Comprendre et appliquer Sun Tzu

Un ouvrage bien mal nommé

Contrairement à ce que l’intitulé laisse croire, Comprendre et appliquer Sun Tzu n’est pas une étude de L’Art de la guerre ! Le sujet est un tout autre texte : Les 36 stratagèmes. Le titre, trompeur, est en effet un choix navrant de l’éditeur (Dunod) qui a estimé plus vendeuse la référence à Sun Tzu[1].

L’auteur défend comme il peut ce titre malheureux en écrivant dans l’introduction que « si Sun Tzu n’est pas l’auteur d’un traité compilant des stratagèmes, culturellement sa pensée s’y trouve comme exaltée […]. Aborder la lecture des Trente-six stratagèmes à la lumière des préceptes de Sun Tzu lui donne une cohérence autrement plus profonde tout en livrant des clés d’application. C’est à ce titre que ce livre donne à Comprendre et appliquer le stratège chinois à partir d’une version commentée et originale des Trente-six stratagèmes. » Nous demeurons moyennement convaincu par la démonstration…

La plus grande déception provient de ce que cette promesse d’améliorer notre compréhension de la pensée de Sun Tzu n’est même pas tenue : nombre de stratagèmes exposés ne font aucune référence à L’Art de la guerre. Comble de l’ironie : l’auteur attribue à Sun Tzu une citation qui n’est pas de lui ! (cf. notre billet Une citation partiellement apocryphe). Un titre trompeur, donc qui ternit totalement un ouvrage au demeurant certainement intéressant sur le sujet qu’il traite.

Mais alors, de quoi est-il question dans ces 288 pages ?

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Résumer L’Art de la guerre est-il possible ?

Quels sont les commandements de Sun Tzu du point de vue d’un Occidental ?

Comme nous l’avons exposé tout au long de ce blog, notre synthèse de L’Art de la guerre est que Sun Tzu expose une théorie de la conduite de la guerre considérée comme une dialectique entre deux généraux[1]. Au-delà des grands principes formalisés (la guerre est une calamité, tous les moyens sont bons pour remporter la victoire, la conduite de la guerre doit rester une affaire de militaires, …) le système suntzéen nous parait pouvoir être résumé autour d’une grande idée : modeler l’adversaire pour saisir les opportunités. De ce précepte supérieur découlent trois principes de la guerre :

Toutes les autres grandes thématiques évoquées (acquérir la supériorité informationnelle, planifier, recourir à la ruse, être attentif à sa logistique, agir sur l’environnement diplomatique, …) ne nous paraissent être que des procédés.

La synthèse des principes et procédés que nous présentons ici n’est toutefois que l’expression d’un point de vue.

D’autres commentaires de Sun Tzu peuvent en effet dresser des listes différentes. Par exemple, l’Américain Mark MacNeilly[2] voit dans L’Art de la guerre les six idées-forces suivantes : Continuer la lecture

Une citation partiellement apocryphe

Le plaisir de tomber par hasard sur une citation apocryphe !

Il y 5 ans, nous publiions un billet intitulé Les citations de Sun Tzu : populaires, mais parfois fausses ! Nous nous étions à cette occasion amusés à faire un petit recensement des maximes abusivement attribuées à Sun Tzu. Nous voudrions aujourd’hui traiter le cas particulier de l’une d’entre elles, que l’on trouve notamment, comble de l’ironie, dans l’ouvrage Comprendre et appliquer Sun Tzu[1] :

« Une armée sans agents secrets est exactement comme un homme sans yeux ni oreilles ».

Si cette phrase ne dévoie pas la pensée de Sun Tzu, force est de constater qu’elle ne figure pas dans L’Art de la guerre. Il s’agit en réalité d’une citation d’un commentateur historique de Sun Tzu : Kia Lin. Le sinologue britannique Lionel Giles (1875-1958) présentait ainsi ce dernier : On sait que Kia Lin a vécu sous la dynastie Tang [618 – 907 ap. J.-C.], car son commentaire sur Sun Tzu est mentionné dans le Tang Shu et a ensuite été republié par Chi Hsieh de la même dynastie avec ceux de Meng Shih et Tu Yu.

Le commentaire cité se trouvait à la toute fin du chapitre 13 consacré aux espions, chapitre qui s’achevait par : « [le rôle des espions] est essentiel et […] sur eux reposent les mouvements d’une armée ». Le sens de la maxime est donc bien conforme à la pensée de Sun Tzu, son style imagé pourrait être de lui, mais le stratège chinois n’en est définitivement pas l’auteur.

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Le premier roman français sur Sun Tzu

Une première !

Le premier roman français centré sur le personnage de Sun Tzu vient de paraitre. L’évènement mérite d’être salué !

L’auteur, Olivier Lusetti, n’en est pas à son coup d’essai : il a déjà signé de nombreux ouvrages, dont une trilogie de romans fantastiques ayant pour cadre la Chine ancienne, Le cycle des Monarchies de l’Ombre.

Les éléments biographiques sur Sun Tzu étant quasiment inexistants, l’auteur a ici fait le choix d’écrire une fiction totalement romanesque (et même fantastique) ayant pour héros le personnage de Sun Tzu. Olivier Lusetti place l’homme dans le cadre donné par la biographie de Sima Qian, à savoir durant la période des Printemps et des Automnes : « Sun Zi Wu était un homme de Qi. Pour avoir écrit un livre de stratégie, il fut reçu par le roi Helu du royaume de Wu ».

L’histoire narrée n’évoque que l’adolescence initiatique de Sun Tzu et s’achève sur ses tout premiers exploits stratégiques. Le roman préfigure ainsi a minima une suite. Des anecdotes culturelles relatives à la période de la Chine Ancienne sont distillées tout au long du récit.

Signalons que le style employé peut rebuter certains. A titre d’exemple, le texte est émaillé de nombreux mots chinois, dont l’intérêt à ne pas être traduits nous laisse sceptique.

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Les sept traités de l’art militaire de la Chine Ancienne

Les éditions Trédaniel, foisonnantes concernant L’Art de la guerre, viennent de publier un nouvel ouvrage où figure le traité de Sun Tzu. L’objet est indéniablement beau (coffret, couverture rigide, papier épais, présentation aérée, …), mais le contenu peut paraitre léger à qui voudrait trouver plus que les textes bruts. Nous y reviendrons.

Les sept traités sélectionnés constituent les « classiques militaires » retenus en 1080 par l’empereur Shenzong pour être les textes officiels que les candidats aux examens de fonctionnaire militaire impérial devaient obligatoirement maîtriser. Bénéficiant de l’immobilisme sociétal qui régna ensuite en Chine, cette consécration officielle fit de ces sept traités la base des études stratégiques chinoises pendant plus de 800 ans ! Contrairement à ce que son titre laisse entendre, le recueil ne présente pas uniquement des textes de « la Chine Ancienne » (à moins d’avoir une lecture très large de ce terme) : l’un d’eux, Questions de l’empereur Taizong au général Li Jing, date en effet du VIIIe (ou IXe) siècle ap. J.-C.

Une autre version française de ce recueil existe : celle de Jean Lévi, parue en 2008 aux éditions Hachette et intitulée Les sept traités de la guerre. Cette version, abondamment commentée, est qualitativement très supérieure à celle des éditions Trédaniel. À commencer par le fait qu’elle est une traduction – érudite – directement du chinois ancien au français. Les textes du recueil des éditions Trédaniel sont en effet des traductions de traduction (quand il ne s’agit pas de traductions au troisième degré : chinois ancien > chinois moderne > anglais > français). Autant dire que les altérations peuvent être sensibles au fil des traductions. Le texte anglais original (The Seven Military Classics of Ancient China, aux éditions Arcturus Publishing) est lui-même un patchwork de traductions ; à noter que toutes sont sourcées, sauf une : celle du traité de Sun Tzu ! (nous y reconnaissons toutefois le texte de Lionel Giles, datant de 1910).

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