre dans un secteur où elle n’aurait pas pénétré sans cela ; elle fera donc toujours lever quelques forces ennemies qui seraient restées inactives. » (De la guerre, Livre VII, chapitre 10)

Lire la suite

De la duperie

Probablement la ruse la plus célèbre du monde occidental

Probablement la ruse la plus célèbre du monde occidental

Après avoir vu ce qu’était la guerre et pourquoi on la faisait, intéressons-nous maintenant à la façon de la faire.

L’idée majeure qui parcourt l’ensemble du traité, et où tous les préceptes de Sun Tzu peuvent trouver leur source, est la suprématie de la duperie :

« La guerre repose sur le mensonge. » (chapitre 1)

A noter que cette idée, présentée dès le premier chapitre, se voit re-explicitée et complétée plus loin dans le traité:

« La guerre a le mensonge pour fondement et le profit pour ressort. » (chapitre 7)

Le cadre d’emploi de la duperie est très large, voire systématique, et ce tant sur le plan temporel (avant et pendant l’affrontement) qu’à tous les niveaux de la guerre : politico-diplomatiques, stratégique, tactiques, voire sub-tactiques (individu isolé ou équipe). Le fait que Sun Tzu traite de la duperie jusqu’au niveau diplomatique donne d’ailleurs à sa conception de la guerre une dimension qui embrasse bien plus que le seul aspect strictement militaire du choc de deux entités (voir à ce propos notre billet Sun Tzu vs Clausewitz, Des périmètres d’étude de la guerre différents). Lire la suite

Pourquoi fait-on la guerre ?

Une réflexion sur la guerre

Une réflexion sur la guerre

Nous venons de voir que Sun Tzu présentait en chapeau de son traité sa vision du phénomène guerrier :

« La guerre est la grande affaire des nations ; elle est le lieu où se décident la vie et la mort ; elle est la voie de la survie ou de la disparition. On ne saurait la traiter à la légère. » (chapitre 1)

Cette assertion n’est toutefois pas la seule à exposer une réflexion sur le fait guerrier. Il est en effet possible de trouver le véritable « pourquoi ? » de la guerre au beau milieu du traité.

Pourquoi fait-on la guerre, donc ? Pas pour se protéger, ni pour défendre des valeurs, ni même pour rétablir un équilibre rompu. Non. Sun Tzu est beaucoup plus pragmatique (et honnête ?) que cela : la raison de faire la guerre, c’est le profit !

« La guerre a le mensonge pour fondement et le profit pour ressort. » (chapitre 7)

Curieusement, on s’attendrait à trouver une affirmation d’une telle ampleur en tête du premier chapitre, à l’instar de celle que nous avons citée précédemment. L’arrivée tardive de cette vérité fondamentale est très probablement due à la composition chaotique de L’art de la guerre évoquée dans le billet De quand date le texte de L’art de la guerre que nous connaissons ? et, répétons-le, aux modes de pensée différents entre l’Asie et l’Occident : à quelques exceptions près, il n’y a pas de démonstration cartésienne et structurée dans L’art de la guerre. Seulement une succession de préceptes, bien souvent en désordre.

Le profit est donc, pour Sun Tzu, le but ultime de la guerre. Profit de l’Etat, bien que cela ne soit pas explicitement précisé, étant donné que Sun Tzu pense l’action du général par rapport aux conséquences sur l’Etat :

« Celui qui lance ses offensives sans rechercher les honneurs et bat en retraite sans craindre les châtiments, mais qui, attaché aux intérêts du Prince, a pour unique ambition la défense de ses peuples, peut être considéré comme le Trésor du Royaume. » (chapitre 10)

Lire la suite

L’art de la guerre a désormais son parfum

Le parfum

Le parfum

Le parfumeur français Jovoy vient de sortir une fragrance pour homme dont l’univers se réfère – partiellement – au traité de Sun Tzu. Si la plaquette de présentation ne fait aucune allusion à une origine chinoise, voire asiatique, le texte joue sur la notion de guerre pour la transposer au monde de la séduction :

En amour comme à la guerre, il y a des armes que nous utilisons pour arriver à nos fins qui sont plus redoutables que d’autres… Dans l’art de séduire, le parfum bien sûr, est redoutable d’efficacité, surtout quand il vient éveiller en nous la mémoire.

L’univers créé pour ce parfum n’est pas le premier à associer L’art de la guerre au domaine de la séduction : l’ouvrage de Pierre Fayard, Sun Tzu – Stratégie et séduction, est intégralement consacré à cette question. D’autres écrits plus directement ciblés sur la séduction masculine existent, comme The Art of War for dating d’Eric Rogell.

Etant relativement ignares dans le domaine, nous nous garderons bien de nous prononcer sur le produit en lui-même : sa senteur. Le concept olfactif est présenté comme « boisé » et relevant de la fougère car, explique le dossier de presse, « un homme la porte par ce même exercice de mémoire, ici nostalgique, là en conquérant, viril, sûr de lui. »

Source de l’image

La conception de la guerre pour Sun Tzu

De la guerre

De la guerre

Le premier chapitre est indubitablement celui qui prend le plus de hauteur dans la réflexion sur la guerre. Y figurent en effet non seulement la majeure partie des recommandations adressées au souverain (et non au général ; cf. notre billet Du charisme du général), mais également une analyse du fait guerrier :

« La guerre est la grande affaire des nations ; elle est le lieu où se décident la vie et la mort ; elle est la voie de la survie ou de la disparition. On ne saurait la traiter à la légère. » (chapitre 1)

Pour Sun Tzu, si la guerre est certes une calamité qu’il vaut mieux ne pas avoir à affronter, elle n’en demeure pas moins intrinsèque de la nature humaine : rien ne sert de la nier, elle se manifestera de toute façon tôt ou tard. Autant, donc, faire preuve de lucidité en acceptant son inéluctabilité. La guerre est un phénomène incontournable de la vie des États, tout malheureux qu’il soit. Il convient donc d’en étudier la mécanique ; d’autant plus que cette étude pourrait permettre de s’en sortir le moins mal possible, voire bien.

Sun Tzu n’est pas le seul penseur de son époque à considérer le caractère incontournable de la guerre et donc préconiser son étude. Pour Confucius lui-même (cf. notre billet L’environnement philosophique au temps de Sun Tzu), civil et militaire sont liés et, en un sens, complémentaires ; l’idéal reste de gouverner le monde, c’est-à-dire d’assurer sa marche harmonieuse, par les vertus de bienveillance et de justice. Les lettrés confucianistes (qui contrôleront la pensée stratégique chinoise au cours des siècles suivants) affineront cette idée en se rapprochant encore plus de la position suntzéenne : « le meilleur souverain est celui qui gouverne en préparant la guerre sans y avoir recours ».

Lire la suite

L’environnement philosophique au temps de Sun Tzu

Un célèbre contemporain de Sun Tzu : Confucius

Un célèbre contemporain de Sun Tzu : Confucius

La période des Royaumes combattants a correspondu à un âge d’or de la réflexion militaire chinoise qui bouleversa les pratiques guerrières et aboutit à l’unification du monde chinois et à la naissance de l’Empire.

Si les combats incessants eurent à cette époque pour conséquence de détruire les anciens fiefs, ils mirent également à bas la morale traditionnelle : cette ère, qui fut l’une des plus troublées de l’histoire de Chine, s’avèrera être l’une des plus riches intellectuellement, en voyant l’émergence de grands courants philosophiques, les « Cent Écoles », qui dominèrent les modes de pensées du monde chinois ou sinisé. Pour la première fois, des écrits contribuèrent à alimenter cette réflexion : ouvrages administratifs, spéculations cosmiques, discours sur la morale et les rituels, projets sociaux utopiques, … Leurs doctrines variées allaient constituer les fondations de la pensée politique chinoise pour les deux mille ans à venir, concomitamment à nos philosophes antiques. Les plus célèbres courants originaires de cette époque étaient ceux des confucéens, des taoïstes et des légistes. Ces derniers furent d’ailleurs à l’origine de l’organisation sociale du royaume de Qin, premier unificateur de l’Empire en 221 av. J.-C.

Selon la conception chinoise classique, la pensée stratégique proprement militaire n’était qu’une branche de la stratégie politique, qui elle-même découlait d’une réflexion philosophique plus globale. C’est pourquoi de nombreux ouvrages comme le Tao Te King de Laozi ou les classiques confucéens traitaient de la question de la guerre. À l’inverse, les traités militaires comme celui de Sun Tzu, proche en cela du Prince de Machiavel, étaient lus autant comme des traités de gouvernement que comme des traités militaires (voir notre billet Du charisme du général).

Lire la suite

Sun Tzu est-il adapté aux conflits asymétriques ?

Sun Tzu plus adapté aux conflits asymétriques que symétriques ?

Sun Tzu plus adapté aux conflits asymétriques que symétriques ?

Nous venons de le voir, à l’instar de la plupart des conflits que l’Empire chinois connaîtra tout au long de son histoire, les guerres des Royaumes combattants étaient le plus souvent internes, entre voisins qu’il fallait absorber et en aucun cas détruire, l’adversaire d’aujourd’hui ayant « naturellement » vocation à devenir le sujet de demain. Les hommes des Royaumes combattants, en dépit de différences linguistiques et culturelles, appartenaient au même univers. Ils se sentaient proches par la civilisation et possédaient une écriture commune ; ils partageaient les mêmes valeurs, se réclamaient de la même tradition et, finalement, aspiraient tous à la restauration de l’unité perdue. Il y avait donc pas à proprement parler d’asservissement d’un peuple par une nation étrangère, mais une réalisation de l’idéal imaginé par les saints rois à l’origine de la civilisation. Toute la philosophie de L’art de la guerre s’inscrivait dans ce contexte de guerre symétrique entre deux adversaires qui ne recherchaient pas l’annihilation réciproque mais simplement la victoire.

Pourtant, à l’époque de Sun Tzu, d’autres formes de conflits existaient : les « barbares », ces étrangers au monde chinois qui pressaient aux frontières, devaient être régulièrement combattus. Mais dans ce cas-là, les oppositions entre les deux peuples étaient trop profondes, les modes de vie trop différents, et les manières de sentir et de penser trop éloignées pour qu’il puisse y avoir conciliation. Dans le même temps, l’immensité de la steppe rendait chimérique tout espoir d’une victoire militaire décisive sur ces barbares[1].

Or L’art de la guerre ne traite absolument pas de ce type de confrontation entre deux adversaires fondamentalement différents, ce que nous pourrions aujourd’hui rapprocher du « conflit asymétrique ». Le traité de Sun Tzu n’a été conçu que pour des oppositions entre adversaires appartenant au même monde. Ce qui a été le cas de la plupart de nos « grandes guerres » : avant même notre monde « globalisé », il n’y avait déjà plus d’étrangers dans les conflits symétriques. Et ce même s’il y avait diabolisation de l’ennemi : les Nazis de la seconde guerre mondiale ou les Communistes de la Guerre froide ne devaient pas être exterminés mais seulement battus, pour qu’il leur soit ensuite imposé le retour (ou l’entrée) dans le « droit chemin ».

Lire la suite

L’empreinte de la période des Royaumes combattants dans la composition de L’art de la guerre

Les Royaumes combattants ont-ils tant influencé Sun Tzu ?

Les Royaumes combattants ont-ils réellement influencé Sun Tzu ?

Si L’art de la guerre est aujourd’hui perçu comme atemporel, certains préceptes peuvent être suspectés de découler directement des spécificités de la période des Royaumes combattants dans laquelle a évolué Sun Tzu.

Nous l’avons vu dans le billet précédent, la progressive disparition du char avait bouleversé l’art de la guerre, en ne cantonnant plus ce dernier au simple choix du « bon moment » (pour attaquer, pour entrer en guerre, etc.), mais en exigeant une véritable maîtrise de l’art militaire.

Autre spécificité de la période des Royaumes combattants par rapport à celle qui l’avait précédée : nous sommes désormais dans le cadre d’un univers de conscription et non d’armées professionnelles. Le problème qui se pose maintenant au général est donc de transformer des paysans, n’y connaissant rien au maniement des armes, en militaires aptes à remporter des victoires. La solution que propose Sun Tzu n’est pas d’avoir une armée de métier, ni même d’instaurer un service militaire (comme le préconisait par exemple son contemporain Wu Zixu), mais bien de faire avec la ressource, aussi inapte à la guerre soit-elle. Stimuler le courage de troupes constituées non par des soldats professionnels, mais de paysans enrôlés plus ou moins de force dans les armées, a toujours constitué un des soucis majeurs du commandement dans ce type d’armée (L’art de la guerre de Sun Bin contient d’ailleurs un chapitre entièrement dévolu à cette question). Empruntant à la fois aux écoles philosophiques des stratèges et des légistes, Sun Tzu préconisa de placer ses soldats dans une position telle que, mis au pied du mur, ils soient contraints de déployer des trésors de bravoure (école des stratèges) ; et il préconisa également de se baser sur la loi et le système répressif en maniant les récompenses et punitions (école légiste).

Lire la suite

Les Royaumes combattants de Sun Tzu

Les royaumes combattants

Les royaumes combattants

Si la tradition attribue la vie de Sun Tzu au VIe siècle av. J.-C., durant la période dite « des Printemps et des Automnes » (-722 à -476)[1], nous avons vu que les historiens datent en réalité la composition du traité à la seconde moitié du IVe siècle av. J.-C., c’est-à-dire durant la période des « Royaumes combattants » (-476 à -221).

Cette période fut la dernière de l’ère pré-impériale chinoise. En effet, comme son nom l’indique, la Chine des Royaumes combattants est à ce moment-là tout sauf réunie. Ce ne sera qu’en 221 av. J.-C. que l’Etat de Qin écrasera tous ses rivaux et unifiera pour la première fois le pays qui portera son nom[2].

A l’époque de Sun Tzu, ne subsistaient de la pléthore de principautés du début de la dynastie Zhou (commencée en -1046) que sept grandes puissances. Véritables nations, centralisées et militarisées, elles étaient en rivalité permanente. L’objectif de la guerre ne consistait dès lors plus, comme aux périodes précédentes, à s’emparer de richesses humaines ou matérielles à la suite d’opérations ponctuelles, mais bien à conquérir un territoire et à le contrôler politiquement. L’univers de Sun Tzu était donc un monde clos, duquel les territoires pouvaient changer de main mais ne devaient pas être détruits.

Nous avions consacré un billet complet à la structure de l’armée dans L’art de la guerre. A l’époque de Sun Tzu, la cavalerie n’avait pas encore fait son apparition en Chine. Elle le fera progressivement à la fin de la période, sous l’influence des tribus barbares contre lesquelles elle commença à se trouver confrontée à partir du Ve siècle av. J.-C. L’infanterie, en revanche, prenait une importance nouvelle, reléguant à une position plus subalterne le char de guerre des nobles, naguère pièce maîtresse des engagements[3]. Les combattants étaient armés de lances et de javelots aux pointes de fer, mais aussi d’arbalètes (d’où la notion d’« appui sur la détente » du chapitre 11).

Lire la suite

Une histoire de Sun Tzu

Une peinture moderne de Sun Tzu par Onésimo Colavidas

Une peinture moderne de Sun Tzu par Onésimo Colavidas

Nous avons vu dans le billet précédent que les véritables renseignements concernant la vie de Sun Tzu étaient bien fragmentaires et sujets à caution. Pour autant, cela n’empêche pas les Chinois de produire des biographies détaillées du stratège. Il est même possible de trouver des versions romancées de la vie de Sun Tzu. Par exemple un manhua en français en 10 volumes, un roman en anglais de 320 pages, ou une série télévisée chinoise de 40 épisodes de 45 minutes chacun…

Voici une biographie détaillée trouvée sur Internet, sur le site Chine Informations, non sourcée :

Sun Wu, connu sous le nom de Sunzi 孫子 ou Sun Tzu , a vécu dans l’État de Qi au VIe siècle av. J.-C., à l’époque des Printemps et Automnes (770-476 av. J.-C.). Ses ancêtres avaient pour nom de famille Tian et formaient une grande famille de haut rang de Qi. Son grand-père, Tian Shuguan, haut dignitaire de Qi, était doué pour les affaires militaires. Comme il avait accompli un brillant exploit dans l’expédition contre l’État de Ju (actuel district de Juxian du Shandong), le roi de Qi lui octroya un fief et lui conféra le nom de famille de Sun. Sun Ping, père de Sun Wu, était un ministre de Qi, le plus haut dignitaire au-dessous du roi.

Cette situation familiale de noblesse et de grand renom a offert des conditions d’études exceptionnellement favorables à Sun Wu, qui, dès son enfance, a parcouru quantité de livres et acquis des connaissances vastes et profondes. Non seulement il a lu bon nombre d’œuvres militaires de l’Antiquité, mais encore il a été le témoin de guerres.

Lire la suite

Qui était Sun Tzu ?

Sun Tzu

Sun Tzu

La vie de Sun Tzu demeure un mystère et a toujours été un sujet de débats et de controverses ; il l’est encore en Chine de nos jours. Nous ne savons en effet rien de précis sur le personnage. Il n’est même pas sûr qu’il ait réellement existé…

La tradition attribue la vie de Sun Tzu au VIe siècle av. J.-C., durant la période chinoise dite des « Printemps et des Automnes[1] », entre 722 et 476. Ces dates correspondent à celles données par un classique de la culture chinoise : Les mémoires historiques[2] de Sima Qian (prononcer « Sseu-ma Ts’ien »). Egalement connu sous son nom chinois de Shiji, cet imposant ouvrage du Ier siècle av. J.-C. racontait sur 130 chapitres l’histoire de la Chine des temps mythiques jusqu’à l’empereur Wu des Han.

Nous avions relaté dans un précédent billet l’anecdote des concubines du roi, qui faisait l’objet du chapitre 65 des Mémoires historiques consacré à Sun Tzu. Le chapitre commençait ainsi :

Sun Zi Wu était un homme de Qi. Pour avoir écrit un livre de stratégie, il fut reçu par le roi Helu du royaume de Wu.[3]

Selon Sima Qian, Sun Tzu aurait donc été un général natif de l’État de Qi, devenu aujourd’hui le Shandong. Il aurait donc été un contemporain de Confucius (-551 à -479) mais ne l’aurait pas connu directement (sinon le fait aurait été évoqué). Sun Tzu aurait fait cadeau de son traité en 512 av. J.-C. au roi Helu de l’État de Wu, l’actuel Zhejiang. Lire la suite