Le premier numéro de Guerres et batailles traite de Sun Tzu

Un petit dossier consacré à Sun Tzu

Un petit dossier consacré à Sun Tzu

Une nouvelle revue consacrée à l’histoire militaire vient de paraître : Guerres et batailles dans l’Histoire du Monde. Arrivant sur un marché déjà pléthorique sur le sujet, ce bimestriel de 100 pages fait la part belle aux illustrations. Et un article sur Sun Tzu y figure !

Nous nous garderons de le commenter, votre serviteur en étant l’auteur. L’article se prolonge par un large extrait de L’art de guerre : les trois premiers chapitres au complet, dans leur traduction du Père Amiot.

Bonne chance, donc, à ce nouveau-né.

5,90 € chez tous les marchands de journaux.

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Du lien entre le général et ses troupes

La première grande réflexion française sur le sujet : le Du contrat social de Rousseau

La première grande réflexion française sur le sujet : le Du contrat social de Rousseau

Pour Sun Tzu, la qualité du lien existant entre le général et ses troupes est la meilleure garantie de l’invincibilité  :

« La guerre est subordonnée à cinq facteurs ; ils doivent être pris en compte dans les calculs afin de déterminer avec exactitude la balance des forces. Le premier est la vertu […]. La vertu est ce qui assure la cohésion entre supérieurs et inférieurs, et incite ces derniers à accompagner leur chef dans la mort comme dans la vie, sans crainte du danger. » (chapitre 1)

Cette cohésion se gagne par l’expression d’une qualité du général : la vertu (Jean Lévi précise pour son choix de traduction de « vertu » que le terme doit être entendu au sens qu’il a chez Montesquieu : la force morale donnée à une nation par ses mœurs et ses institutions).

Nous avons écrit « le lien existant entre le général et ses troupes », mais il s’agit là d’une compréhension de certains traducteurs (dont celui auquel nous nous référons : Jean Lévi), qui n’est pas unanimement partagée. Ainsi, d’autres traducteurs français considèrent que Sun Tzu entendait le sujet comme étant le peuple entier (Alexis Lavis, Tang Jialong, Samuel Griffith, Groupe Denma, père Amiot), le souverain (Valérie Niquet, manga de Wang Xuanming), ou le seul général (Jean Lévi, Jean-François Phelizon).

Il convient de rappeler que la réflexion de Sun Tzu s’inscrit dans le cadre d’un univers de conscription et non d’armées professionnelles. Le problème qui se pose au général est donc de transformer des paysans, n’y connaissant rien au maniement des armes, en militaires aptes à remporter des victoires. Sa solution n’est pas d’avoir une armée de métier, ni même d’instaurer un service militaire (comme le préconisait par exemple son contemporain Wu Zixu[1]), mais bien de faire avec la ressource, aussi inapte à la guerre soit-elle.

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De la mission du général

La devise de Saint-Cyr

La devise de Saint-Cyr

Quelle est la mission du général ?

Vaincre ! Tout simplement. Le terme (dans sa forme nominale ou adjective) revient d’ailleurs 51 fois dans ce texte de moins de 10 000 mots. Rien que dans le 1er chapitre :

« Ceux qui possèdent à fond [ces cinq facteurs] remportent la victoire. »

« La réponse à ces questions permet de déterminer à coup sûr le camp qui détient la victoire. »

« Le général qui se fie à mes calculs sera nécessairement victorieux : il faut se l’attacher. »

« Tels sont les stratagèmes qui apportent la victoire. »

« La victoire est certaine quand les supputations élaborées dans le temple ancestral avant l’ouverture des hostilités donnent un avantage dans la plupart des domaines […]. Ainsi, qui additionne de nombreux atouts sera victorieux, qui en a peu sera vaincu. »

Cependant, s’il ne demeure aucune ambiguïté sur l’objectif du général, il n’est pas certain que ce dernier puisse accomplir sa mission, fut-il le meilleur choix du souverain. En effet, en contradiction avec les promesses de victoire certaine martelées dans le premier chapitre, aucun calcul stratégique ne peut garantir la victoire. Tout au plus la non-défaite :

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Sun Tzu, le jeu

Le jeu Sun Tzu sorti en 2010 revient dans une édition « Deluxe »

Le jeu Sun Tzu sorti en 2010 revient dans une édition « Deluxe »

Alors que nous avions vu que Sun Tzu pouvait être considéré comme une icône de la culture populaire, peu de jeux ont cependant explicitement pris pour thème L’art de la guerre[1]. En 2010 paraissait toutefois aux éditions Matagot une petite boîte proposant à deux joueurs de s’affronter dans l’univers de Sun Tzu. Épuisé depuis peu, ce jeu nous revient aujourd’hui dans une version « Deluxe ». L’occasion d’en faire le tour.

Nous avons là est un jeu de plateau / jeu de cartes de type Risk. Si l’on remonte un peu l’histoire, il s’agit d’une transposition en français d’un jeu américain paru en 2005 sous le nom « Dynasties ». Le passage à la version française l’a beaucoup plus fortement raccroché au thème de Sun Tzu.

L’univers servant de cadre au jeu est donné pour être celui des Printemps et des Automnes (nous ne reviendrons pas sur la réalité historique de l’appartenance de Sun Tzu à cette période). Un joueur incarne Sun Tzu, du royaume de Wu, et l’autre le roi de Chu ; les pouvoirs spéciaux de chacun sont différents, mais le jeu est équilibré et l’attribution de ces rôles n’a en pratique aucune conséquence. Les illustrations des cartes du jeu sont l’œuvre de Rolland Barthélémy, dessinateur français emblématique des années 80-90. Si elles agrémentent et enjolivent indubitablement le jeu, il ne faut guère s’attacher à leur réalité historique : les personnages et costumes représentés ne sont qu’une vision fantasmée de la Chine antique, certaines scènes sont totalement anachroniques (ex : la cavalerie, qui n’existait pas à cette époque) et la carte de Chine avec ses cinq provinces n’est qu’ « inspirée » de la réalité du moment. Mais ce n’est pas là le plus important.

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Des forces régulières et extraordinaires

Un usage judicieux des forces est indispensable

La bataille se gagne grâce à l’emploi de forces extraordinaires

Les forces « régulières » (« zheng » en chinois, 正, prononcez « djung ») et les forces « extraordinaires » (« qi », 奇, prononcez « tchi ») sont un aspect essentiel du système suntzéen. Elles sont traitées dans le chapitre 5 :

« En règle générale, on use des moyens réguliers au moment de l’engagement ; on recourt aux moyens extraordinaires pour emporter la victoire. » (chapitre 5)

Si la compréhension la plus immédiate et naturelle assigne les forces régulières au combat « conventionnel » et les forces extraordinaires aux combats de guérilla (c’est par exemple la lecture qu’en avait le stratège chinois contemporain Liu Bocheng[1]), nous pouvons observer que Sun Tzu se refuse à définir et donc à figer les fonctions de ces deux types de forces. Peut-être parce que cela est évident pour lui, mais peut-être également parce qu’elles peuvent en réalité très bien se transformer l’une en l’autre : c’est par sa fonction et non par sa nature qu’une force serait alors considérée comme normale ou extraordinaire :

« Bien qu’il n’y ait que cinq notes, cinq couleurs et cinq saveurs fondamentales, ni l’ouïe, ni l’œil, ni le palais ne peuvent en épuiser les infinies combinaisons. De même, bien que le dispositif stratégique se résume aux deux forces, régulières et extraordinaires, elles engendrent des combinaisons si variées que l’esprit humain est incapable de les embrasser toutes. Elles se produisent l’une l’autre pour former un anneau qui n’a ni fin ni commencement. Qui donc pourrait en faire le tour ? » (chapitre 5)

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Du rapport de force

Peut-on affronter un adversaire plus fort que soi ?

Peut-on affronter un adversaire plus fort que soi ?

« Si l’ennemi est fort, évitez-le. » (chapitre 1)

« Il faut être capable de […] se dérober à un ennemi qui vous surclasse sur tous les plans. » (chapitre 3)

Sun Tzu commanderait-il de ne jamais s’attaquer à plus fort que soi ?

Prises au premier degré, ces maximes laisseraient en effet entendre qu’il ne faut se confronter à un ennemi plus fort que soit. Un corollaire, non clairement exprimé, serait qu’il faut toujours chercher à être plus fort que l’adversaire ; cela peut s’obtenir par le volume brut de soldats, mais peut également s’envisager grâce au jeu d’un terrain favorable voire d’un renseignement suffisant. Avec ou sans facteurs multiplicateurs, les maximes indiqueraient clairement qu’il ne faut pas s’attaquer à un adversaire tant que celui-ci serait en position de force.

Mais de quel niveau d’adversaire parle-t-on ? De l’ensemble de l’ennemi ou d’une portion que l’on aura sélectionnée ? Une règle militaire moderne est de ne pas attaquer à moins de trois contre un. C’est exactement ce que prescrit Sun Tzu, en détaillant les ratios :

« La règle de l’art militaire veut qu’on encercle l’adversaire quand on dispose d’une supériorité de dix contre un, qu’on l’assaille à cinq contre un, à deux contre un on le fractionne, à forces égales on doit savoir combattre. » (chapitre 3)

« Attaquant à dix contre un, je me retrouve en supériorité numérique. » (chapitre 6)

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Sun Tzu pensait-il réellement au combat en essaim ?

L'essaim : un commandement de Sun Tzu ?

L’essaim : un commandement de Sun Tzu ?

Nous nous heurtons à un véritable problème : l’interprétation livrée dans le précédent billet est-elle correcte ?

Cette compréhension d’une injonction de combat en essaim modifie en effet fondamentalement la compréhension classique du système suntzéen. Il ne s’agit pas simplement ici de décortiquer la façon dont L’art de la guerre préconise d’utiliser les espions ou de lister les qualités que doit posséder le parfait général selon Sun Tzu ; cela conditionne véritablement toute la lecture du traité, et peut amener à donner une interprétation spécifique de certains préceptes (par exemple ceux relatifs aux forces ordinaires et extraordinaires).

Pourquoi douter ? La notion de combat en essaim est d’une modernité si forte qu’il n’est pas incongru de la suspecter d’anachronisme : si certaines armées ont su par le passé mettre en œuvre la notion de combat tournoyant[1], il paraît en revanche surprenant que Sun Tzu puisse recommander un tel procédé à son époque. Cette forme de combat n’était pas mise en œuvre dans l’univers des Royaumes combattants, ni même avant dans le monde chinois.

Nous pourrions rétorquer que Sun Tzu décrivait-là une technique idéale, de la même façon qu’il prônait de rechercher des victoires sans combat alors que les batailles qui se livraient autour de lui étaient de véritables boucheries.

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L’art de la guerre prône le combat de guérilla

L'essaim, une méthode de combat redoutable lorsque maîtrisée

L’essaim, une méthode de combat redoutable lorsque maîtrisée

Nous avons vu dans notre billet Sun Tzu est-il adapté aux conflits asymétriques ? que L’art de la guerre n’avait été composé que pour des conflits symétriques où les deux adversaires se combattaient à armes égales : les guerres « conventionnelles ». Pourtant, les préceptes de Sun Tzu paraissent véritablement prescrire le combat de guérilla.

Ces maximes, qui passent bien souvent inaperçues, nous semblent fondamentales dans le système suntzéen :

« C’est pourquoi une armée doit être preste comme le vent, majestueuse comme la forêt, dévorante comme la flamme, inébranlable comme la montagne ; insaisissable comme une ombre, elle frappe avec la soudaineté de la foudre. » (chapitre 7)

« Infiniment mystérieux, il occulte toute forme ; suprêmement divin, il ne laisse échapper aucun bruit : c’est ainsi que le parfait chef de guerre se rend maître du destin de l’adversaire. » (chapitre 6)

« Une formation militaire atteint au faîte ultime quand elle cesse d’avoir forme. Sitôt qu’une armée ne présente pas de forme visible, elle échappe à la surveillance des meilleurs espions et déjoue les calculs des généraux les plus sagaces. » (chapitre 6)

« La forme d’une armée est identique à l’eau. L’eau fuit le haut pour se précipiter vers le bas, une armée évite les points forts pour attaquer les points faibles ; l’eau forme son cours en épousant les accidents du terrain, une armée construit sa victoire en s’appuyant sur les mouvements de l’adversaire. Une armée n’a pas de dispositif rigide, pas plus que l’eau n’a de forme fixe. » (chapitre 6)

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Que faire face à la recherche de renseignement par l’ennemi ?

Aucune raison que l'adversaire ne nous espionne pas aussi

Aucune raison que l’adversaire ne nous espionne pas aussi…

De façon logique, l’adversaire cherche le renseignement sur notre compte. Si la première réaction serait de s’en prémunir par le contre-espionnage, Sun Tzu envisage également la possiblité de retourner cette agression à notre avantage. Pour ce faire, il convient d’user de désinformation :

« Proche semblez donc loin, loin semblez donc proche. Avide d’un avantage, appâtez-le. » (chapitre 1)

« On attire l’ennemi par la perspective d’un avantage, on l’écarte par la crainte d’un dommage. » (chapitre 6)

Le but recherché

Deux effets antagonistes peuvent être recherchés. Tout d’abord maintenir l’adversaire dans l’incertitude, ce qui l’empêchera, à moins de prendre un énorme risque, d’entreprendre une action efficace : moins l’ennemi connaîtra avec précision notre position, nos effectifs et nos intentions, et moins il sera à même d’avoir l’initiative de l’action. Il sera alors obligé d’agir dans le brouillard, en se rabattant sur une disposition à même d’englober tout le champ des possibles, manœuvre qui s’avèrera nécessairement peu efficace car ne pouvant répondre à aucun des principes de la guerre : concentration des efforts, économie des moyens, liberté d’action.

« S’il ne sait où je vais porter l’offensive, l’ennemi est obligé de se défendre sur tous les fronts. » (chapitre 6)

Le deuxième effet consiste à faire acquérir à l’ennemi une certitude erronée. Induit en erreur, il croira alors entreprendre en toute liberté une action que nous avons en fait prévue et souhaitée.

« On attire [l’ennemi] avec un appât, on le reçoit avec des armes. » (chapitre 5)

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Une culture chinoise de la ruse ?

Un classique chinois des ruses : Les 36 stratagèmes

Un classique chinois des ruses : Les 36 stratagèmes

La ruse et les stratagèmes sont particulièrement valorisés chez Sun Tzu (cf. notre précédent billet De la duperie), tout comme dans le reste de la littérature militaire chinoise qui abonde d’exemples de ruses permettant de remporter la victoire d’une manière indirecte sans avoir à combattre. Les opérations militaires réussies mais considérées comme coûteuses et aventuristes sont en revanche toujours condamnées.

En apôtre de la ruse, Sun Tzu tient donc une position radicalement opposée à celle de Clausewitz. Pour ce dernier, la ruse va obérer des forces qui pourront se révéler faire cruellement défaut au point décisif. Le stratège prussien conclut d’ailleurs que seuls les faibles ont recours à la ruse :

« Quel que soit notre penchant à voir les chefs de guerre se surpasser en astuces, en habilité et en feintes, il faut reconnaître que ces qualités se manifestent peu dans l’Histoire et se sont rarement fait jour parmi les masses des évènements et des circonstances. […] Ce qui, en guerre, ressemble [à la ruse] –ordres et plans factices, fausses nouvelles répandues à l’intention de l’ennemi, etc.­- est généralement si peu efficace dans le domaine de la stratégie qu’on ne peut y recourir qu’en certaines occasions isolées qui se présentent d’elles-mêmes. […] Le sérieux de l’amère nécessité rend l’action directe si urgente qu’elle ne laisse pas place au jeu. » (De la guerre, Livre III, chapitre 10)

Clausewitz n’envisage par exemple pas qu’une diversion puisse produire de véritables effets avec un nombre réduit de moyens. Au contraire :

« [La diversion] est fréquemment néfaste. […] Toute diversion apporte la guerre dans un secteur où elle n’aurait pas pénétré sans cela ; elle fera donc toujours lever quelques forces ennemies qui seraient restées inactives. » (De la guerre, Livre VII, chapitre 10)

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De la duperie

Probablement la ruse la plus célèbre du monde occidental

Probablement la ruse la plus célèbre du monde occidental

Après avoir vu ce qu’était la guerre et pourquoi on la faisait, intéressons-nous maintenant à la façon de la faire.

L’idée majeure qui parcourt l’ensemble du traité, et où tous les préceptes de Sun Tzu peuvent trouver leur source, est la suprématie de la duperie :

« La guerre repose sur le mensonge. » (chapitre 1)

A noter que cette idée, présentée dès le premier chapitre, se voit re-explicitée et complétée plus loin dans le traité:

« La guerre a le mensonge pour fondement et le profit pour ressort. » (chapitre 7)

Le cadre d’emploi de la duperie est très large, voire systématique, et ce tant sur le plan temporel (avant et pendant l’affrontement) qu’à tous les niveaux de la guerre : politico-diplomatiques, stratégique, tactiques, voire sub-tactiques (individu isolé ou équipe). Le fait que Sun Tzu traite de la duperie jusqu’au niveau diplomatique donne d’ailleurs à sa conception de la guerre une dimension qui embrasse bien plus que le seul aspect strictement militaire du choc de deux entités (voir à ce propos notre billet Sun Tzu vs Clausewitz, Des périmètres d’étude de la guerre différents). Lire la suite

Pourquoi fait-on la guerre ?

Une réflexion sur la guerre

Une réflexion sur la guerre

Nous venons de voir que Sun Tzu présentait en chapeau de son traité sa vision du phénomène guerrier :

« La guerre est la grande affaire des nations ; elle est le lieu où se décident la vie et la mort ; elle est la voie de la survie ou de la disparition. On ne saurait la traiter à la légère. » (chapitre 1)

Cette assertion n’est toutefois pas la seule à exposer une réflexion sur le fait guerrier. Il est en effet possible de trouver le véritable « pourquoi ? » de la guerre au beau milieu du traité.

Pourquoi fait-on la guerre, donc ? Pas pour se protéger, ni pour défendre des valeurs, ni même pour rétablir un équilibre rompu. Non. Sun Tzu est beaucoup plus pragmatique (et honnête ?) que cela : la raison de faire la guerre, c’est le profit !

« La guerre a le mensonge pour fondement et le profit pour ressort. » (chapitre 7)

Curieusement, on s’attendrait à trouver une affirmation d’une telle ampleur en tête du premier chapitre, à l’instar de celle que nous avons citée précédemment. L’arrivée tardive de cette vérité fondamentale est très probablement due à la composition chaotique de L’art de la guerre évoquée dans le billet De quand date le texte de L’art de la guerre que nous connaissons ? et, répétons-le, aux modes de pensée différents entre l’Asie et l’Occident : à quelques exceptions près, il n’y a pas de démonstration cartésienne et structurée dans L’art de la guerre. Seulement une succession de préceptes, bien souvent en désordre.

Le profit est donc, pour Sun Tzu, le but ultime de la guerre. Profit de l’Etat, bien que cela ne soit pas explicitement précisé, étant donné que Sun Tzu pense l’action du général par rapport aux conséquences sur l’Etat :

« Celui qui lance ses offensives sans rechercher les honneurs et bat en retraite sans craindre les châtiments, mais qui, attaché aux intérêts du Prince, a pour unique ambition la défense de ses peuples, peut être considéré comme le Trésor du Royaume. » (chapitre 10)

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L’art de la guerre a désormais son parfum

Le parfum

Le parfum

Le parfumeur français Jovoy vient de sortir une fragrance pour homme dont l’univers se réfère – partiellement – au traité de Sun Tzu. Si la plaquette de présentation ne fait aucune allusion à une origine chinoise, voire asiatique, le texte joue sur la notion de guerre pour la transposer au monde de la séduction :

En amour comme à la guerre, il y a des armes que nous utilisons pour arriver à nos fins qui sont plus redoutables que d’autres… Dans l’art de séduire, le parfum bien sûr, est redoutable d’efficacité, surtout quand il vient éveiller en nous la mémoire.

L’univers créé pour ce parfum n’est pas le premier à associer L’art de la guerre au domaine de la séduction : l’ouvrage de Pierre Fayard, Sun Tzu – Stratégie et séduction, est intégralement consacré à cette question. D’autres écrits plus directement ciblés sur la séduction masculine existent, comme The Art of War for dating d’Eric Rogell.

Etant relativement ignares dans le domaine, nous nous garderons bien de nous prononcer sur le produit en lui-même : sa senteur. Le concept olfactif est présenté comme « boisé » et relevant de la fougère car, explique le dossier de presse, « un homme la porte par ce même exercice de mémoire, ici nostalgique, là en conquérant, viril, sûr de lui. »

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La conception de la guerre pour Sun Tzu

De la guerre

De la guerre

Le premier chapitre est indubitablement celui qui prend le plus de hauteur dans la réflexion sur la guerre. Y figurent en effet non seulement la majeure partie des recommandations adressées au souverain (et non au général ; cf. notre billet Du charisme du général), mais également une analyse du fait guerrier :

« La guerre est la grande affaire des nations ; elle est le lieu où se décident la vie et la mort ; elle est la voie de la survie ou de la disparition. On ne saurait la traiter à la légère. » (chapitre 1)

Pour Sun Tzu, si la guerre est certes une calamité qu’il vaut mieux ne pas avoir à affronter, elle n’en demeure pas moins intrinsèque de la nature humaine : rien ne sert de la nier, elle se manifestera de toute façon tôt ou tard. Autant, donc, faire preuve de lucidité en acceptant son inéluctabilité. La guerre est un phénomène incontournable de la vie des États, tout malheureux qu’il soit. Il convient donc d’en étudier la mécanique ; d’autant plus que cette étude pourrait permettre de s’en sortir le moins mal possible, voire bien.

Sun Tzu n’est pas le seul penseur de son époque à considérer le caractère incontournable de la guerre et donc préconiser son étude. Pour Confucius lui-même (cf. notre billet L’environnement philosophique au temps de Sun Tzu), civil et militaire sont liés et, en un sens, complémentaires ; l’idéal reste de gouverner le monde, c’est-à-dire d’assurer sa marche harmonieuse, par les vertus de bienveillance et de justice. Les lettrés confucianistes (qui contrôleront la pensée stratégique chinoise au cours des siècles suivants) affineront cette idée en se rapprochant encore plus de la position suntzéenne : « le meilleur souverain est celui qui gouverne en préparant la guerre sans y avoir recours ».

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L’environnement philosophique au temps de Sun Tzu

Un célèbre contemporain de Sun Tzu : Confucius

Un célèbre contemporain de Sun Tzu : Confucius

La période des Royaumes combattants a correspondu à un âge d’or de la réflexion militaire chinoise qui bouleversa les pratiques guerrières et aboutit à l’unification du monde chinois et à la naissance de l’Empire.

Si les combats incessants eurent à cette époque pour conséquence de détruire les anciens fiefs, ils mirent également à bas la morale traditionnelle : cette ère, qui fut l’une des plus troublées de l’histoire de Chine, s’avèrera être l’une des plus riches intellectuellement, en voyant l’émergence de grands courants philosophiques, les « Cent Écoles », qui dominèrent les modes de pensées du monde chinois ou sinisé. Pour la première fois, des écrits contribuèrent à alimenter cette réflexion : ouvrages administratifs, spéculations cosmiques, discours sur la morale et les rituels, projets sociaux utopiques, … Leurs doctrines variées allaient constituer les fondations de la pensée politique chinoise pour les deux mille ans à venir, concomitamment à nos philosophes antiques. Les plus célèbres courants originaires de cette époque étaient ceux des confucéens, des taoïstes et des légistes. Ces derniers furent d’ailleurs à l’origine de l’organisation sociale du royaume de Qin, premier unificateur de l’Empire en 221 av. J.-C.

Selon la conception chinoise classique, la pensée stratégique proprement militaire n’était qu’une branche de la stratégie politique, qui elle-même découlait d’une réflexion philosophique plus globale. C’est pourquoi de nombreux ouvrages comme le Tao Te King de Laozi ou les classiques confucéens traitaient de la question de la guerre. À l’inverse, les traités militaires comme celui de Sun Tzu, proche en cela du Prince de Machiavel, étaient lus autant comme des traités de gouvernement que comme des traités militaires (voir notre billet Du charisme du général).

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Sun Tzu est-il adapté aux conflits asymétriques ?

Sun Tzu plus adapté aux conflits asymétriques que symétriques ?

Sun Tzu plus adapté aux conflits asymétriques que symétriques ?

Nous venons de le voir, à l’instar de la plupart des conflits que l’Empire chinois connaîtra tout au long de son histoire, les guerres des Royaumes combattants étaient le plus souvent internes, entre voisins qu’il fallait absorber et en aucun cas détruire, l’adversaire d’aujourd’hui ayant « naturellement » vocation à devenir le sujet de demain. Les hommes des Royaumes combattants, en dépit de différences linguistiques et culturelles, appartenaient au même univers. Ils se sentaient proches par la civilisation et possédaient une écriture commune ; ils partageaient les mêmes valeurs, se réclamaient de la même tradition et, finalement, aspiraient tous à la restauration de l’unité perdue. Il y avait donc pas à proprement parler d’asservissement d’un peuple par une nation étrangère, mais une réalisation de l’idéal imaginé par les saints rois à l’origine de la civilisation. Toute la philosophie de L’art de la guerre s’inscrivait dans ce contexte de guerre symétrique entre deux adversaires qui ne recherchaient pas l’annihilation réciproque mais simplement la victoire.

Pourtant, à l’époque de Sun Tzu, d’autres formes de conflits existaient : les « barbares », ces étrangers au monde chinois qui pressaient aux frontières, devaient être régulièrement combattus. Mais dans ce cas-là, les oppositions entre les deux peuples étaient trop profondes, les modes de vie trop différents, et les manières de sentir et de penser trop éloignées pour qu’il puisse y avoir conciliation. Dans le même temps, l’immensité de la steppe rendait chimérique tout espoir d’une victoire militaire décisive sur ces barbares[1].

Or L’art de la guerre ne traite absolument pas de ce type de confrontation entre deux adversaires fondamentalement différents, ce que nous pourrions aujourd’hui rapprocher du « conflit asymétrique ». Le traité de Sun Tzu n’a été conçu que pour des oppositions entre adversaires appartenant au même monde. Ce qui a été le cas de la plupart de nos « grandes guerres » : avant même notre monde « globalisé », il n’y avait déjà plus d’étrangers dans les conflits symétriques. Et ce même s’il y avait diabolisation de l’ennemi : les Nazis de la seconde guerre mondiale ou les Communistes de la Guerre froide ne devaient pas être exterminés mais seulement battus, pour qu’il leur soit ensuite imposé le retour (ou l’entrée) dans le « droit chemin ».

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L’empreinte de la période des Royaumes combattants dans la composition de L’art de la guerre

Les Royaumes combattants ont-ils tant influencé Sun Tzu ?

Les Royaumes combattants ont-ils réellement influencé Sun Tzu ?

Si L’art de la guerre est aujourd’hui perçu comme atemporel, certains préceptes peuvent être suspectés de découler directement des spécificités de la période des Royaumes combattants dans laquelle a évolué Sun Tzu.

Nous l’avons vu dans le billet précédent, la progressive disparition du char avait bouleversé l’art de la guerre, en ne cantonnant plus ce dernier au simple choix du « bon moment » (pour attaquer, pour entrer en guerre, etc.), mais en exigeant une véritable maîtrise de l’art militaire.

Autre spécificité de la période des Royaumes combattants par rapport à celle qui l’avait précédée : nous sommes désormais dans le cadre d’un univers de conscription et non d’armées professionnelles. Le problème qui se pose maintenant au général est donc de transformer des paysans, n’y connaissant rien au maniement des armes, en militaires aptes à remporter des victoires. La solution que propose Sun Tzu n’est pas d’avoir une armée de métier, ni même d’instaurer un service militaire (comme le préconisait par exemple son contemporain Wu Zixu), mais bien de faire avec la ressource, aussi inapte à la guerre soit-elle. Stimuler le courage de troupes constituées non par des soldats professionnels, mais de paysans enrôlés plus ou moins de force dans les armées, a toujours constitué un des soucis majeurs du commandement dans ce type d’armée (L’art de la guerre de Sun Bin contient d’ailleurs un chapitre entièrement dévolu à cette question). Empruntant à la fois aux écoles philosophiques des stratèges et des légistes, Sun Tzu préconisa de placer ses soldats dans une position telle que, mis au pied du mur, ils soient contraints de déployer des trésors de bravoure (école des stratèges) ; et il préconisa également de se baser sur la loi et le système répressif en maniant les récompenses et punitions (école légiste).

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Les Royaumes combattants de Sun Tzu

Les royaumes combattants

Les royaumes combattants

Si la tradition attribue la vie de Sun Tzu au VIe siècle av. J.-C., durant la période dite « des Printemps et des Automnes » (-722 à -476)[1], nous avons vu que les historiens datent en réalité la composition du traité à la seconde moitié du IVe siècle av. J.-C., c’est-à-dire durant la période des « Royaumes combattants » (-476 à -221).

Cette période fut la dernière de l’ère pré-impériale chinoise. En effet, comme son nom l’indique, la Chine des Royaumes combattants est à ce moment-là tout sauf réunie. Ce ne sera qu’en 221 av. J.-C. que l’Etat de Qin écrasera tous ses rivaux et unifiera pour la première fois le pays qui portera son nom[2].

A l’époque de Sun Tzu, ne subsistaient de la pléthore de principautés du début de la dynastie Zhou (commencée en -1046) que sept grandes puissances. Véritables nations, centralisées et militarisées, elles étaient en rivalité permanente. L’objectif de la guerre ne consistait dès lors plus, comme aux périodes précédentes, à s’emparer de richesses humaines ou matérielles à la suite d’opérations ponctuelles, mais bien à conquérir un territoire et à le contrôler politiquement. L’univers de Sun Tzu était donc un monde clos, duquel les territoires pouvaient changer de main mais ne devaient pas être détruits.

Nous avions consacré un billet complet à la structure de l’armée dans L’art de la guerre. A l’époque de Sun Tzu, la cavalerie n’avait pas encore fait son apparition en Chine. Elle le fera progressivement à la fin de la période, sous l’influence des tribus barbares contre lesquelles elle commença à se trouver confrontée à partir du Ve siècle av. J.-C. L’infanterie, en revanche, prenait une importance nouvelle, reléguant à une position plus subalterne le char de guerre des nobles, naguère pièce maîtresse des engagements[3]. Les combattants étaient armés de lances et de javelots aux pointes de fer, mais aussi d’arbalètes (d’où la notion d’« appui sur la détente » du chapitre 11).

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Une histoire de Sun Tzu

Une peinture moderne de Sun Tzu par Onésimo Colavidas

Une peinture moderne de Sun Tzu par Onésimo Colavidas

Nous avons vu dans le billet précédent que les véritables renseignements concernant la vie de Sun Tzu étaient bien fragmentaires et sujets à caution. Pour autant, cela n’empêche pas les Chinois de produire des biographies détaillées du stratège. Il est même possible de trouver des versions romancées de la vie de Sun Tzu. Par exemple un manhua en français en 10 volumes, un roman en anglais de 320 pages, ou une série télévisée chinoise de 40 épisodes de 45 minutes chacun…

Voici une biographie détaillée trouvée sur Internet, sur le site Chine Informations, non sourcée :

Sun Wu, connu sous le nom de Sunzi 孫子 ou Sun Tzu , a vécu dans l’État de Qi au VIe siècle av. J.-C., à l’époque des Printemps et Automnes (770-476 av. J.-C.). Ses ancêtres avaient pour nom de famille Tian et formaient une grande famille de haut rang de Qi. Son grand-père, Tian Shuguan, haut dignitaire de Qi, était doué pour les affaires militaires. Comme il avait accompli un brillant exploit dans l’expédition contre l’État de Ju (actuel district de Juxian du Shandong), le roi de Qi lui octroya un fief et lui conféra le nom de famille de Sun. Sun Ping, père de Sun Wu, était un ministre de Qi, le plus haut dignitaire au-dessous du roi.

Cette situation familiale de noblesse et de grand renom a offert des conditions d’études exceptionnellement favorables à Sun Wu, qui, dès son enfance, a parcouru quantité de livres et acquis des connaissances vastes et profondes. Non seulement il a lu bon nombre d’œuvres militaires de l’Antiquité, mais encore il a été le témoin de guerres.

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Qui était Sun Tzu ?

Sun Tzu

Sun Tzu

La vie de Sun Tzu demeure un mystère et a toujours été un sujet de débats et de controverses ; il l’est encore en Chine de nos jours. Nous ne savons en effet rien de précis sur le personnage. Il n’est même pas sûr qu’il ait réellement existé…

La tradition attribue la vie de Sun Tzu au VIe siècle av. J.-C., durant la période chinoise dite des « Printemps et des Automnes[1] », entre 722 et 476. Ces dates correspondent à celles données par un classique de la culture chinoise : Les mémoires historiques[2] de Sima Qian (prononcer « Sseu-ma Ts’ien »). Egalement connu sous son nom chinois de Shiji, cet imposant ouvrage du Ier siècle av. J.-C. racontait sur 130 chapitres l’histoire de la Chine des temps mythiques jusqu’à l’empereur Wu des Han.

Nous avions relaté dans un précédent billet l’anecdote des concubines du roi, qui faisait l’objet du chapitre 65 des Mémoires historiques consacré à Sun Tzu. Le chapitre commençait ainsi :

Sun Zi Wu était un homme de Qi. Pour avoir écrit un livre de stratégie, il fut reçu par le roi Helu du royaume de Wu.[3]

Selon Sima Qian, Sun Tzu aurait donc été un général natif de l’État de Qi, devenu aujourd’hui le Shandong. Il aurait donc été un contemporain de Confucius (-551 à -479) mais ne l’aurait pas connu directement (sinon le fait aurait été évoqué). Sun Tzu aurait fait cadeau de son traité en 512 av. J.-C. au roi Helu de l’État de Wu, l’actuel Zhejiang. Lire la suite

L’importance des croyances chez Wu Zixu

Une vision ancienne de la voute Céleste chinoise

Une vision ancienne de la voute Céleste chinoise

Dans son Art de la guerre, Wu Zixu s’inscrit fortement dans les croyances de son époque :

« En se conciliant les quatre saisons et les cinq éléments, on peut conquérir le monde. » (Wu Zixu, chapitre 2, traduction de Jian Zhu)

Certains passages du traité relèvent d’ailleurs presque du cours d’astronomie :

« Les principes essentiels du mouvement du monde sont les suivants : le ciel est supérieur comme le père, la terre est inférieure comme la mère ; le soleil, la lune et les étoiles sont le contour général, les vingt-huit constellations sont la référence des étoiles du ciel ; les sept étoiles de la Grande Ourse doivent servir de référence pour lire le reste des étoiles ; elles tournent sans fin. » (Wu Zixu, chapitre 1)

Qui virent rapidement aux croyances :

« L’univers comprend cinq éléments : le métal, le bois, l’eau, le feu et la terre. Ils s’ordonnent, s’engendrent, se maîtrisent et se perpétuent. Comme tout le monde sait, yin et yang sont contraires, mais ils existent toujours ensemble. Par exemple, le ciel et la terre, l’eau et le feu, le soleil et la lune ; le ciel est supérieur comme la voûte céleste, la terre est inférieure en forme de carré, on ne peut pas les renverser. L’eau est la représentante des matières négatives de l’univers, le feu est le représentant des matières positives de l’univers, l’eau et feu sont incompatibles. Le soleil représente la vertu reflétant la bonté et la vie heureuse, la lune représente la peine reflétant les cruautés de la guerre. Le jour et la nuit sont tout à fait distincts. Donc, tous les représentants (le ciel et la terre, le soleil et la lune, l’eau et le feu) se rassemblent et forment le moment propice des quatre saisons (printemps, été, automne et hiver) ; si on les divise et analyse indépendamment, ils contiennent respectivement le caractère de se perpétuer parmi les cinq éléments (métal, bois, eau, feu et terre). » (Wu Zixu, chapitre 2)

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La vertu chez Wu Zixu

 道 dào « la Voie », calligraphie 草書 cǎoshū « herbes folles », un style très libre influencé par le taoïsme.

道 dào « la Voie », calligraphie 草書 cǎoshū « herbes folles », un style très libre influencé par le taoïsme.

« Concernant la domination de l’Etat, il faut se conformer aux lois objectives et aux aspirations du peuple. C’est ce que l’on appelle le dao. En se conformant à cette loi, le pays sera prospère. Sinon le pays sera mort. Donc, si l’Etat respecte le dao, les chances qu’il soit prospère augmentent de jour en jour. S’il relâche son attention à respecter le dao, ses chances s’écoulent jour après jour comme l’eau du fleuve. » (Wu Zixu, chapitre 1, traduction de Jian Zhu)

(Concernant le concept de dao chez Sun Tzu, voir notre billet : De la signification du Dào.)

Une grande partie du traité est consacrée à l’exposition des principes moraux :

« Il faut punir les dix brebis galeuses suivantes :

- ceux qui ont la position supérieure et qui sont inaccessibles à la raison, ceux qui sont riches et ne veulent pas aider les pauvres, ceux qui sont égoïstes et ne veulent pas sauver les autres en cas de danger ;
- ceux qui n’ont pas de piété filiale pour leurs parents, ceux qui ne respectent pas les personnes âgées ;
- ceux qui n’aiment pas leurs jeunes frères et sœurs, ceux qui ne traitent pas les affaires selon la vertu ;
- ceux qui malmènent et trompent les autres sur les prix au marché, ceux qui refusent de se corriger en dépit de multiples avertissements ;
- ceux qui habitent à la campagne et qui ne respectent ni n’observent la loi et la discipline du village, ceux qui sont brutaux et présomptueux ;
- ceux qui ne prennent pas leur responsabilité vis-à-vis de leurs enfants dans leur famille, ceux qui ont perdu les sentiments humains ;
- ceux qui sont fonctionnaires et ne servent pas le peuple, ceux qui enfreignent la loi pour un pot-de-vin ;
- ceux qui n’aiment pas le travail aux champs, ceux qui mènent une vie oisive ;
- ceux qui agissent arbitrairement, ceux qui ourdissent souvent des complots et font passer le vrai pour le faux.

Ce sont des mesures d’urgence pour sauver le peuple et secourir le monde en éliminant ces dix rebuts de la société. » (Wu Zixu, chapitre 8)

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L’exercice du pouvoir selon Wu Zixu

La réflexion de Wu Zixu sur l'exercice du pouvoir est globalement datée, mais des bribes sont à garder.

La réflexion de Wu Zixu sur l’exercice du pouvoir est globalement datée, mais des bribes sont à garder.

Près de la moitié de L’art de la guerre de Wu Zixu (chapitres 1, 2, 8 et 9) traite de l’exercice du pouvoir. Le reste, nous l’avons vu, traite plus spécifiquement de la conduite de la guerre.

Wu Zixu ne se limite pas dans ses réponses au strict cadre de la stratégie militaire. Il s’attache à resituer l’art de la guerre dans un contexte encore plus large, englobant le contexte social, politique et économique.

Un certain nombre d’idées peuvent être soulignées :

- si on accorde un réel intérêt au peuple, l’Etat pourra être prospère, mais si on néglige le peuple, l’Etat subira un désastre ;
– la priorité du souverain consiste à nourrir le peuple ;
– l’Etat ne peut être prospère que quand la situation sociale est stable ; sinon l’oppression des dignitaires poussera le peuple à la révolte et l’Etat courra à la ruine ;
– le souverain doit exercer une politique basée sur la morale, faute de quoi il ne pourra contenir les troubles de son pays ; l’application du droit pénal est le dernier recours ;
– le souverain doit mettre en valeur les actions des mauvaises personnes qui nuisent à la société et à l’Etat, et les condamner afin d’épurer l’environnement politique de l’Etat ;
– le souverain doit convaincre le peuple que la guerre qu’il doit mener n’est pas de son fait mais résulte du manque de sens moral de l’ennemi.

Le sinologue Alain Thote a bien voulu nous livrer sa propre traduction du premier échange du traité :

He Lü s’adressant à Shenxu (Wu Zixu) lui demanda : « Comment un prince échoue-t-il dans son gouvernement, comment y réussit-il ? Comment s’élève-t-il, comment s’abaisse-t-il ? En exerçant son autorité sur le peuple, quand lui faut-il être prudent et quand son action requiert-elle de l’obstination ? Pour se faire obéir, quelles sont les bonnes méthodes à utiliser et les mauvaises qu’il faut s’interdire ? Pour suivre la loi du Ciel, quelle conduite éviter, quelle conduite suivre ? Pour agir conformément à la vertu de la terre, quel modèle prendre, comment y parvenir ? Quand il ne reste plus qu’à employer les armes, quelle voie faut-il suivre ? Lire la suite

Comparaison entre les textes de Sun Tzu et de Wu Zixu

Wu Zixu et Sun Tzu dans le manhua L'art de la guerre (paru en France en 2009)

Wu Zixu et Sun Tzu dans le manhua L’art de la guerre (paru en France en 2006)

Nous avons présenté au travers des précédents billets le traité militaire de Wu Zixu, possible contemporain, compagnon et inspirateur de Sun Tzu. Nous allons ici étudier les similitudes entre leurs deux textes.

Globalement, les deux traités abordent les mêmes sujets (sachant que nous ne considérons ici que de la partie militaire du traité de Wu Zixu). Toutefois, tous ne sont pas traités de la même façon. Ainsi, Sun Tzu disserte longuement sur les espions, mais pas Wu Zixu : ce dernier évoque bien le principe de renseignement, mais sans expliciter comment l’acquérir. A l’inverse, on trouve chez Wu Zixu  des idées qui ne seront pas explicitement reprises chez Sun Tzu, bien que présentant un fort intérêt :

« Il est important de bien déterminer un objectif à attaquer. » (Wu Zixu, chapitre 3)

Autre exemple : Wu Zixu évoque la formation du général, sujet dont l’absence de traitement par Sun Tzu nous avait frustrés (cf. notre billet Le génie militaire, la (fausse) recette de la victoire ?). Alors que Sun Tzu se contente d’affirmer que le général doit, à peu de choses près, être parfait, Wu Zixu évoque qu’il doit réfléchir sur la place des cinq éléments (métal, bois, eau, feu et terre). Cela peut certes paraitre insuffisant pour comprendre comment l’on devient un grand général, mais la réflexion a au moins le mérite d’être amorcée.

Des thèmes fondamentaux sont communs aux deux stratèges, un certain nombre de préceptes faisant directement écho à ceux de Sun Tzu. En voici un premier recensement :

L’affrontement armé ne doit être que le dernier recours :

« Conquérir par les armes, c’est la méthode qu’il ne faut employer qu’en dernier recours. » (Wu Zixu, chapitre 1)

« Le mieux, à la guerre, consiste à attaquer les plans de l’ennemi ; ensuite ses alliances ; ensuite ses troupes ; en dernier ses villes. » (Sun Tzu, chapitre 3) Lire la suite

Le traité de guerre de Wu Zixu

Wu Zixu, un personnage très populaire en Chine

Wu Zixu, un personnage très populaire en Chine

La quasi-totalité des préceptes de Wu Zixu relatifs à la conduite de la guerre figure dans les chapitres 3 à 7 de son traité. Le reste, nous le verrons dans un prochain billet, traite plus spécifiquement de l’exercice du pouvoir.

Les chapitres 4 et 5 traitent presque exclusivement des meilleurs moments pour attaquer en fonction des croyances chinoises : les astres, les saisons et les cinq éléments. Ces parties ne présentent de fait plus d’intérêt pour le militaire contemporain. Les principaux enseignements intéressants de Wu Zixu sur le plan de la conduite de la guerre résident donc dans les chapitres 3, 6 et 7.

Si un certain nombre de thèmes traités n’ont pas survécu à l’évolution de la guerre (comme les préceptes relatifs au combat en région montagneuse), certains conservent toutefois leur pertinence aujourd’hui encore. Nous retenons ainsi les principales recommandations suivantes :

- user de duperie ;
– façonner l’humeur de l’ennemi : démoraliser ses troupes, exciter son impatience, l’inquiéter, affaiblir son ambition, etc. ;
– éviter les forces principales de l’adversaire et ne frapper que ses points faibles ; éviter le combat lorsque l’ennemi est plein de mordant et ne l’attaquer que lorsqu’il est en situation de faiblesse ;
– toujours aller de l’avant : « avancer de dix lieues plutôt que de reculer dix pas » ;
– ne pas disperser ses troupes ;
– être réactif et faire preuve de rapidité : déclencher l’attaque avant que l’ennemi ne soit prêt.

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L’art de la guerre de Wu Zixu

Wu Zixu

Wu Zixu

Le traité de Wu Zixu (abrégé en « le Wu Zixu ») est découpé en 9 chapitres (13 pour celui de Sun Tzu, « le Sun Tzu »). Le transcripteur en chinois moderne a pris la liberté de les nommer. Voici la traduction (remaniée par nos soins[1]) que leur en a donnée le commandant Jian Zhu :

  1. Diriger le peuple en dépendant de la loi objective du ciel et de la terre (la nourriture est essentielle à l’homme)
  2. S’adapter au moment propice (rendre le pays prospère et développer une armée forte en profitant de la situation)
  3. Déployer les troupes et combattre (principe d’opération sur diverses sortes de terrains)
  4. Du combat meurtrier (choisir le moment propice pour attaquer l’ennemi en fonction des astres)
  5. Du soleil, de la lune et des étoiles (choisir le lieu et le moment du combat optimal)
  6. Du combat (plan général de mobilisation et de déploiement de l’armée pour attaquer l’ennemi)
  7. De l’offensive (dix tactiques pour vaincre l’ennemi)
  8. Préserver le peuple (épurer l’environnement politique)
  9. Préconiser la vertu (traiter les affaires étrangères par la vertu)

Sur ces neuf chapitres, seuls cinq concernent la stratégie militaire (les 3 à 7), les quatre autres (1, 2, 8 et 9) traitant plus spécifiquement de l’exercice du pouvoir. Sujet que n’aborde pas Sun Tzu, excepté furtivement lorsqu’il affirme que le souverain ne doit pas interférer dans ce qui relève des seules prérogatives du général (cf. notre billet Sun Tzu prône-t-il la décorrélation du politique et du militaire ?)[2]

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Histoire du texte de L’art de la guerre de Wu Zixu

L'art de la guerre de Wu Zixu

L’art de la guerre de Wu Zixu

En 1983, des fouilles archéologiques ont mis à jour dans la province du Hubei[1], un tombeau de la dynastie des Han occidentaux[2] datant de 186 av. J.-C. Le nom du personnage enterré était inconnu, mais le mode de construction de sa tombe en bois et en terre damée a permis une bonne conservation dans ce milieu humide. C’est ainsi qu’une grande quantité de textes sur lamelles de bambou a été découverte. Parmi eux, se trouvaient huit manuscrits :
– un calendrier ;
– un recueil de lois et de règlements ;
– un recueil de cas de criminalité ;
– un manuel de calcul ;
– un inventaire ;
– et un ouvrage sur la théorie du gouvernement et de la guerre, le He Lü.

Ce que nous pourrions considérer comme un traité de tactique navale a également été découvert. A noter cependant que le texte était relativement réduit (il ne comportait que 200 idéogrammes).

Bien que le traité de Wu Zixu soit aujourd’hui présenté sous le titre « L’art de la guerre », son véritable intitulé est en réalité « He Lü », du nom du roi de Wu à qui Wu Zixu remit son traité. « L’art de la guerre » a été le titre donné pour la traduction en chinois moderne, en vue de faire écho au traité de Sun Tzu.

Il restait du traité de Wu Zixu 55 lamelles de bambou de 30 cm de long. Divisé en 9 parties, il contenait 2093 caractères. Les archéologues pensent que le traité retrouvé était incomplet, mais ils ne sont pas en mesure de savoir quelle quantité est manquante. Les textes anciens chinois n’apportent d’ailleurs pas plus de précision sur le pourtour qu’aurait pu avoir le traité complet.

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Pourquoi Wu Zixu est-il méconnu ?

Wu Zixu a même un opéra qui lui est consacré

Un opéra chinois sur Wu Zixu

Wu Zixu est extrêmement populaire en Chine, presque à l’égal de Sun Tzu. Et ce même avant la découverte miraculeuse de son traité en 1983 (nous y reviendrons dans notre prochain billet). Mais hors de Chine, l’homme est totalement inconnu. Au mieux la version anglaise de Wikipédia lui consacre-t-elle une page, reprenant sa biographie « officielle », mais sans même mentionner son traité.

Il a bien été possible de suivre en français son histoire à travers un feuilleton en bandes dessinées : 10 manhuas (mangas chinois) parus en 2006 aux Editions du Temps. Intitulée Sun Tzu, L’art de la guerre, l’histoire racontée était en réalité plus centrée sur Wu Zixu que sur Sun Tzu. Aujourd’hui épuisés, ces 10 volumes sont néanmoins faciles à se procurer en ligne sur le marché de l’occasion.

Ni la découverte du traité en 1983, ni sa traduction en chinois moderne en 2003, n’ont été vécues comme une révolution en Chine. Et pour cause : dans l’Empire du milieu, on retient de Wu Zixu qu’il fut un homme politique, oubliant qu’il fut également stratège et théoricien militaire. Il faut dire que son traité a été classé par les premiers archivistes dans la catégorie « ouvrage politique » et non « ouvrage militaire », réduisant de fait considérablement la portée de son œuvre : celle-ci a ainsi toujours été considérée comme l’un des innombrables textes politiques de la période, et non comme un traité militaire précurseur de celui de Sun Tzu. Et lu seulement sous l’angle politique, il est vrai que le traité n’offre guère d’intérêt autre qu’historique ; en politique, ce ne sont pas tant les écrits de Wu Zixu qui sont importants, que ce qu’il a fait dans sa vie.

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Wu Zixu, compagnon de Sun Tzu et auteur avant lui d’un Art de la guerre

Statue de Wu Zixu à Suzhou

Statue de Wu Zixu à Suzhou

Connaissez-vous Wu Zixu (prononcez « Wou Tzi tsu »), compagnon de Sun Tzu et auteur comme lui d’un Art de la guerre ? Probablement pas. Wu Zixu est en effet quasiment inconnu en France, en dehors du monde des sinologues.

Il est l’auteur d’un traité, traduit en chinois moderne sous le titre L’art de la guerre. Ce texte, que l’on croyait perdu, a été miraculeusement redécouvert en 1983 lors de fouilles archéologiques. Transcrit en chinois moderne en 2003, il n’est toujours pas parvenu dans la langue de Molière (ni même celle de Shakespeare), laissant pour l’heure un traité de stratégie potentiellement antérieur à celui de Sun Tzu totalement méconnu !

L’histoire de Wu Zixu (« 伍子胥» en chinois, Wŭ Zĭxū en pinyin accentué) peut être recomposée à partir de deux grands textes chinois antiques : Les Mémoires historiques de Sima Qian (le chapitre 66 lui est consacré) et les Annales de Lü Buwei[1]. Quelques mentions peuvent également être trouvées dans des ouvrages comme le Guliang Zhuan ou le Gongyang Zhuan. Les histoires diffèrent sensiblement d’un texte à l’autre, témoignant du caractère hautement relatif de cette biographie : à l’instar de Sun Tzu, il n’est ni sûr que les dates soient bonnes, ni même que l’homme ait réellement existé ! En voici donc une version, reconstituée à partir des différentes sources :

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L’étude de L’art de la guerre au programme des classes de BEP

Grande nouvelle

Une excellente nouvelle pour Sun Tzu

Le ministère de l’Education nationale vient enfin d’officialiser que L’art de la guerre sera mis au programme des classes du Brevet d’étude professionnel. Plus précisément, pour reprendre la dépêche du site du Ministère :

A compter de la rentrée scolaire 2015, le programme des cours de français de l’ensemble des BEP des métiers de l’artisanat sera organisé autour de l’étude d’une œuvre unique : L’art de la guerre de Sun Tzu.

L’examen écrit portera sur la compréhension générale du texte et l’examen détaillé d’une idée particulière. Une mise en lumière des différences entre la philosophie de l’auteur avec les modes de pensée occidentaux sera recherchée.

Une ou plusieurs questions subsidiaires porteront sur les rudiments de civilisation chinoise de l’ère préchrétienne, ainsi que sur les philosophies chinoises contemporaines. Quatre points supplémentaires seront attribués à cette partie.

L’annonce était attendue depuis plus d’un an, nous craignions qu’elle n’ait été enterrée pour n’être qu’un effet d’annonce à un public restreint. Nous rappelons les propos du secrétaire d’Etat chargé de l’enseignement des métiers de l’artisanat, Patrick Lézentery, pour qui le traité du « stratège et philosophe chinois  Sun Tzu » constituait en effet la « quintessence de la sagesse que possèdent les meilleurs artisans ». Selon lui, « toutes les situations sont prévues, tout peut être lu à la lumière des enseignements de Sun Tzu » et « les réponses apportées dans ce traité vieux de 2500 ans conservent toute leur pertinence aujourd’hui ». Les propos du secrétaire d’Etat rejoignaient pleinement l’analyse que nous avions faite dans notre billet Pourquoi trouve-t-on autant de transpositions de L’art de la guerre ?

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