Les sept traités de l’art militaire de la Chine Ancienne

Les éditions Trédaniel, foisonnantes concernant L’Art de la guerre, viennent de publier un nouvel ouvrage où figure le traité de Sun Tzu. L’objet est indéniablement beau (coffret, couverture rigide, papier épais, présentation aérée, …), mais le contenu peut paraitre léger à qui voudrait trouver plus que les textes bruts. Nous y reviendrons.

Les sept traités sélectionnés constituent les « classiques militaires » retenus en 1080 par l’empereur Shenzong pour être les textes officiels que les candidats aux examens de fonctionnaire militaire impérial devaient obligatoirement maîtriser. Bénéficiant de l’immobilisme sociétal qui régna ensuite en Chine, cette consécration officielle fit de ces sept traités la base des études stratégiques chinoises pendant plus de 800 ans ! Contrairement à ce que son titre laisse entendre, le recueil ne présente pas uniquement des textes de « la Chine Ancienne » (à moins d’avoir une lecture très large de ce terme) : l’un d’eux, Questions de l’empereur Taizong au général Li Jing, date en effet du VIIIe (ou IXe) siècle ap. J.-C.

Une autre version française de ce recueil existe : celle de Jean Lévi, parue en 2008 aux éditions Hachette et intitulée Les sept traités de la guerre. Cette version, abondamment commentée, est qualitativement très supérieure à celle des éditions Trédaniel. À commencer par le fait qu’elle est une traduction – érudite – directement du chinois ancien au français. Les textes du recueil des éditions Trédaniel sont en effet des traductions de traduction (quand il ne s’agit pas de traductions au troisième degré : chinois ancien > chinois moderne > anglais > français). Autant dire que les altérations peuvent être sensibles au fil des traductions. Le texte anglais original (The Seven Military Classics of Ancient China, aux éditions Arcturus Publishing) est lui-même un patchwork de traductions ; à noter que toutes sont sourcées, sauf une : celle du traité de Sun Tzu ! (nous y reconnaissons toutefois le texte de Lionel Giles, datant de 1910).

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Les éditions Synchronique récidivent !

Une belle idée de cadeau

Après la superbe édition de L’Art de la guerre publiée en 2015, les éditions Synchronique ajoutent à leur catalogue une nouvelle version de ce titre. D’un format plus grand (un carré de 22 cm), l’ouvrage se révèle tout aussi beau à voir, toucher et posséder : couverture rigide partiellement toilée, papier glacé et magnifiques illustrations intérieures (et de couverture), dont une bonne partie du jésuite Giuseppe Castiglione (1688-1766).

À quelques détails près, le contenu est identique à celui de l’édition de poche parue en 2015. Nous avions alors écrit tout le bien que nous pensions de cette traduction : en dépit du fait qu’elle ait transité par l’anglais (le texte est ici celui du sinologue américain Philip J. Ivanhoe, traduit en français par Aurélien Clause), le résultat ne laisse apparaitre aucun contresens ni altération de la pensée de Sun Tzu ; le style final est clair et agréable à la lecture, classant cette traduction parmi les plus fidèles.

Le contenu est identique… sans doute trop : le passage au grand format aurait pu être l’occasion de repositionner les notes explicatives en bas de page, comme dans le texte anglais, et non en renvoi de fin d’ouvrage. Le texte demeurant inchangé, les quelques erreurs de traduction que nous avions précédemment décelées se retrouvent à nouveau (« point critique » au lieu de « point de bascule », « formation de l’espace de combat » au lieu « façonnage du champ de bataille » …). Enfin, nous aurions apprécié que l’index qui figurait dans la version américaine ait pu être repris dans cette version française ; ce genre d’objet, simple, nous parait en effet apporter une façon différente et intéressante d’aborder le traité.

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La Chine en guerre, l’ouvrage pour comprendre la période de Sun Tzu

Un ouvrage de référence sur la Chine antique

Sinologue émérite, traducteur de la plupart (si ce n’est la totalité) des grands traités militaires de la Chine antique, Jean Lévi livre aujourd’hui une synthèse de la pensée militaire chinoise durant la dynastie des Zhou orientaux (qui couvre la période des Printemps et Automnes (-722 à -453) et celle des Royaumes Combattants (-453 à -221)). La Chine en guerre vient en effet de paraitre aux éditions Arkhé, et autant le dire d’emblée, il y a longtemps que nous attendions un tel ouvrage.

Jean Lévi étudie comment le concept de guerre a évolué depuis les premiers temps de la civilisation chinoise jusqu’à l’unification de l’Empire en 221 av. J.-C., passant d’une forme proche de nos guerres en dentelles à une industrialisation de la société cherchant à intégrer la possibilité permanente de conflit armé avec ses voisins. Le livre explore à ce titre en détail le glissement d’une idéologie où la tromperie est bannie car contraire à l’esprit de chevalerie, à celle où cette tromperie est acceptée, et même portée aux nues, car promettant la possibilité d’une victoire sans effusion de sang.

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, Jean Lévi montre comment les anciens Chinois – ou du moins les grands textes de cette période qui nous sont parvenus – traitent de la guerre « juste », et de la justification de l’usage de procédés contraires à la morale.

Un glossaire et la présentation de quelques batailles emblématiques (Guiling 354 av. J.-C., Maling 341 av. J.-C. et Changping 260 av. J.-C.) viennent compléter l’étude.

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La guerre a-t-elle réellement le profit pour ressort ?

Ne nous serions-nous pas trompés sur la vision de Sun Tzu du motif de la guerre ?

Dans notre billet Pourquoi fait-on la guerre ?, nous avions discouru autour de la citation « La guerre a le mensonge pour fondement et le profit pour ressort » (chapitre 7), arrivant à la conclusion que la raison véritable et avouée de déclencher une guerre pouvait être aussi peu noble que le pillage de son voisin.

La lecture d’autres traduction nous a fait douter de cette interprétation. En effet, la partie correspondant à « La guerre […] a le profit pour ressort » est rendue différemment par les autres traducteurs :

  • Valérie Niquet : « Celui qui fait la guerre en arrivant à ses fins par la ruse [et] en manœuvrant l’ennemi grâce à des appâts sait s’adapter. »
  • Samuel Griffith : « La guerre est basée sur la tromperie. Déplacez-vous lorsque c’est votre intérêt. »
  • James Trapp : « A la guerre, le subterfuge est votre fondement, l’avantage votre ressort. »
  • Christopher McDonald : « Military forces establish decoy positions to fool the enemy [and] move when there is advantage to be gained. »
  • Jose Maria Sanchez Barrio : « Une force militaire prend position par tromperie [et] se meut dans l’espoir d’une récompense. »
  • Bande dessinée de Wang Xuanming : « La victoire est basée sur la tromperie et sur la ruse. Déplacez-vous quand cela est avantageux. »
  • Bande dessinée de Tsai Chih Chung : « On doit être rusé et adaptable pour gagner la guerre. Être capable de frapper au bon moment. »
  • Luo Shenyi : « Une guerre dépend des ruses [et] se développe selon les intérêts. »
  • Xiaojun et Jia Xiaoning : « Pour gagner la guerre, il faut recourir à la duperie. Agissez si c’est avantageux. »
  • Tang Jialong : « L’armée ne peut se maintenir solidement qu’en recourant à la simulation. Elle doit agir au moment propice. »
  • Groupe Denma : « La guerre est fondée sur la ruse. L’armée doit entrer en action au moment propice. » (traduction critiquable de : « The military is based on guile. Acts due to advantage. »)

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The science of war, de Christopher MacDonald

Un ouvrage majeur pour l’étude de Sun Tzu

Une récente publication anglo-saxonne relative à Sun Tzu a retenu notre attention : The science of war, de Christopher MacDonald.

Sous-titré « L’Art de la guerre de Sun Tzu re-traduit et re-considéré », cet ouvrage se donne pour ambition de proposer une nouvelle traduction qui dépasserait l’exercice simple de version, pour chercher à retranscrire au mieux les idées que Sun Tzu voulait exprimer. À partir de la version chinoise de Sun Hsing-yen (1752-1818), Christopher MacDonald a manifestement souhaité transmettre le plus finement possible la pensée de Sun Tzu. Il consacre ainsi une (petite) partie de son ouvrage à présenter les problématiques de la traduction, livrant cinq exemples de ses choix :

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