La nécessaire lecture psychédélique de Sun Tzu

Une lecture « différente » est-elle nécessaire ?

Une lecture « différente » est-elle nécessaire ?

Dans sa forme, L’art de la guerre ne peut être perçu comme un manuel de doctrine moderne. Pour véritablement le comprendre, il est indispensable de faire l’effort d’entrer en lui, de se l’approprier, voire de s’y dissoudre. Il ne se présente pas comme un FT 02 « Tactique générale » ou un Tactique théorique de Michel Yakovleff. Il n’offre pas une structure organisée visant à exposer une doctrine de façon systématique. A l’instar des écrits de sa période, L’art de la guerre est un traité ésotérique ; il livre sa philosophie sous forme de flashes, dont le disciple est censé s’imprégner pour, petit à petit, accéder à la compréhension générale.

Cette façon de transmettre un savoir, très déroutante pour un Occidental moderne, est typique des textes chinois de l’époque de Sun Tzu : à l’exception de quelques textes qui furent d’ailleurs justement rejetés pour leur forme jugée « trop sèche »[1], l’imprégnation qui permettait la révélation était la forme normale d’enseignement. Nous avions déjà traité cette idée dans notre billet Des idées en désordre ?. Cette forme particulière conduit généralement à ne rien trouver de profond à une première lecture. Il n’y a qu’à faire l’expérience de lire le Tao Tö King de Lao Tseu pour ressentir cette angoisse d’être passé à côté de quelque chose ; sinon, comment tant de personnes et de philosophes parviendraient-ils à extirper une ligne de conduite claire de cette apparente bouillie poétique ?

Au final, le mode de fonctionnement de L’art de la guerre relève plus de la philosophie que de la doctrine : Sun Tzu doit se lire, se méditer, se relire, et se conserver dans un coin de sa mémoire. Certes, des préceptes clairs ponctuent son propos ; mais s’ils peuvent parfois être pris au pied de la lettre, ils ne sont qu’un constituant d’un système plus vaste. C’est notamment pourquoi la plupart de nos billets visant à traiter une facette du système suntzéen « picorent » bien souvent des préceptes à travers différents chapitres. Les thématiques que nous traitons ne sont jamais de simples paraphrases des propos de Sun Tzu, mais plutôt une compréhension de son système, déduite de notre travail d’immiscion dans le traité.

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Quel est aujourd’hui l’intérêt de lire Sun Tzu ?

Pourquoi consacrer du temps à étudier ce traité ?

Pourquoi consacrer du temps à étudier ce traité ?

L’art de la guerre ne se présente pas comme un manuel de doctrine moderne, aisé à aborder. Or, à la différence d’un traité comme celui de Clausewitz, il n’existe que peu (voire pas) d’exégèse militaire en français du traité chinois. Des ouvrages francophones – ou des traductions – paraitront peut-être avec le temps, mais pour l’heure, chaque lecteur désireux de véritablement comprendre le système exposé dans L’art de la guerre est tenu de refaire le long cheminement d’assimilation de la philosophie de Sun Tzu, ne pouvant guère se reposer sur des écrits prémâchant ce travail. Dès lors, pourquoi consacrer du temps à l’appropriation de ce traité vieux de près de 2500 ans ?

En tout premier lieu, L’art de la guerre présente une formidable valeur illustrative de par sa prétention à être le tout premier écrit stratégique de l’humanité. Si certaines assertions de Sun Tzu apparaissent aujourd’hui comme des évidences, il faut bien se rappeler que le stratège chinois fut le premier à les formuler par écrit[1] :

  • réduction au strict nécessaire des destructions chez l’adversaire ;
  • préférence pour l’approche indirecte (diplomatie, ruse, etc.) ;
  • recours au combat indirect ;
  • impératif du renseignement ;
  • primauté de la manœuvre ;
  • nécessité de créer l’incertitude chez l’ennemi ;
  • recherche de l’effet de surprise ;
  • obligation d’être réactif et de savoir exploiter les situations ;

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Sun Tzu donne-t-il des ordres ?

Injonction ? Recommandation ?

Injonction ? Recommandation ?

L’art de la guerre apparait comme une succession – presqu’une concaténation – de préceptes (« Si l’ennemi est dispos, le fatiguer », chapitre 6) et de considérations sur la guerre (« La guerre repose sur le mensonge », chapitre 1). Parfois, figurent quelques explications sur le comportement de l’ennemi (notamment au chapitre 9, qui en est empli : « L’ennemi demande la paix sans pourparlers préalables : il complote », chapitre 9)

Concernant la forme des préceptes, Sun Tzu livre généralement des injonctions :

« Qui dirige une armée en ignorant l’art des neuf retournements se montrera incapable d’user de ses hommes, même s’il connaît les cinq avantages tactiques. » (chapitre 8)

« Une armée doit préférer les terrains élevés aux terrains bas. » (chapitre 9)

Il arrive cependant parfois que Sun Tzu fasse preuve de modération et que ses préceptes revêtent plus l’aspect de recommandations, ou laissent entrevoir la possibilité que, dans certains cas, il pourrait en aller autrement :

« En règle générale, il est préférable de préserver un pays à le détruire, un corps d’armée à le détruire, un bataillon à le détruire, une escouade à la détruire, une brigade à la détruire. » (chapitre 3)

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Un style lapidaire

Un traité relativement concis !

Un traité relativement concis !

Dans un texte militaire « classique » comme celui de Guibert ou de Clausewitz, le traitement d’un concept s’étend sur plusieurs pages, voire plusieurs chapitres, avec force explications et exemples historiques illustrant le bien-fondé du propos. A contrario, L’art de la guerre livre ses injonctions de façon lapidaire.

« Le bon général ne s’attarde pas en terrain isolé, monte des plans là où il risque l’encerclement et livre combat sur les terres mortelles. » (chapitre 8)

Si Sun Tzu justifie la plupart du temps le pourquoi de ses préceptes, l’explication s’avère tout aussi succincte :

« On a suppléé à la voix par le tambour et les cloches ; à l’œil par les étendards et les guidons. Signaux sonores et visuels étant perçus par tous, ils permettent de souder les mouvements des troupes en un seul corps, si bien que les braves ne se ruent pas seuls à l’assaut sans en avoir reçu l’ordre et les pleutres ne battent pas en retraite de leur propre initiative. Tel est le moyen de faire manœuvrer de larges masses. C’est pourquoi, la nuit, on utilise de préférence les feux et les tambours, et, le jour, les bannières et les drapeaux ; cela afin de s’adapter au mieux aux facultés visuelles et auditives. » (chapitre 7)

Dans ce paragraphe, Sun Tzu énonce qu’il faut transmettre les ordres aux troupes au moyen de signaux sonores et visuels, en en donnant la raison.

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L’art de la bière

Selon certaines études américaines, l’homme n’aurait créé la guerre qu’afin de trouver un prétexte à consommer plus de bière.

Selon certaines études américaines, l’homme n’aurait créé la guerre que pour trouver un prétexte à consommer plus de bière.

Pour la plupart des « experts », L’art de la guerre serait une théorie de l’affrontement physique. Cette interprétation simpliste est à tel point répandue que rares sont les personnes à encore s’interroger sur le sens réel que pourrait avoir le texte de Sun Tzu. Il est pourtant aujourd’hui acquis que ses véritables intentions étaient de traiter d’un sujet tout autre, beaucoup moins avouable.

La bière.

Prenez le temps de relire L’art de la guerre en remplaçant le mot « guerre » par le mot « bière ». Tout deviendra alors limpide ; chaque précepte se décryptera en mettant à jour une extraordinaire profondeur. Par exemple, les premières phrases du traité « La guerre est la grande affaire des nations […]. On ne saurait la traiter à la légère » se révèlent une formidable et visionnaire injonction à une consommation modérée…

L’intégralité du traité se fait ainsi jour de façon évidente pour l’amateur de bière. L’étude des terrains surprend par son acuité : en consacrant trois chapitres complets (sur 13) à cette question, Sun Tzu montre toute l’importance qu’il est nécessaire d’accorder au terroir. L’érudition de l’étude est d’ailleurs telle qu’elle ne se cantonne pas à la stricte consommation – sujet déjà très vaste, mais s’étend aussi à la fabrication :

« La guerre est subordonnée à cinq facteurs […] Le second est le climat, le troisième la topographie […] » (chapitre 1)

Comment ne pas lire ici l’injonction de prendre en compte, outre le terroir, le facteur météo pour déterminer si une bière sera bonne ou pas (une mauvaise saison peut avoir des conséquences catastrophiques sur la qualité du houblon produit).

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The art of war visualized, un OVNI énigmatique

Une entreprise qui a le mérite de l'originalité

Une entreprise qui a le mérite de l’originalité

Il n’est pas dans le principe de ce blog de mentionner les parutions en langue anglaise en rapport avec Sun Tzu. Pourtant, nous allons faire ici une exception, tant le sujet s’avère inattendu.

The art of war visualized est une transcription en infographies concises de L’art de la guerre. Ce qui est impressionnant, c’est que ce ne sont pas quelques préceptes qui sont ainsi transposés, mais l’intégralité du traité ! Plus de 200 croquis aspirent ainsi à illustrer la traduction anglaise de Lionel Giles.

Nous ne faisons pas face ici à une quelconque version en bandes dessinées de L’art de la guerre. Ce que nous avons là, ce sont des schémas minimalistes se voulant très synthétiques, tracés d’une façon imitant la précipitation. Le résultat est visuellement réussi et se laisse agréablement regarder.

Jessica Hagy ne se contente toutefois pas d’une transposition graphique mécanique des préceptes de Sun Tzu. Elle semble livrer une véritable vision de sa lecture du traité, comme l’illustre l’exemple ci-dessous :

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Lawrence d’Arabie a-t-il lu Sun Tzu ?

T.E. Lawrence photographié en train de lire, vers 1916

T.E. Lawrence photographié en train de lire, vers 1916

Thomas Edward Lawrence, dit Laurence d’Arabie, ne connaissait pas Sun Tzu. Mais il aurait pu : lorsqu’il publie son article Guérilla dans le désert (The evolution of a revolt) en 1920[1], six ans avant Les sept piliers de la sagesse, son confrère américain Patton avait déjà lu et annoté L’art de la guerre à partir de la traduction du britannique Lionel Giles parue en 1910.

Manifestement, Lawrence n’avait jamais entendu parler de Sun Tzu. Dans sa correspondance avec Liddell Hart datée de 1933[2], il n’évoque à aucun moment le stratège chinois. Pourtant, sa culture militaire était grande. Citant un grand nombre d’écrivains militaires, pas forcément parmi les plus connus (des Français comme le Marquis de Feuquières ou Jean Colin, ou des Allemands comme Caemmerer, Goltz ou Willisen), il précise lui-même : « J’avais étudié tout ce que j’avais pu trouver concernant la métaphysique, la philosophie de la guerre, thèmes sur lesquels j’avais réfléchi durant quelques années »[3]. Mais de Sun Tzu, point. Pourtant, nul doute que la lecture de L’art de la guerre aurait constitué une révélation, tant nombre de ses idées iconoclastes auraient trouvé écho dans le traité chinois. Cette impression se ressent d’autant plus que Lawrence est manifestement frustré de ses lectures et n’y a pas trouvé ce qu’il cherchait :

« Les livres me désignaient sans la moindre hésitation le but de toute guerre : « La destruction des forces organisées de l’adversaire » par une « bataille décisive ». La victoire ne pouvait s’acquérir qu’au prix du sang. Ce principe nous était difficilement applicable car les Arabes ne disposaient pas de forces organisées (un Foch turc n’aurait eu aucun but) ; de plus, ils n’acceptaient pas de lourdes pertes (un Clausewitz arabe n’aurait pas eu de quoi acheter sa victoire). […] Cette guerre n’était pour moi qu’une variété de la guerre, tout simplement. Je pouvais en concevoir d’autres, telles celles que Clausewitz avait énumérées : guerres privées pour motifs dynastiques, guerres partisanes où il s’agit d’évincer un adversaire, guerres commerciales pour raisons d’affaires. (Guérilla dans le désert, p. 14)

Depuis Bugeaud, les troupes européennes pratiquaient la contre-insurrection dans les colonies. Lawrence est le premier Occidental à repenser et à pratiquer la guérilla sur le terrain de l’autre. Plus que la guerre frontale, telle qu’elle fut pratiquée pendant la première guerre mondiale, le Britannique privilégiait le mouvement et l’utilisation de l’espace ; la surprise et la rapidité de l’engagement permettaient de pallier l’infériorité numérique et le manque de cohésion des troupes arabes. Lawrence se référait bien sûr au maréchal de Saxe, qui affirmait que l’on pouvait gagner une guerre sans livrer bataille ; mais il aurait à coup sûr trouvé son véritable maître à penser chez Sun Tzu. Ainsi, lorsqu’il écrivait :

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L’art du grand n’importe quoi

Sun Tzu aurait-il vraiment cautionné cela ?

Sun Tzu aurait-il vraiment cautionné cela ?

Un article intitulé « Petit manuel de cyberguerre économique d’après Sun Tzu » est paru dans le numéro 24 des Grands dossiers de Diplomatie magazine. Ce texte est très intéressant, car il est la parfaite illustration que l’on peut écrire à peu près n’importe quoi en se recommandant de Sun Tzu. L’auteur s’est en effet ici essayé à rédiger un « Art de la guerre appliqué à la cyberguerre économique » ; et le résultat est plutôt édifiant pour qui connait un tant soit peu le traité de Sun Tzu. A titre d’exemple, voici comment l’auteur de l’article transpose à sa thématique le chapitre 12 de L’art de la guerre :

  1. De l’art d’attaquer par le feu

Il ne faut pas hésiter à « faire feu » en face d’attaques non conventionnelles et dénoncer sans scrupules les internautes qui ne respectent pas les conditions générales d’utilisation édictées par un média. Par exemple, nous recommandons la dénonciation des faux profils ou usurpations d’identité aux administrateurs d’un site (Facebook, Twitter, Wikipédia, etc.) De même, le recours à un arsenal juridique en cas de diffamation ou d’attaques illégales doit faire partie des solutions envisagées.

Nous invitons le lecteur à se replonger dans ce 12e chapitre (très bref : moins de 500 mots) pour réaliser à quel point la transposition citée ici n’a absolument aucun rapport avec les idées développées par Sun Tzu. L’auteur s’est simplement appuyé sur le titre du chapitre, « attaquer par le feu », et a laissé libre cours à son imagination. Et ne croyez pas qu’il s’agit là d’un contre-exemple : tout l’article est de la même trempe !

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Ceci n’est pas une nouvelle édition de L’art de la guerre

aze

Cet opuscule n’est pas forcément celui qu’on croit.

Librio, célèbre éditeur de titres à 3 €, vient de publier en janvier un ouvrage intitulé « L’art de la guerre » et sous-titré « De Sun Tzu à de Gaulle, Vade-mecum des situations conflictuelles ». L’ayant rattaché à sa collection « Philosophie », l’éditeur semble vouloir laisser croire qu’il s’agit là du traité de Sun Tzu. Ce n’est pourtant pas exactement le cas. Ce que nous trouvons s’avère bien mieux ! Plutôt qu’une n-ième version du père Amiot (la seule libre de droit qui permettrait de proposer un tel prix), nous avons affaire ici à un recueil d’extraits de textes ayant trait à l’art de la guerre. Si l’ensemble est censé être lié par le thème du traitement des situations conflictuelles, ce n’est là qu’un prétexte pour mettre bout à bout neuf extraits d’œuvres classiques. Concernant L’art de la guerre de Sun Tzu, 5 des 13 chapitres sont reproduits (les six premiers, sauf le deuxième), malheureusement dans leur version du père Amiot/Impensé radical. La sélection d’auteurs est relativement convenue (Clausewitz, Machiavel, de Gaulle, …), sauf un ; on pourra en effet trouver original de voir figurer Proust dans la liste (un passage du Côté de Guermantes où figure un dialogue sur le caractère scientifique ou artistique de la guerre).

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Le pillage : une idée à explorer ?

Du pillage

Le pillage : un procédé pas si caduc que ça…

« Pillez en terrain de diligence. » (chapitre 11)

Indubitablement, Sun Tzu préconise le pillage. Deux raisons à cela : assurer sa logistique, et motiver ses hommes (en leur promettant de se récompenser sur la bête).

Assurer sa logistique :

« Qui est habile à conduire les armées ne procède jamais à deux levées consécutives ni n’a besoin de trois réquisitions de grains. Ses ressources propres lui suffisent et il puise ses vivres chez l’ennemi. C’est ainsi qu’il assure la subsistance de ses troupes. » (chapitre 2)

« Un général avisé s’emploie à vivre sur l’ennemi. Car une mesure prise sur lui en épargne vingt acheminées depuis l’arrière. Un boisseau de fourrage mangé chez lui en vaut vingt venus de l’arrière. » (chapitre 2)

« On pourvoit aux besoins en nourriture des troupes en pillant les campagnes fertiles. » (chapitre 11)

Motiver ses hommes :

« En appâtant [ses hommes] par la promesse de récompenses, [le général] les incite à attaquer l’ennemi pour s’emparer du butin. » (chapitre 2)

« Quand on pille une région, on répartit le butin entre ses hommes ; lorsqu’on occupe un territoire, on en distribue les profits. » (chapitre 7)

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De l’art de dévoyer Sun Tzu

Il est aisé de détourner le propos de Sun Tzu

Il est aisé de détourner le propos de Sun Tzu

La structure de L’art de la guerre étant totalement chaotique, il convient de comprendre le système suntzéen dans sa globalité pour être certain de ne pas se fourvoyer lorsque l’on en extrait une citation. Nous allons voir à travers un exemple comment un commandement pris isolément peut se voir détourné de sa signification :

« On ne combat pas lorsqu’on n’est pas menacé. » (chapitre 12)

Pris tel quel, il paraît normal de comprendre qu’il ne faut pas déclencher de guerres autres que défensives, et que toute action dont la seule fin serait d’accroître son territoire ou sa puissance serait dès lors proscrite. Or cette assertion de Sun Tzu s’inscrit en réalité dans le cadre plus général de la recommandation au chef militaire et au souverain de savoir maîtriser leurs humeurs et de ne pas se laisser emporter par la colère :

« On n’entreprend pas une action qui ne répond pas aux intérêts du pays, on ne recourt pas aux armes sans être sûr du succès, on ne combat pas lorsqu’on n’est pas menacé. Un souverain digne de ce nom ne lève pas une armée sous le coup de la colère, le véritable chef de guerre n’engage pas la bataille sur un mouvement d’humeur. Ils n’entreprennent une action que si elle répond à leur intérêt, sinon ils renoncent. Car si la joie peut succéder à la colère et le contentement à l’humeur, les nations ne se relèvent pas de leurs cendres ni les morts ne reviennent à la vie. »

Interprétée sous un angle pacifiste, la citation « On ne combat pas lorsqu’on n’est pas menacé » peut donc parfaitement être dévoyée et trahir la pensée originelle de Sun Tzu. L’art de la guerre n’interdit en effet pas de combattre simplement pour accroître son pouvoir (cf. notre billet Pourquoi fait-on la guerre ?). Sun Tzu considère que la guerre fait partie de la nature humaine, et sa recommandation vise ici seulement à préciser qu’il faut bien prendre en considération ce que nous nommerions aujourd’hui « l’état final recherché » pour être sûr que l’opération en vaille la chandelle. De façon particulièrement visionnaire, Sun Tzu cherche à éviter que l’exacerbation d’un conflit débouche sur la « montée aux extrêmes » postulée par les théoriciens de la guerre moderne au premier rang desquels trône Clausewitz. Une telle vision du monde s’inscrit dans le droit fil de toute la réflexion chinoise, des taoïstes aux confucéens.

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De l’art d’interpréter Sun Tzu

Une application de Sun Tzu au monde des affaires

Une application de Sun Tzu au monde des affaires

Les propos de Sun Tzu doivent parfois faire l’objet d’une extrapolation pour être exploitables (nous y reviendrons dans un prochain billet). L’exercice est délicat, et une grande source d’écueils dans l’interprétation peut être trouvée dans les adaptations du traité aux autres domaines que la guerre.

Nous allons en présenter une à titre d’exemple, issue de l’ouvrage de Karen Mc Creadie, Sun Tzu – Leçons de stratégie appliquée[1]. Ce dernier adapte 52 préceptes de Sun Tzu au monde de l’entreprise. Si la plupart des transpositions sont relativement logiques, certaines sont toutefois surprenantes ! Ainsi, la leçon 28 s’intéresse au commandement suivant :

« On [supplée] à la voix par le tambour et les cloches ; à l’œil par les étendards et les guidons. » (chapitre 7)

La traduction pour les managers devient alors :

« On perd tous les jours des occasions de gagner ou d’économiser de l’argent. Les gens qui ont les idées ne parlent à personne car ils ne savent pas à qui s’adresser ou s’ils sont censés le faire. Instituez des réunions informelles tous les mois dans lesquelles les employés abandonnent leurs outils pour l’après-midi et échangent des idées sur la manière d’améliorer l’activité autour d’une bière. »

Le raisonnement ayant conduit à cette interprétation moderne est le suivant : Sun Tzu reconnaît la nécessité d’instaurer des communications claires pendant le combat, donc une communication claire est très importante dans le monde de l’entreprise ; et pour avoir une communication claire dans l’entreprise, il faut instituer des réunions informelles. Le rapport avec le propos originel de Sun Tzu est, on en conviendra, tout de même assez lointain…

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L’étude du terrain, un propos vieilli

Terrains

Le choix du terrain est primordial

Surtout concentrée dans les chapitres 9 à 11, une part importante de L’art de la guerre est consacrée à l’étude des terrains. Sun Tzu en livre plusieurs catégorisations :

« Qui ignore la nature du terrain – montueux ou boisé, accidenté ou marécageux – ne pourra faire avancer ses troupes. » (chapitre 7, propos répété quasi in extenso au chapitre 11)

« Montagnes […] milieu fluvial […] zone marécageuse [et] terrain plat. Ces quatre positions avantageuses furent celles qui permirent à l’Empereur Jaune de venir à bout des Quatre Souverains. » (chapitre 9)

« Un terrain peut être accessible, scabreux, neutralisant, resserré, accidenté ou lointain. » (chapitre 10)

« A la guerre, un terrain peut être de dispersion, de négligence, de confrontation, de rencontre, de communication, de diligence, de sape, d’encerclement ou d’anéantissement. » (chapitre 11)

Si les deux premières pourraient être considérées d’un seul tenant, Sun Tzu établissant ici une classification sous le prisme de la topographie, les deux dernières sont plus fourre-tout : pour le chapitre 10, la catégorisation résulte soit de la nature du terrain (pour les « accessibles » et « scabreux »), soit de l’avantage obtenu en cas de confrontation (pour les « neutralisants » et « lointains ») :

« On appelle accessible un théâtre sur lequel les deux belligérants disposent d’une totale liberté de mouvements […] On appelle scabreux un lieu où il est aisé de s’engager et difficile de se dégager […] On appelle neutralisant un lieu où aucune des deux parties n’a intérêt à prendre l’initiative […] Une terre lointaine est celle où, à forces égales, il est hasardeux de provoquer l’ennemi » (chapitre 10)

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Sun Tzu France attaque sa 4e année d’existence

L'aventure se poursuit

L’aventure se poursuit

Comme chaque début d’année, nous nous démarquons en ne consacrant pas un billet à vous présenter nos vœux, mais à célébrer notre anniversaire… Trois années se sont en effet écoulées depuis notre tout premier billet Sans la marine, tout devient possible ! [1].

Nous allons prochainement atteindre la barre des 200 billets publiés. Les sujets ne manquent toujours pas, et nous avons déjà suffisamment d’idées en tête pour remplir une année au rythme d’écriture que nous nous sommes fixés d’une publication tous les six jours. Sans compter que l’actualité de Sun Tzu ne faiblit pas et que nous nous faisons fort de la suivre, au moins pour sa partie française. Ce rythme soutenu nous oblige bien souvent à livrer des billets mal finis, peu affinés, et qui mériteraient une sérieuse relecture s’ils devaient être publiés sur un support moins évanescent qu’un blog. Mais c’est justement parce qu’ils n’ont pas cette contrainte de polissage que nous arrivons à tenir le rythme de production.

Les billets les plus lus cette année ont été :

Les deux premiers billets étant très loin devant les autres (un facteur 6 de fréquentation entre le premier et le cinquième).

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Des propos qui demeurent obscurs

Un texte présentant de nombreux écueils aux traducteurs

Un texte présentant de nombreux écueils aux traducteurs

Nous avons vu dans le billet Un traité volontairement obscur que les maximes de Sun Tzu pouvaient bien souvent se révéler particulièrement ardues à traduire en français à cause, entre autres, de l’élasticité de la langue classique chinoise. Si la plupart du temps Jean Lévi s’engage dans sa traduction et livre un texte compréhensible en prenant parti sur les amphibologies du texte original, certains propos demeurent néanmoins encore hermétiques. Le traducteur est en effet confronté au dilemme de devoir également rendre le plus fidèlement possible les propos du texte original, jusque dans ses incompréhensibilités.

Ces dernières se constatent très bien par la confrontation des glossateurs historiques, qui avaient par endroits des compréhensions totalement divergentes de certains des passages de L’art de la guerre. Prenons un exemple :

« L’analyse stratégique comprend : les superficies, les quantités, les effectifs, la balance des forces et la supériorité. Du territoire dépendent les superficies, les superficies conditionnent les quantités, les quantités les effectifs, les effectifs la balance des forces, la balance des forces la supériorité. » (chapitre 4)

Ces propos obscurs de Sun Tzu, non développés par la suite dans le traité, obligent Jean Lévi à en éclairer le sens dans une note explicative :

Chacun de ces termes est analysé par les commentateurs ; en fait, ceux-ci se répètent ou se contredisent. On peut néanmoins, dans cette cacophonie, dégager, deux interprétations. Soit il s’agit, dans un sens restrictif, de l’examen du théâtre des opérations et des différentes étapes des supputations qui conduisent à prédire l’issue de la guerre ; soit on donne un sens plus général à la comparaison, et il s’agit du calcul des atouts respectifs des deux principautés. Ti (terres) signifiant aussi bien « territoire » que « terrain », où se déroule la bataille.[1]

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Les éditions numériques de L’art de la guerre

L'offre Kindle.

L’offre Kindle.

Aussi curieux que cela puisse paraitre, alors qu’il existe une vingtaine de traductions françaises du traité de Sun Tzu en version papier, il ne s’en trouve pratiquement qu’une unique en version numérique : celle libre de droits du Père Amiot (ou plutôt « théoriquement libre de droits », car comme nous l’avons vu dans le billet De l’imposture des traductions dites du père Amiot, la véritable version du père Amiot n’est quasiment jamais publiée : celles communément diffusées sont en réalité des textes dont le plus ancien remonte à 1948, et le plus récent à 2009 !)

En nous cantonnant aux e-books (version Kindle d’Amazon, iBooks d’Apple, ou Google Play de Google), il existe plusieurs dizaines de versions. Et quelques-unes de plus si l’on rajoute les PDF accessibles directement sur Internet. Mais à bien y regarder, si l’on ne rentre pas dans le détail de la version du père Amiot dont il s’agit, seule la couverture change à chaque fois !

Deux exceptions à ce tableau : une version pour iPad uniquement, basée sur la traduction de Valérie Niquet, et enrichie de vidéos de différentes personnalités contemporaines commentant le texte ; nous y avions consacré un billet complet. Et la traduction d’Alexis Lavis parue aux Presses du Châtelet sur Google Play. Pourquoi juste celle-là et pas les autres ? Mystère…

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Comment se sont composés les treize chapitres de L’art de la guerre ?

L'art de la guerre était originellement écrit sur des lattes de bambou

L’art de la guerre était originellement écrit sur des lattes de bambou

Nous avions vu dans notre billet De quand date le texte de L’art de la guerre que nous connaissons ? que si Sun Tzu avait formalisé sa pensée durant la seconde moitié du IVe siècle av. J.-C., le traité lui-même a pu n’être écrit que bien plus tardivement. La plus ancienne version qui nous soit parvenue, le manuscrit du Yinqueshan, ne date d’ailleurs que de 130 av. J.-C.

Pour autant, les spécialistes estiment que L’art de la guerre a probablement été composé par agrégation durant la seconde moitié du IVe siècle av. J.-C. Il est en effet probable que le traité que nous connaissons aujourd’hui ne soit pas le fruit d’un auteur unique, mais que plusieurs strates d’écritures, de réécritures, voire de commentaires, soient à l’origine du texte que nous utilisons aujourd’hui comme référence (cf. notre billet Sun Tzu est-il le véritable auteur de L’art de la guerre ?). Comme le fait remarquer Jean Lévi, des preuves de cette activité d’assemblage se retrouvent tout au long du traité : chaque chapitre est composé de nombreux passages très courts, parfois réduits à une unique phrase ; si ces passages sont généralement reliés par thème au titre du chapitre, ils le sont bien souvent de façon lâche et, dans certains chapitres, le propos est tout autre ; certains préceptes semblent provenir d’un autre chapitre ; quelques phrases sont reproduites mot pour mot dans plus d’un chapitre ; enfin, certaines maximes semblent tout simplement n’être que des commentaires ultérieurs, incorporés dans le texte original par erreur de recopie.

Un exemple frappant de cette activité d’assemblage nous est donné par le manuscrit du Yinqueshan : à la liste des grands hommes dont l’activité d’agents doubles permirent à des royaumes de s’assurer l’hégémonie (« Les Yin durent leur triomphe à la présence de Yi Yin à la cour des Hsia, les Tcheou à celle de Liu Ya chez les Yin. », chapitre 13), apparait le nom de Sou Ts’in, dont le rôle d’espion à la solde du Yen aurait été révélé à la suite de son assassinat en …321 av. J.-C., alors que nous savons que le traité a dû commencer d’exister formellement un peu avant cette période.

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Sun Tzu ne prône pas l’assimilation des peuples conquis

Seule compte la victoire

Seule compte la victoire

Au risque d’aller à l’encontre d’une idée commune, nous affirmons que Sun Tzu ne s’intéressait pas à l’état final recherché. Il ne prétendait pas non plus à l’assimilation des terres conquises. Pourtant, une de ses plus célèbres maximes pourrait y faire croire :

« Etre victorieux dans tous les combats n’est pas le fin du fin ; soumettre l’ennemi sans croiser le fer, voilà le fin du fin. » (chapitre 3)

Si la recherche d’une victoire sans combat est effectivement la façon idéale de remporter la victoire, et donc celle qu’il faut viser, elle n’est cependant pas la seule. Dès lors que l’objectif ne peut être atteint sans effusion de sang, Sun Tzu envisage parfaitement de recourir à l’affrontement armé violent. Tout le reste de son traité est d’ailleurs consacré à ce « plan B » : comment bien conduire la bataille.

On voit fréquemment interprété la citation précédente en affirmant que l’objectif de Sun Tzu est de soumettre l’ennemi, pas de l’écraser. Nous pensons que cela est faux : pour Sun Tzu, le général ne cherche pas à assimiler l’adversaire : il a comme unique objectif de remporter la victoire dans la guerre que lui a confiée le souverain. Nulle part Sun Tzu écrit qu’il faut respecter les populations conquises : c’est une interprétation postérieure, reposant notamment sur les autres écrits chinois de stratégie. Mais pas celui de Sun Tzu.

Lorsque L’art de la guerre préconise de traiter humainement les prisonniers, c’est uniquement pour que les troupes adverses, connaissant notre clémence, n’hésitent pas à se rendre. C’est bien pour répondre à l’injonction :

« Des soldats qui n’ont d’autre alternative que la mort se battent avec la plus sauvage énergie. N’ayant plus rien à perdre, ils n’ont plus peur ; ils ne cèdent pas d’un pouce, puisqu’ils n’ont nulle part où aller. » (chapitre 11)

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Sun Tzu et la logistique

Sun Tzu a été le tout premier à prendre en compte le facteur logistique

Sun Tzu est le premier théoricien militaire de l’histoire à placer la problématique de la logistique au cœur des préoccupations du chef de guerre.

« La guerre est subordonnée à cinq facteurs […] Le cinquième l’organisation. […] Par organisation, il faut entendre la discipline, la hiérarchie et la logistique. » (chapitre 1)

« Au cœur du pays ennemi, […] je veille à la continuité de l’approvisionnement » (chapitre 11)

Il serait aisé de penser qu’étant le premier théoricien militaire tout court, quoiqu’il dise sera une première. Mais le sujet n’a rien d’évident. Exemple emblématique : Clausewitz ne s’intéressait pas à l’environnement diplomatique, ni même économique, dans lequel la guerre se déroulait (cf. notre billet Sun Tzu vs Clausewitz : Des périmètres d’étude de la guerre différents) ; pour ce dernier, en effet, « la logistique devait suivre »…

Sun Tzu, au contraire, pense la logistique :

« Ce qui appauvrit la nation, ce sont les approvisionnements sur de longues distances. Un peuple qui doit supporter des transports sur de longues distances est saigné à blanc. » (chapitre 2)

Mener une guerre loin de ses bases est coûteux. L’entretien des matériels ainsi que les munitions représentent le principal poste de dépense de l’armée en campagne :

« Quant à la maison royale, la dépense occasionnée par la destruction des chars, la fatigue des chevaux, le remplacement des casques, des flèches, des arbalètes, des lances, boucliers et palissades, des bêtes de trait et moyens de transport, amputent soixante pour cent du budget de l’Etat. » (chapitre 2)

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Quelle valeur accorder aux cinq facteurs de la victoire ?

Les cinq facteurs de la guerre, communément présentés comme l'essence de la pensée de Sun Tzu

Les cinq facteurs de la guerre, communément présentés comme l’essence de la pensée de Sun Tzu

L’étude des « cinq facteurs de supériorité » (cf. notre précédent billet) s’étale sur toute la moitié du premier chapitre (le reste étant des idées sans rapport). Ces facteurs sont ceux que Sun Tzu considère comme les plus importants pour évaluer le rapport de forces entre deux protagonistes :

« La réponse à ces questions permet de déterminer à coup sûr le camp qui détient la victoire. »

Ces cinq facteurs sont très fréquemment repris dans les textes affirmant résumer la pensée de Sun Tzu. La raison en est probablement que le lecteur pressé s’attend à trouver dans le premier chapitre la substantifique moelle de L’art de la guerre. Or, nous l’avons vu dans notre billet De l’incompréhension classique de L’art de la guerre, ce n’est pas forcément le cas : le traité n’a pas été rédigé selon nos standards modernes, et une idée majeure peut très bien se dissimuler au détour d’un propos sans rapport. C’est ici le cas : ces cinq facteurs sont très loin de constituer le cœur de la pensée de Sun Tzu. Pour autant, ils sont une des pierres du traité. Nous allons donc ici nous attarder sur eux.

Le choix de ces cinq facteurs peut aujourd’hui paraître daté. Mais il présente l’intérêt d’être la première tentative pour identifier avec exactitude les critères qui permettent d’évaluer le rapport de forces en présence. Aujourd’hui encore, la quasi-totalité des méthodes de planification s’essayent à l’exercice, mais force est de constater qu’aucun système n’a atteint l’objectif : en dépit de toute la littérature stratégique contemporaine, les hommes continuent de s’engager dans des conflits dont les résultats ne sont pas toujours en leur faveur !

Observons que trois de ces cinq facteurs dépendent directement du général : la vertu (partant du principe que l’on parle de celle du général et non de celle du souverain), le commandement et l’organisation. Concernant le climat et la topographie, qui sont des facteurs extérieurs, la problématique du général est d’en prendre connaissance pour ne pas les subir, voire les exploiter à son avantage. Ainsi donc, les cinq facteurs énoncés concernent bien directement le général : soit dans ce qu’il est, soit dans ce qu’il doit savoir faire.

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Les cinq facteurs de supériorité

Les cinq facteurs de la victoire

Les cinq facteurs de la victoire

Dans le premier chapitre, Sun Tzu énonce :

« La guerre est subordonnée à cinq facteurs ; ils doivent être pris en compte dans les calculs afin de déterminer avec exactitude la balance des forces. […] Il n’est chef de guerre qui n’ait entendu parler de ces cinq facteurs ; ceux qui les possèdent à fond remportent la victoire ; ceux qui n’en ont pas la parfaite intelligence connaissent la défaite. En effet, pris en compte dans les calculs, ils permettent une évaluation exacte du rapport de forces. »

Ces cinq facteurs sont d’abord énumérés, puis développés, ensuite reformulés :

Enumération : « Le premier est la vertu, le second le climat, le troisième la topographie, le quatrième le commandement, le cinquième l’organisation. »

Développement : « La vertu est ce qui assure la cohésion entre supérieurs et inférieurs, et incite ces derniers à accompagner leur chef dans la mort comme dans la vie, sans crainte du danger. Le climat est déterminé par l’alternance de l’ombre et de la lumière, du chaud et du froid ainsi que par le cycle des saisons. La topographie comprend : les distances et la nature du terrain, lequel peut-être accidenté ou plat, large ou resserré, propice ou néfaste. Le commandement dépend de la perspicacité, de l’impartialité, de l’humanité, de la résolution et de la sévérité du général. Par organisation, il faut entendre la discipline, la hiérarchie et la logistique. »

Reformulation : « Pris en compte dans les calculs, [ces facteurs] permettent une évaluation exacte du rapport de forces. Il suffit pour cela de se demander : Qui a les meilleures institutions ? Qui a le meilleur général ? Qui a les conditions climatiques et géographiques les plus favorables ? Qui a la meilleure discipline ? Qui a l’armée la plus puissante et les soldats les mieux aguerris ? Qui possède le système de récompenses et de châtiments le plus efficace ? »

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Sun Tzu et la modernité du combat indirect

L'approche indirecte

L’approche indirecte

« Celui qui sait le mieux doser les stratégies directes et indirectes remportera la victoire. » (chapitre 7)

Sun Tzu passe aujourd’hui pour être particulièrement moderne avec des concepts tels l’approche indirecte ou la recherche de la victoire sans combattre. On l’oppose ainsi aux formes de conflits passés particulièrement violentes, en particulier la première guerre mondiale. La fréquente mise en parallèle avec Clausewitz ne peut manquer d’aboutir à l’opposition – simplificatrice mais parlante – entre une bataille frontale qui serait prônée par le stratège prussien et l’approche indirecte évoquée par Sun Tzu (cf. nos billets sur l’étude comparée de ces deux stratèges).

L’idée avait pourtant déjà bien été envisagée en Occident, à une époque où Sun Tzu n’avait pas encore atteint nos côtes : au XVIIIe siècle, le maréchal de Saxe déclarait ainsi : « Je ne suis point pour les batailles, surtout au commencement d’une guerre : et je suis persuadé qu’un habile général peut faire toute sa vie [la guerre] sans s’y voir obligé. Rien ne réduit tant l’ennemi à l’absurde que cette méthode ; rien n’avance plus les affaires. Il faut donner de fréquents combats [de détail] et fondre, pour ainsi dire, l’ennemi : après quoi, il est obligé de se cacher. »[1]

D’autres avant lui avaient également eu cette idée, tel Végèce qui affirmait déjà au Ve siècle ap. J.-C. qu’ « il est préférable de forcer l’ennemi par la faim que par l’épée ». Ou, au Moyen Age, Bertrand Du Guesclin, qui renonça entre 1360 et 1380 aux principes en exercice jusqu’alors d’honneur chevaleresque, pour s’adonner à une stratégie indirecte de harcèlement de l’envahisseur anglais.

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La guerre moderne selon Sun Tzu

Le dossier noir du terrorisme

Le dossier noir du terrorisme

Un ouvrage vient de paraître : Le dossier noir du terrorisme, d’Hugues Eudeline. Son sujet, l’analyse du phénomène terroriste, n’est pas l’objet de ce blog. Nous ne traiterons donc pas le livre sur son fond, que nous maitrisons d’autant plus mal que nous n’avons pas de vision précise de ce qui a déjà été dit sur lui. Toutefois, le sous-titre ne pouvait passer inaperçu à nos yeux : « La guerre moderne selon Sun Tzu ».

L’ouvrage se donne en effet pour ambition d’ « utiliser une grille de lecture du terrorisme, à la lumière de la pensée stratégique de Sun Tzu » (p. 258). Les préceptes de L’art de la guerre reviennent en effet assez fréquemment dans le texte, et plusieurs citations (issues de la traduction de Samuel Griffith) viennent de-ci de-là appuyer une idée. Sans constater de dévoiement de la pensée du stratège chinois, nous avons surtout ici le phénomène très courant du picorement de citations de Sun Tzu pour appuyer une idée. Mais pas de réelle déclinaison de sa pensée à l’action terroriste : le sujet du sous-titre, « la guerre moderne selon Sun Tzu », ne nous semble ainsi pas réellement traité. C’est dommage, car le thème ne manque pas d’intérêt. Jamais véritablement étudié en France, les rapports entre Sun Tzu et terrorisme l’ont un peu plus été aux Etats-Unis[1]. Même si nous avons récemment commencé à l’effleurer dans notre billet paru sur le blog U235, Les combattants de Daech, disciples de Sun Tzu ?, le sujet mériterait une véritable étude.

Rendez-vous pris pour en jeter les bases un jour prochain sur ce blog…


[1] Concernant les rapports entre Sun Tzu et terrorisme, on pourra notamment lire le dernier chapitre intégralement consacré à ce sujet de Sun Tzu and the Art of Modern Warfare, de Mark McNeilly, ou des articles comme The art of terrorism, what Sun Tzu can teach us, de Caleb M. Bartley, ou Sun Tzu’s theory of war for understanding the outcomes of terrorist campaigns, d’Andrew Torelli.

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Des alliances

La pensée de Sun Tzu n'est pas claire concernant les alliances

La pensée de Sun Tzu n’est pas claire concernant les alliances

L’affrontement physique ne doit pas être vu comme le seul moyen possible de résoudre un conflit. Il ne faut au contraire s’y résoudre que si toutes les autres formes possibles de conquête de la victoire ont échoué :

« Etre victorieux dans tous les combats n’est pas le fin du fin ; soumettre l’ennemi sans croiser le fer, voilà le fin du fin. » (chapitre 3)

Pour ne pas en arriver aux effusions de sang, le général dispose d’au moins deux procédés :

« Le mieux, à la guerre, consiste à attaquer les plans de l’ennemi ; ensuite ses alliances ; ensuite ses troupes ; en dernier ses villes. » (chapitre 3)

Après avoir étudié comment attaquer les plans de l’ennemi, nous allons ici nous intéresser à cette autre entreprise préventive possible : l’action sur les alliances.

L’art de la guerre parle de « ballet diplomatique » :

«  […] A ceci s’ajoutent les dépenses pour supporter les efforts de l’arrière et du front, les frais occasionnés par le ballet diplomatique entre royaumes […] » (chapitre 2)

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De la fluidité, suite

L'eau s'adapte à ce qu'elle rencontre.

L’eau s’adapte à ce qu’elle rencontre.

Note : Ce billet complète celui sur la fluidité paru l’année dernière.

Nous avions vu dans des billets comme De la marche à l’ennemi ou De l’initiative qu’une des applications du système suntzéen pourrait être une installation en défensive, en mesure de varianter immédiatement pour saisir toute opportunité. L’image de l’eau s’écoulant des hauteurs est à cet égard assez révélatrice et pourrait être considérée comme une transposition verticale d’une situation horizontale : l’armée avance, et dès qu’elle rencontre une résistance (un cratère), elle attend et en profite pour consolider sa position. Si une faille se présente, ou si son état de préparation (remplissage) devient suffisant, elle peut à ce moment-là tomber plus bas.

Tout d’abord, l’eau évoque la fluidité d’une bonne armée qui sait se plier à tous les retournements et répondre à toutes les initiatives de l’adversaire. Un grand capitaine remporte ses victoires en s’adaptant aux mouvements de l’ennemi. Il n’a pas de dispositions constantes, de même que l’eau n’a pas de forme fixe. Elle n’est que ce que fait d’elle le contexte qui l’accueille ou la recueille. Il est dans la nature de l’eau d’éviter les élévations de terrain, de les contourner pour se couler dans les dépressions ; ainsi en est-il d’une troupe qui doit s’employer à éviter les points forts pour attaquer les points faibles de l’adversaire.

Cela suppose que le général dispose de l’agilité d’esprit et l’humilité suffisantes pour ne jamais s’entêter dans une manœuvre qu’il a arrêtée à un instant donné ; qu’il ait toujours la force d’être en réaction ; qu’il n’ait jamais de faiblesse qui lui ferait subir la manœuvre de l’adversaire ; qu’il soit sans cesse à l’écoute, aux aguets, sur le qui-vive d’un besoin de réajustement ou de reconstruction totale de sa manœuvre. Il ne s’agit pas là d’une réactivité passive, où l’on serait attentiste à la manœuvre de l’adversaire, mais d’une réactivité active, où l’on « travaille » l’autre pour l’amener à commettre des fautes, à présenter des ouvertures, à se relâcher ; et nous à l’exploiter.

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Le positionnement, un avantage stratégique majeur

Ce n'est certes que de l'eau, mais mieux vaut ne pas se trouver en dessous

Ce n’est certes que de l’eau, mais mieux vaut ne pas se trouver en dessous

Pour importante qu’elle soit, la qualité guerrière des soldats n’est pas un facteur déterminant de la victoire :

« L’habile homme de guerre s’appuie sur la position stratégique et non sur des qualités personnelles. » (chapitre 5)

La quantité de troupes alignées, quant à elle, n’influe que peu sur l’issue de la bataille :

« A la guerre, le nombre n’est pas un facteur décisif. » (chapitre 9)

Pourquoi ? Parce que ces facteurs peuvent être supplantés par les « avantages stratégiques » :

« Quand, sans avantage stratégique, on combat à un contre dix, il y aura fuite. » (chapitre 10)

Ces avantages sont des multiplicateurs d’efficacité. Sun Tzu évoque ici le placement des troupes. Cela s’entend non seulement par « comment elles sont placées » mais également par « où elles sont placées ».

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Le premier numéro de Guerres et batailles traite de Sun Tzu

Un petit dossier consacré à Sun Tzu

Un petit dossier consacré à Sun Tzu

Une nouvelle revue consacrée à l’histoire militaire vient de paraître : Guerres et batailles dans l’Histoire du Monde. Arrivant sur un marché déjà pléthorique sur le sujet, ce bimestriel de 100 pages fait la part belle aux illustrations. Et un article sur Sun Tzu y figure !

Nous nous garderons de le commenter, votre serviteur en étant l’auteur. L’article se prolonge par un large extrait de L’art de guerre : les trois premiers chapitres au complet, dans leur traduction du Père Amiot.

Bonne chance, donc, à ce nouveau-né.

5,90 € chez tous les marchands de journaux.

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Du lien entre le général et ses troupes

La première grande réflexion française sur le sujet : le Du contrat social de Rousseau

La première grande réflexion française sur le sujet : le Du contrat social de Rousseau

Pour Sun Tzu, la qualité du lien existant entre le général et ses troupes est la meilleure garantie de l’invincibilité  :

« La guerre est subordonnée à cinq facteurs ; ils doivent être pris en compte dans les calculs afin de déterminer avec exactitude la balance des forces. Le premier est la vertu […]. La vertu est ce qui assure la cohésion entre supérieurs et inférieurs, et incite ces derniers à accompagner leur chef dans la mort comme dans la vie, sans crainte du danger. » (chapitre 1)

Cette cohésion se gagne par l’expression d’une qualité du général : la vertu (Jean Lévi précise pour son choix de traduction de « vertu » que le terme doit être entendu au sens qu’il a chez Montesquieu : la force morale donnée à une nation par ses mœurs et ses institutions).

Nous avons écrit « le lien existant entre le général et ses troupes », mais il s’agit là d’une compréhension de certains traducteurs (dont celui auquel nous nous référons : Jean Lévi), qui n’est pas unanimement partagée. Ainsi, d’autres traducteurs français considèrent que Sun Tzu entendait le sujet comme étant le peuple entier (Alexis Lavis, Tang Jialong, Samuel Griffith, Groupe Denma, père Amiot), le souverain (Valérie Niquet, manga de Wang Xuanming), ou le seul général (Jean Lévi, Jean-François Phelizon).

D’ailleurs, le niveau « peuple – souverain » paraitrait plus cohérent avec la déclinaison que donne par la suite Sun Tzu dans son énumération de facteurs de supériorité du chapitre 1 (nous y reviendrons dans un prochain billet) :

« La guerre est subordonnée à cinq facteurs ; […] Le premier est la vertu […] »

>>> « La vertu est ce qui assure la cohésion entre supérieurs et inférieurs, et incite ces derniers à accompagner leur chef dans la mort comme dans la vie, sans crainte du danger. […] »

>>> « Pris en compte dans les calculs, [ces facteurs] permettent une évaluation exacte du rapport de forces. Il suffit pour cela de se demander : Qui a les meilleures institutions ? […] »

D’autres passages semblent de même attribuer cette vertu au général : Lire la suite

De la mission du général

La devise de Saint-Cyr

La devise de Saint-Cyr

Quelle est la mission du général ?

Vaincre ! Tout simplement. Le terme (dans sa forme nominale ou adjective) revient d’ailleurs 51 fois dans ce texte de moins de 10 000 mots. Rien que dans le 1er chapitre :

« Ceux qui possèdent à fond [ces cinq facteurs] remportent la victoire. »

« La réponse à ces questions permet de déterminer à coup sûr le camp qui détient la victoire. »

« Le général qui se fie à mes calculs sera nécessairement victorieux : il faut se l’attacher. »

« Tels sont les stratagèmes qui apportent la victoire. »

« La victoire est certaine quand les supputations élaborées dans le temple ancestral avant l’ouverture des hostilités donnent un avantage dans la plupart des domaines […]. Ainsi, qui additionne de nombreux atouts sera victorieux, qui en a peu sera vaincu. »

Cependant, s’il ne demeure aucune ambiguïté sur l’objectif du général, il n’est pas certain que ce dernier puisse accomplir sa mission, fut-il le meilleur choix du souverain. En effet, en contradiction avec les promesses de victoire certaine martelées dans le premier chapitre, aucun calcul stratégique ne peut garantir la victoire. Tout au plus la non-défaite :

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Sun Tzu, le jeu

Le jeu Sun Tzu sorti en 2010 revient dans une édition « Deluxe »

Le jeu Sun Tzu sorti en 2010 revient dans une édition « Deluxe »

Alors que nous avions vu que Sun Tzu pouvait être considéré comme une icône de la culture populaire, peu de jeux ont cependant explicitement pris pour thème L’art de la guerre[1]. En 2010 paraissait toutefois aux éditions Matagot une petite boîte proposant à deux joueurs de s’affronter dans l’univers de Sun Tzu. Épuisé depuis peu, ce jeu nous revient aujourd’hui dans une version « Deluxe ». L’occasion d’en faire le tour.

Nous avons là est un jeu de plateau / jeu de cartes de type Risk. Si l’on remonte un peu l’histoire, il s’agit d’une transposition en français d’un jeu américain paru en 2005 sous le nom « Dynasties ». Le passage à la version française l’a beaucoup plus fortement raccroché au thème de Sun Tzu.

L’univers servant de cadre au jeu est donné pour être celui des Printemps et des Automnes (nous ne reviendrons pas sur la réalité historique de l’appartenance de Sun Tzu à cette période). Un joueur incarne Sun Tzu, du royaume de Wu, et l’autre le roi de Chu ; les pouvoirs spéciaux de chacun sont différents, mais le jeu est équilibré et l’attribution de ces rôles n’a en pratique aucune conséquence. Les illustrations des cartes du jeu sont l’œuvre de Rolland Barthélémy, dessinateur français emblématique des années 80-90. Si elles agrémentent et enjolivent indubitablement le jeu, il ne faut guère s’attacher à leur réalité historique : les personnages et costumes représentés ne sont qu’une vision fantasmée de la Chine antique, certaines scènes sont totalement anachroniques (ex : la cavalerie, qui n’existait pas à cette époque) et la carte de Chine avec ses cinq provinces n’est qu’ « inspirée » de la réalité du moment. Mais ce n’est pas là le plus important.

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