Pourquoi Wu Zixu est-il méconnu ?

Wu Zixu a même un opéra qui lui est consacré

Un opéra chinois sur Wu Zixu

Wu Zixu est extrêmement populaire en Chine, presque à l’égal de Sun Tzu. Et ce même avant la découverte miraculeuse de son traité en 1983 (nous y reviendrons dans notre prochain billet). Mais hors de Chine, l’homme est totalement inconnu. Au mieux la version anglaise de Wikipédia lui consacre-t-elle une page, reprenant sa biographie « officielle », mais sans même mentionner son traité.

Il a bien été possible de suivre en français son histoire à travers un feuilleton en bandes dessinées : 10 manhuas (mangas chinois) parus en 2006 aux Editions du Temps. Intitulée Sun Tzu, L’art de la guerre, l’histoire racontée était en réalité plus centrée sur Wu Zixu que sur Sun Tzu. Aujourd’hui épuisés, ces 10 volumes sont néanmoins faciles à se procurer en ligne sur le marché de l’occasion.

Ni la découverte du traité en 1983, ni sa traduction en chinois moderne en 2003, n’ont été vécues comme une révolution en Chine. Et pour cause : dans l’Empire du milieu, on retient de Wu Zixu qu’il fut un homme politique, oubliant qu’il fut également stratège et théoricien militaire. Il faut dire que son traité a été classé par les premiers archivistes dans la catégorie « ouvrage politique » et non « ouvrage militaire », réduisant de fait considérablement la portée de son œuvre : celle-ci a ainsi toujours été considérée comme l’un des innombrables textes politiques de la période, et non comme un traité militaire précurseur de celui de Sun Tzu. Et lu seulement sous l’angle politique, il est vrai que le traité n’offre guère d’intérêt autre qu’historique ; en politique, ce ne sont pas tant les écrits de Wu Zixu qui sont importants, que ce qu’il a fait dans sa vie.

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Wu Zixu, compagnon de Sun Tzu et auteur avant lui d’un Art de la guerre

Statue de Wu Zixu à Suzhou

Statue de Wu Zixu à Suzhou

Connaissez-vous Wu Zixu (prononcez « Wou Tzi tsu »), compagnon de Sun Tzu et auteur comme lui d’un Art de la guerre ? Probablement pas. Wu Zixu est en effet quasiment inconnu en France, en dehors du monde des sinologues.

Il est l’auteur d’un traité, traduit en chinois moderne sous le titre L’art de la guerre. Ce texte, que l’on croyait perdu, a été miraculeusement redécouvert en 1983 lors de fouilles archéologiques. Transcrit en chinois moderne en 2003, il n’est toujours pas parvenu dans la langue de Molière (ni même celle de Shakespeare), laissant pour l’heure un traité de stratégie potentiellement antérieur à celui de Sun Tzu totalement méconnu !

L’histoire de Wu Zixu (« 伍子胥» en chinois, Wŭ Zĭxū en pinyin accentué) peut être recomposée à partir de deux grands textes chinois antiques : Les Mémoires historiques de Sima Qian (le chapitre 66 lui est consacré) et les Annales de Lü Buwei[1]. Quelques mentions peuvent également être trouvées dans des ouvrages comme le Guliang Zhuan ou le Gongyang Zhuan. Les histoires diffèrent sensiblement d’un texte à l’autre, témoignant du caractère hautement relatif de cette biographie : à l’instar de Sun Tzu, il n’est ni sûr que les dates soient bonnes, ni même que l’homme ait réellement existé ! En voici donc une version, reconstituée à partir des différentes sources :

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L’étude de L’art de la guerre au programme des classes de BEP

Grande nouvelle

Une excellente nouvelle pour Sun Tzu

Le ministère de l’Education nationale vient enfin d’officialiser que L’art de la guerre sera mis au programme des classes du Brevet d’étude professionnel. Plus précisément, pour reprendre la dépêche du site du Ministère :

A compter de la rentrée scolaire 2015, le programme des cours de français de l’ensemble des BEP des métiers de l’artisanat sera organisé autour de l’étude d’une œuvre unique : L’art de la guerre de Sun Tzu.

L’examen écrit portera sur la compréhension générale du texte et l’examen détaillé d’une idée particulière. Une mise en lumière des différences entre la philosophie de l’auteur avec les modes de pensée occidentaux sera recherchée.

Une ou plusieurs questions subsidiaires porteront sur les rudiments de civilisation chinoise de l’ère préchrétienne, ainsi que sur les philosophies chinoises contemporaines. Quatre points supplémentaires seront attribués à cette partie.

L’annonce était attendue depuis plus d’un an, nous craignions qu’elle n’ait été enterrée pour n’être qu’un effet d’annonce à un public restreint. Nous rappelons les propos du secrétaire d’Etat chargé de l’enseignement des métiers de l’artisanat, Patrick Lézentery, pour qui le traité du « stratège et philosophe chinois  Sun Tzu » constituait en effet la « quintessence de la sagesse que possèdent les meilleurs artisans ». Selon lui, « toutes les situations sont prévues, tout peut être lu à la lumière des enseignements de Sun Tzu » et « les réponses apportées dans ce traité vieux de 2500 ans conservent toute leur pertinence aujourd’hui ». Les propos du secrétaire d’Etat rejoignaient pleinement l’analyse que nous avions faite dans notre billet Pourquoi trouve-t-on autant de transpositions de L’art de la guerre ?

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Les citations de Sun Tzu : populaires, mais parfois fausses !

Impressionnant ce que Sun Tzu a pu dire dans ses carnets secrets !…

Impressionnant ce que Sun Tzu a pu dire dans ses carnets secrets !…

Nous avons constaté dans notre précédent billet combien populaires étaient les citations issues de L’art de la guerre. Malheureusement, certaines d’entre elles sont fausses ! En voici les dix plus fréquentes, glanées au fil du web : (inutile d’indiquer leurs sources, les moteurs de recherches dénonceront les coupables…)

« Gardez vos amis près de vous et vos ennemis encore plus près.»

« Les opportunités se multiplient lorsqu’elles sont saisies. »

« Un chef dirige par l’exemple et non par la force. »

« La stratégie sans tactique est la route la plus lente vers la victoire; la tactique sans stratégie est le fracas annonciateur de la défaite. »

« Lorsque le coup de tonnerre éclate, il est trop tard pour se boucher les oreilles. »

« En tuer un pour en terrifier un millier. »

« Lorsqu’un chat se tient à l’entrée du trou du rat, dix mille rats ne se hasardent pas à en sortir ; lorsqu’un tigre garde le gué, dix mille cerfs ne peuvent le traverser. »

« La guerre est semblable au feu ; ceux qui ne veulent pas déposer les armes périssent par les armes. »

« Dites aux gens ordinaires ce qu’ils veulent entendre. »

 « L’affaiblissement ou l’élimination d’un adversaire est possible grâce à un usage habile d’une rumeur ponctuelle ou répétitive savamment diffusée. »

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Les meilleures citations de L’art de la guerre ?

Les citations les plus populaires sont…

Les citations les plus populaires sont…

Le fil Sun Tzu Dit va incessamment franchir la barre du millième abonné. Pour mémoire, ce fil Twitter que nous animons depuis maintenant deux ans en parallèle de ce blog propose deux fois par jour une citation de Sun Tzu (extraite de la traduction de Jean Lévi de L’art de la guerre). Son homologue américain, Sun Tzu Daily, ouvert deux ans plus tôt, revendique quant à lui dix fois plus d’abonnés !

Le succès est indubitablement au rendez-vous. Mais pourquoi les citations de Sun Tzu fascinent-elles autant ? Selon nous, pas tant par leur ancienneté : de grands personnages modernes sont cités au même rang lorsque l’on veut appuyer un propos. Mais réellement par leur pertinence. Nous avions l’année dernière cherché à comprendre la raison de l’engouement pour ces citations. Nous estimions que celui-ci provenait essentiellement de la facilité de transposition des préceptes de L’art de la guerre aux domaines autres que le conflit armé ; un public bien plus large que la seule communauté militaire était donc concerné par ces maximes.

Nous avions également relevé le style lapidaire d’écriture de Sun Tzu, restitué dans la traduction française de Jean Lévi, qui se prêtait parfaitement à la contrainte des 140 caractères imposée par Twitter. Rappelons que le traité de Sun Tzu ne fait que 40 pages, et qu’il nous a été possible d’en extraire plus de 300 citations de moins de 140 caractères, toutes porteuses de sens. Il n’y a à notre connaissance pas 300 citations de Clausewitz qui courent sur le Net.

Les trois citations les plus retweetées, que l’on pourrait donc considérer comme les plus populaires[1], sont, par ordre :

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Des qualités du chef

Le stratège Zhuge Liang, général idéal aux yeux de Sun Tzu ?

Le stratège Zhuge Liang, général idéal aux yeux de Sun Tzu ?

« La guerre est subordonnée à cinq facteurs. […] Le quatrième est le commandement. » (chapitre 1)

« Le général est le rempart de l’Etat ; si celui-ci est solide, le pays est puissant, sinon il est chancelant. » (chapitre 3)

« Une armée peut connaître la fuite, le relâchement, l’enlisement, l’écroulement, le désordre, la déroute. Ces six malheurs ne tombent pas du Ciel mais proviennent d’une erreur du commandement. » (chapitre 10)

Le chef est, pour Sun Tzu, le pilier de la victoire. De très nombreuses qualités que ce dernier doit posséder sont égrenées au fil du traité :

« Le commandement dépend de la perspicacité, de l’impartialité, de l’humanité, de la résolution et de la sévérité du général. » (chapitre 1)

« Parce qu’il a le contrôle du moral, un bon général évite l’ennemi quand il est d’humeur belliqueuse pour l’attaquer quand il est indolent ou nostalgique ; parce qu’il a la maîtrise de la résolution, il oppose l’ordre au désordre, le calme à l’affolement ; parce qu’il détient la maîtrise des forces, il oppose à des hommes qui viennent de loin des combattants placés à proximité du théâtre des opérations, à des soldats épuisés des troupes fraîches, à des ventres vides des ventres pleins ; parce qu’il a le parfait contrôle de la manœuvre, il n’affronte pas les bannières fièrement déployées ni des bataillons impeccablement ordonnés. » (chapitre 7)

« Un général se doit d’être impavide pour garder ses secrets, rigoureux pour faire observer l’ordre. » (chapitre 11)

Gardons à l’esprit le caractère très fragile des caractéristiques énumérées ici, eu égard aux difficultés de traduction (cf. notre billet Des qualités requises pour être général).

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Le pire livre sur Sun Tzu ?

Aujourd'hui, n'importe qui peut publier n'importe quoi...

Aujourd’hui, n’importe qui peut publier n’importe quoi…

Nous nous étions juré de ne plus recenser les livres sans intérêt issus de publication à la demande. Nous allons pourtant faire ici une exception, en raison du caractère exceptionnel d’une perle : L’art de la guerre régime, du « docteur Lee Quan ».

Un bon exemple valant mieux qu’un long discours, la toute première phrase du livre devrait parler d’elle-même :

Ecrit dans la plus grosse siècle, L’Art de la Guerre régime reste le travail le plus célèbre sur luttant graisse supplémentaire et de brûler les livres loin.

Vous comprenez sans doute mieux pourquoi le titre du livre ne vous avait pas paru totalement explicite : nous avons à faire à une traduction automatique d’un texte chinois, sans la moindre relecture ! Nous pouvons imaginer derrière cette publication les doigts d’un adolescent chinois qui tente sa chance en publiant des textes traduits automatiquement, en différentes langues, des fois que cela marcherait… L’anonymat du web encourage cet aplomb éhonté.

Ce « livre », vendu 4,51 € uniquement (exclusivement ?…) sur plateforme Kindle, flirte avec les limites du système de publication à la demande : le fait que tout le monde puisse publier, que l’on puisse désormais se passer du filtre des éditeurs, rend réellement possible l’édition de n’importe quoi, même d’ouvrages qui n’en sont pas ! Certes, cela n’est pas grave en soit, comme cela pourrait par exemple l’être dans le cas de diffusion de propagande dangereuse ou de diffamations malveillantes. Ces textes polluent juste l’offre, en accroissant (un peu) la difficulté à discerner le bon grain de l’ivraie.

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Sun Tzu vs Clausewitz : Pot-pourri final

Du rab de comparaison entre Sun Tzu et Clausewitz...

Du rab de comparaison entre Sun Tzu et Clausewitz…

Nous avons rassemblé dans ce dixième et dernier billet consacré à l’étude comparative des systèmes de Clausewitz et Sun Tzu quelques idées sans grands liens entre elles, mais pour lesquelles nous n’avions pas suffisamment de matière nous permettant d’en faire des billets complets. Du vrac, donc !…

Les deux stratèges diffèrent dans le concept-clé de Clausewitz nommé « centre de gravité ». Pour le stratège prussien, ce dernier est unique et constant. Pour Sun Tzu au contraire, il est pluriel et versatile. Nous avons développé ce sujet dans notre billet Du modelage de l’ennemi où, à travers l’image du boxeur, nous illustrions bien toute la différence entre la théorie clausewitzienne et celle suntzéenne.

Pour les deux stratèges, le rapport de force se crée fondamentalement et de manière instable et délicate dans le rapport affectif du peuple et du souverain, ainsi que du peuple sous les armes et du commandement militaire, rapports qui dans un camp (plus que dans l’autre) permettent, le moment venu, de demander à la population un effort exceptionnel. Les formulations sont dans la forme très différentes, mais l’idée reste la même. Notons toutefois que si Clausewitz s’attarde beaucoup sur l’importance des forces morales, il ne les traite que pour son propre camp et n’envisage pas la possibilité, comme le fait Sun Tzu, de chercher à affaiblir celles de l’ennemi.

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Sun Tzu vs Clausewitz : Renseignement, surprise, ruse ; tout oppose les deux systèmes

Deux systèmes très différents

Deux systèmes très différents

Nous avions vu à travers une série de billets toute l’importance que Sun Tzu accorde au renseignement, considérant qu’il est réellement possible d’obtenir une perception fiable de l’adversaire et du champ de bataille. Clausewitz, lui, est beaucoup plus circonspect sur le sujet :

« Les nouvelles qui vous parviennent en temps de guerre sont en grande partie contradictoires, et fausses pour une plus grande part encore ; les plus nombreuses de beaucoup sont passablement douteuses. […] Fort de sa confiance en sa meilleure connaissance des choses, le chef doit tenir ferme comme un roc sur lequel vient se briser la vague. » (Livre I, chapitre 6)

Déclinaison de cette divergence d’appréciation sur le pouvoir du renseignement, les deux stratèges tiennent des positions quasiment opposées sur une notion comme la surprise. Alors que Clausewitz a tant formalisé la notion de brouillard de la guerre, il n’a que peu de foi dans la capacité du général à le projeter sur l’ennemi :

« Il serait erroné de croire que [la surprise] soit le meilleur moyen pour atteindre en guerre ce que l’on veut. L’idée en est très séduisante mais, en pratique, la friction de la machinerie entière la fait échouer la plupart du temps. » (Livre III, chapitre 9)

Sun Tzu considérant qu’il est possible de contrôler le champ de bataille (cf. le billet précédent sur la friction), la surprise est dès lors un outil fondamental du général.

« Attaquez là où il ne vous attend pas ; surgissez toujours à l’improviste. » (chapitre 1)

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Sun Tzu vs Clausewitz : La friction, un concept différemment perçu

Les différences de fond

Les différences de fond

Clausewitz accorde une importance toute particulière à une notion aujourd’hui fondamentale qu’il a lui-même formalisée : la friction. Si Sun Tzu ne discute pas la nature incertaine de la guerre, il ne partage toutefois la perception de son homologue prussien sur l’incertitude, le hasard et l’imprévu du champ de bataille. Tout n’est certes pas prédictible chez Sun Tzu, comme en témoigne ses injonctions de faire preuve de grande réactivité, sous-entendant que le général peut être surpris à tout moment (cf. notre billet Une qualité : la réactivité). Nonobstant, une bonne planification doit être à même de contrer suffisamment le phénomène de friction pour que, in fine, la victoire puisse être certaine (cf. notre billet Le calcul épargne le sang : du pouvoir de la planification). Dès lors, le champ de bataille représente un environnement maitrisable :

« Quel indescriptible tohu-bohu ! Comme le combat est confus ! et cependant rien ne peut semer le désordre dans leurs rangs. Quel chaos ! quel méli-mélo ! ils sont repliés sur eux-mêmes comme une boule, et pourtant nul ne peut venir à bout de leur disposition. Le désordre suppose l’ordre, la lâcheté le courage, la faiblesse la force. L’ordre dépend de la répartition en corps, le courage des circonstances et la force de la position. » (chapitre 5)

Point de vue totalement opposé à celui de Clausewitz :

« La guerre est le domaine du hasard. Aucune autre sphère de l’activité humaine ne laisse autant de marge à cet étranger, car aucune ne se trouve à tous égard en contact aussi permanent avec lui. » (Livre I, chapitre 3)

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Sun Tzu vs Clausewitz : Art de la guerre ou science de la guerre ?

Doit-on forcément trancher entre art ou science ?

Doit-on forcément trancher entre art ou science ?

Si la plupart des stratèges s’accordent sur le fait que les grands guerriers possédaient un « génie militaire », leur définition de ce dernier n’est pas figée. Dans le cas de Clausewitz et Sun Tzu, nous pouvons considérer que celui-ci est composé d’intuition, de coup d’œil tactique, d’analyse et de créativité. Mais dans des proportions différentes.

Nous avions consacré un billet entier à la position qu’avait Sun Tzu vis-à-vis du statut de la guerre : art ou science ? La réponse était loin d’être aisée, mais nous en étions finalement arrivés à la conclusion que le stratège chinois la considérait certes comme un art, mais qu’elle portait néanmoins également une part de science.

Clausewitz consacre tout le 3e chapitre de son Livre II à cette question. Sa position semble de prime abord simple :

« Il ressort de tout cela qu’il est plus juste de dire art de la guerre que science de la guerre. » (Livre II, chapitre 3)

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Sun Tzu vs Clausewitz : Le général doit-il être intrépide ou calculateur ?

Le chef doit-il être réfléchi en toute circonstance ?

Le chef doit-il être réfléchi en toute circonstance ?

Nous avions vu que le génie du chef de guerre suntzéen réside plus dans sa capacité d’analyse et de calcul que dans son intuition créative : Sun Tzu préfèrera au final le chef posé et calculateur à celui enclin à prendre de grands risques. Louant la planification, Sun Tzu n’accepte la prise de risque que si cette dernière est finement évaluée. Le général trop impulsif, prompt à réagir sans une mûre réflexion, court à sa perte car se laissera manipuler par l’adversaire. La sagesse et la raison doivent dès lors tempérer les velléités du chef militaire, le courage seul ne pouvant que conduire au désastre :

« Si, ne pouvant contenir son impatience, le commandant en chef lance prématurément l’assaut général en envoyant ses hommes escalader les remparts tels des fourmis, il perdra un tiers de ses effectifs sans avoir enlevé la place. Telle est la plaie des guerres de siège. » (chapitre 3)

« Autrefois, on considérait comme habiles ceux qui savaient vaincre sans péril ; ils ne bénéficiaient ni de la réputation des sages ni de la gloire des preux ; avec eux, pas de combats douteux ; l’issue n’était pas douteuse, en ce que, quelle que fût la stratégie employée, ils étaient nécessairement victorieux car ils triomphaient d’un adversaire déjà à terre. » (chapitre 4)

Clausewitz au contraire ne considère pas l’intelligence et la sagesse comme les plus grandes qualités requises pour un chef militaire. Il préfère l’action immédiate, impulsive, à celle longuement réfléchie :

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Sun Tzu vs Clausewitz : Détruire ou soumettre ? Quand les dés sont-ils jetés ?

Carnage

Deux conceptions opposées de la guerre

Nous avons vu dans notre précédent billet que le raccourci traditionnel opposant Clausewitz à Sun Tzu sur le plan de la violence du conflit n’est pas fondamentalement erroné. Force est bien de constater que les points de vue des deux stratèges divergent sur la finalité du combat. Clausewitz est en effet largement préoccupé par l’application massive de la force, visant à détruire l’ennemi au combat en usant de la troupe contre la troupe :

« Il n’existe qu’un seul moyen [pour faire la guerre] : le combat. […] Aussi la destruction des forces armées de l’ennemi est toujours le moyen d’atteindre le but de l’engagement. » (De la guerre, Livre I, chapitre 2)

Or, cette vision va à l’encontre du concept suntzéen d’attaquer la stratégie de l’ennemi (cf. notre billet Combattre l’ennemi dans ses plans) :

« Le mieux, à la guerre, consiste à attaquer les plans de l’ennemi ; ensuite ses alliances ; ensuite ses troupes ; en dernier ses villes. » (L’art de la guerre, chapitre 3)

L’objectif de la guerre n’est donc à la base pas exactement le même pour Clausewitz et pour Sun Tzu : là où le premier cherche à détruire l’ennemi, le second recherche plutôt à le soumettre.

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Sun Tzu vs Clausewitz : Vaincre sans combattre

Les systèmes de Sun Tzu et Clausewitz ont-ils des points communs ?

Les systèmes de Sun Tzu et Clausewitz ont-ils des points communs ?

« La solution sanglante de la crise est […] le fils légitime de la guerre. » (De la guerre, Livre I, chapitre 2)

« Etre victorieux dans tous les combats n’est pas le fin du fin ; soumettre l’ennemi sans croiser le fer, voilà le fin du fin. » (L’art de la guerre, chapitre 3)

On présente communément Sun Tzu comme le chantre de la victoire sans combat, tandis que Clausewitz incarnerait la guerre violente et jusqu’au-boutiste. La question est un peu plus complexe que cela, sans toutefois que la réponse en soit totalement différente.

Clausewitz envisage bien la possibilité d’une phase préliminaire au combat qui chercherait à faire jeter l’éponge à l’adversaire avant tout engagement physique. Mais il ne croit guère à la réalité d’une telle issue, la qualifiant même du terme dénigrant de « guerre abstraite » :

« Avant même d’être notablement affaiblies, les forces ennemies peuvent se retirer à l’autre extrémité du pays, ou même tout droit en territoire étranger. En ce cas, la majeure partie du pays voire le pays tout entier, sera conquise. Cependant, cet objectif de la guerre abstraite, cet ultime moyen d’atteindre l’objectif politique qui englobe tous les autres, à savoir le désarmement de l’ennemi, ne se produit pas toujours dans la pratique, et n’est pas une condition nécessaire de la paix. Il ne peut donc en aucune façon être érigé en loi dans la théorie. » (De la guerre, Livre I, chapitre 2)

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Sun Tzu vs Clausewitz : Des périmètres d’étude de la guerre différents

Sun Tzu couvre un champ bien plus étendu que Clausewitz

Sun Tzu couvre un champ bien plus étendu que Clausewitz

Les traités de Sun Tzu et de Clausewitz n’ont pas le même périmètre d’étude. Pour le stratège chinois, les aspects politiques, économiques, diplomatiques et logistiques font partie de sa réflexion sur la guerre. Le Prussien au contraire confine cette dernière à la seule conduite du combat sur le champ de bataille, présupposant que le soutien logistique et l’environnement économique seront entièrement dédiés à l’effort de guerre :

« La portée et l’effet des différentes armes est d’une extrême importance pour la tactique ; leur fabrication, bien que ces effets en découlent, n’en a aucune, car pour mener la guerre, ce n’est pas de charbon, de soufre et de salpêtre, de cuivre et de zinc destinés à faire de la poudre et des canons dont on a besoin, mais d’armes toutes prêtes, et de leurs effets. La stratégie se sert de cartes sans s’occuper de trigonométrie ; elle ne se préoccupe pas des institutions du pays ni de la façon dont le peuple doit être éduqué et gouverné pour que ses succès militaires soient assurées. » (Livre II, chapitre 2)

En effet, pour Clausewitz, si la logistique, la maintenance ou l’administration ont leur importance, elles ne relèvent pas du domaine du chef de guerre. De la guerre a bien un chapitre consacré à la logistique (livre V, chapitre 14), mais le sujet est rapidement expédié, étant considéré que dans une guerre correctement menée, le ravitaillement doit rester subordonné à la fin poursuivie :

« Il est très rare que le ravitaillement des troupes ait assez d’influence pour modifier le plan d’un engagement. » (Livre II, chapitre 1)

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Sun Tzu vs Clausewitz : Manuel d’emploi ou démonstration détaillée ?

Des traités de taille manifestement différente

Des traités de taille manifestement différente

Une différence saute aux yeux lorsque l’on veut se livrer à la comparaison des deux traités : là où le premier est un pavé de plus de 800 pages, le second est un petit opuscule qui n’en compte qu’une quarantaine.

La principale explication de cette différence de taille est que les deux traités n’ont absolument pas la même logique : Nous avons vu dans le billet précédent qu’alors que Clausewitz s’attachait à démontrer chacune des idées exprimées par un raisonnement structuré, Sun Tzu présentait au contraire directement l’aboutissement de sa pensée, en ne cherchant quasiment jamais à en expliquer le bien-fondé. L’art de la guerre tient en ce sens plus du manuel d’emploi pour le souverain et le général, tandis que De la guerre est davantage une réflexion sur la guerre.

Le parti pris de Clausewitz de démontrer ses idées rend dès lors la lecture de son ouvrage relativement âpre par endroits. A contrario, les maximes concises et  affirmatives de Sun Tzu paraissent d’un abord bien plus facile à saisir. Hervé Coutau-Bégarie soulignait bien l’aspect beaucoup plus rêche de Clausewitz par rapport à Sun Tzu :

« Le seul stratégiste qui ait davantage été traduit [que Clausewitz] est Sun Tzu. Encore sa vogue ne tient-elle qu’en partie à sa valeur intrinsèque : elle s’explique aussi par le prestige de l’ancienneté – 2400 ans – et plus encore par sa brièveté. Les versets de Sun Tzu, gloses exclues, ne représentent en effet qu’une vingtaine de pages et ils semblent d’une approche si facile que le lecteur le plus paresseux peut en tirer sans peine de quoi briller en société. Clausewitz, lui, a écrit une somme de 800 pages imprégnées d’idéalisme allemand : c’est long, c’est difficile et pour dire le fin mot de l’affaire, c’est de prime abord très ennuyeux. » [1]

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Sun Tzu vs Clausewitz : Sun Tzu est-il moins profond que Clausewitz ?

Quelles différences entre Sun Tzu et Clausewitz ?

Quelles différences entre Sun Tzu et Clausewitz ?

Ce billet inaugure une série de sept articles consacrés à l’étude comparative des systèmes de Sun Tzu et de Clausewitz.

Rappelons en préliminaire que Clausewitz (1780-1831) ne connaissait pas l’œuvre de Sun Tzu : celle-ci n’a été traduite pour la première fois en allemand qu’en 1910, et la version française n’a commencée à être connue dans le milieu militaire qu’en 1922 (voire 1972).

Les deux traités présentent de prime abord un point commun : ils sont tous deux inachevés. Nous avions expliqué dans notre billet De quand date le texte de L’art de la guerre que nous connaissons ? combien chaotique avait été la composition du traité de Sun Tzu, laissant au lecteur occidental une impression de relatif fouillis dans l’exposition des idées. De la guerre est pour sa part une œuvre officiellement inachevée ; un premier jet, Clausewitz ayant seulement eu le temps de reprendre le tout premier chapitre avant de décéder. Les imperfections respectives de ces deux traités induites par cet état d’inachèvement imposent dès lors qu’ils soient lus et relus, médités et travaillés, pour qu’en surgisse la vision complète de leurs auteurs.

Sur la forme, à la différence du traité prussien, L’art de la guerre ne livre pas de principes de la guerre[1], mais plutôt des idées, presque des « flash », que le lecteur devra s’approprier pour comprendre la pensée générale. L’enseignement de Sun Tzu est en effet transmis plutôt par imprégnation, en livrant des applications de son système et non des principes généraux ordonnés. L’art de la guerre ne déroule donc pas une démonstration logique comme le fera bien plus tard Clausewitz. Sun Tzu ne rédigeait en effet pas de manière cartésienne, en structurant sa pensée selon un déroulement logique, en exposant un plan, en démontrant, en expliquant et illustrant ses affirmations, bref en présentant un propos comme l’a fait Clausewitz deux mille ans plus  tard. Nous reviendrons sur ce point dans notre prochain billet, mais c’est probablement l’impression déroutante qui en ressort qui poussa Hervé Coutau-Bégarie à écrire que le traité de Sun Tzu était « infiniment moins profond » que celui de Clausewitz :

« Clausewitz a produit une théorie de la guerre articulée dans ses moindres détails, donc infiniment plus profonde que les simples pistes de réflexion proposées par Sun Tzu. »[2]

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Sun Tzu France souffle sa deuxième bougie

Sun Tzu Janus, Oliver Laric, 2012, at Tanya Leighton, Berlin 2

Sun Tzu est toujours aussi dynamique

Deuxième année d’existence de ce blog. Nous sommes toujours actifs et, pour notre plus grande joie, nous tenons toujours le rythme d’une publication minimum par semaine. En parallèle, le millième abonné du compte Twitter Sun Tzu dit va bientôt être atteint. Bref : un succès inattendu pour un sujet aussi spécialisé.

Ces six derniers mois, les billets les plus populaires auront été :

L’actualité concernant Sun Tzu est toujours aussi forte, et se développe même grâce à l’arrivée de nouveaux canaux de diffusion. Et notre étude du traité petit pas par petit pas n’en est qu’à ses débuts : nous avons encore énormément à dire sur le sujet. Bref, si le blog doit s’arrêter, ce ne sera pas faute d’inspiration…

Les sept prochains billets seront, sauf actualité, exclusivement consacrés à la reprise de l’étude comparée entre Sun Tzu et Clausewitz que nous avions entreprise l’année dernière. Notre réflexion ayant muri (et ayant aussi relu Clausewitz…), nous allons approfondir un certain nombre de thématiques qui vont nous permettre, par ce jeu de comparaisons, de mieux percer les spécificités du système suntzéen.

 Source de l’image : « Sun Tzu Janus », Statue d’Oliver Laric

Le génie militaire, la (fausse) recette de la victoire ?

Génie militaire

Il existe encore de par le monde des génies militaires capables de rivaliser avec Sun Tzu…

Vous connaissez sans doute cette fable moderne du vieil homme d’affaires qui, au soir de sa vie, transmet à son fils le secret de sa réussite : « Achète lorsque le cours est bas, vends lorsque le cours est haut, et tu feras fortune ! ». Nous retrouvons ce même type de recommandations, apparemment stériles, dans L’art de la guerre qui explique que, pour vaincre, le général doit tout simplement être bon :

 « Celui qui sait le mieux doser les stratégies directes et indirectes remportera la victoire. » (chapitre 7)

L’art de la guerre n’explicite pas en termes concrets comment « posséder à fond la dialectique du direct et de l’indirect ». Pour Sun Tzu, le général doit avoir le coup d’œil, l’intuition et le génie créatif pour remporter la victoire. Et il ne livre pas le procédé permettant d’atteindre cette excellence : ses recommandations sont plus là à titre d’exemples de ce que le génie peut produire que comme un catalogue doctrinal qui serait exhaustif.

Comme nous l’avions vu dans le billet Du charisme du général, la majorité des qualités requises pour être général est innée, la guerre se gagnant d’abord grâce au choix judicieux du souverain qui aura su désigner le bon chef des armées.

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Transformer les lapins en lions

Comment transformer des paysans en guerriers ?

Comment transformer des paysans en guerriers ?

Toute la réflexion de L’art de la guerre s’inscrit dans le cadre d’un univers de conscription. Sans armée professionnelle, le problème qui se pose au général est donc de transformer des paysans, n’y connaissant rien au maniement des armes, en militaires aptes à remporter des victoires. Sa solution n’est pas d’avoir une armée de métier, ni même d’instaurer un service militaire (comme le préconisait par exemple son contemporain Wu Zixu[1]), mais bien de faire avec la ressource, aussi inapte à la guerre soit-elle.

Nulle part Sun Tzu n’évoque le recours à l’entrainement, à une formation initiale du combattant. Comment donc le paysan se transforme-t-il en soldat ? Bien que cela ne soit pas explicitement énuméré, il nous apparaît que cette transformation s’appuie sur quatre procédés :

  • le charisme du général ;
  • la vertu ;
  • la carotte et le bâton ;
  • la mise des hommes dans une situation mortelle.

Le premier de ces piliers réside dans la capacité du général à être obéi de ses troupes :

« Qui sait commander aussi bien à un petit nombre qu’à un grand nombre d’hommes sera victorieux. Celui qui sait harmoniser la volonté des inférieurs et des supérieurs aura la victoire. » (chapitre 3)

Nous avons récemment consacré un billet à cette thématique du charisme du général, nous n’y reviendrons donc pas.

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La carotte et le bâton

La discipline est la force des armées

La discipline est la force des armées

« La guerre est subordonnée à cinq facteurs. […] Le quatrième est le commandement. » (chapitre 1)

Pour Sun Tzu, le bon commandement repose sur un savant équilibre entre fermeté et motivation.

Si la motivation peut passer par l’adhésion des hommes à une cause transcendantale (mais le sujet est polémique, cf. notre billet De la signification du dào), le meilleur moyen pour inciter la troupe à plus d’ardeur au combat réside dans la perspective d’une récompense :

« En les appâtant par la promesse de récompenses, [le général] les incite à attaquer l’ennemi pour s’emparer du butin. Lorsque, à l’issue d’un engagement, on réussit à capturer dix chars adverses, il convient de récompenser le premier qui a réalisé l’exploit. » (chapitre 2)

Sun Tzu recommande à cet égard de ne pas hésiter à se montrer très généreux :

« Un grand capitaine dispense des récompenses non prévues par la loi et promulgue des édits qui ne sont consignés dans aucun code. » (chapitre 11)

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Du charisme du général

Le chef

Le chef

« La guerre est subordonnée à cinq facteurs. […] Le quatrième est le commandement. » (chapitre1)

A travers son traité, Sun Tzu livre un certain nombre de recommandations pour mener les hommes :

« En excitant leur fureur, le général incite ses hommes à massacrer l’ennemi. » (chapitre 2)

Mais bien souvent, il expose de façon tranchée les qualités que devrait posséder le général pour diriger les troupes :

« La vertu est ce qui assure la cohésion entre supérieurs et inférieurs, et incite ces derniers à accompagner leur chef dans la mort comme dans la vie, sans crainte du danger. » (chapitre1)

Ces descriptions se cachent parfois sous l’aspect de recommandations :

« Il se doit d’étudier avec la plus grande attention tant la stratégie commandée par le terrain ou l’opportunité des avances et des replis que les lois qui président aux sentiments humains. » (chapitre 11)

Ce qui est dit dans cette maxime, c’est que le général doit être psychologue. Mais cette qualité se décrète-t-elle réellement ? Peut-on sur commande décider de « comprendre les lois qui président aux sentiments humains » ?

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Mettre ses hommes dans une situation désespérée : un précepte apocryphe ?

Vaincre ou mourir

Vaincre ou mourir

Le précepte probablement le plus iconoclaste de L’art de la guerre réside dans la recommandation de jeter ses hommes dans une situation désespérée pour les obliger à se surpasser :

« On jette [ses soldats] dans une situation sans issue, de sorte que, ne pouvant trouver le salut dans la fuite, il leur faut défendre chèrement leur vie. Des soldats qui n’ont d’autre alternative que la mort se battent avec la plus sauvage énergie. N’ayant plus rien à perdre, ils n’ont plus peur ; ils ne cèdent pas d’un pouce, puisqu’ils n’ont nulle part où aller. » (chapitre 11)

« Quand il mène ses hommes au combat, c’est comme s’il leur retirait l’échelle sous les pieds après les avoir fait grimper en haut d’un mur. Il pénètre profondément à l’intérieur du territoire ennemi et appuie sur la détente. Il brûle ses vaisseaux et casse ses marmites. » (chapitre 11)

« Il est dans la nature des soldats de se défendre quand ils sont encerclés, de se battre farouchement quand ils sont acculés et de suivre leurs chefs quand ils sont en danger. » (chapitre 11)

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De l’audace

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Une prise de risque aujourd’hui bannie ?

La hardiesse est un prérequis de la victoire :

« Un général avisé […] voit les profits et peut tenter des entreprises ; il ne néglige pas les risques et évite les désagréments. » (chapitre 8)

« Si l’on veut s’emparer de la victoire, il faut la cueillir au milieu du danger. » (chapitre 11)

Cette nécessaire prise de risque est une conséquence du brouillard de la guerre. Un général qui serait trop prudent, attendant de posséder le renseignement suffisant pour se déterminer, serait toujours paralysé. En outre, il subirait systématiquement l’action et ne serait jamais maître du tempo. Sun Tzu, au contraire, prône l’initiative et la maîtrise du déroulement de la bataille.

Dans certains passages, L’art de la guerre semble pourtant se montrer frileux :

« On ne poursuit pas une armée dont la retraite est simulée ; […] on ne gobe pas l’appât que l’adversaire vous tend. » (chapitre 7)

La raison en est que Sun Tzu traite là de l’intuition (éventuellement aidée du renseignement) dont doit faire preuve le général pour sentir quand l’ennemi lui tend un piège. Il ne recommande évidemment pas de toujours redouter une ruse, faute de quoi il serait en permanence paralysé, n’ayant jamais suffisamment de renseignement pour être sûr des intentions, de la position et de la force de son adversaire.

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Du moral des troupes

Comment obtenir l'adhésion de ses troupes ?

Comment obtenir l’adhésion de ses hommes ?

Nous avons vu dans le billet précédent que Sun Tzu croyait réellement que le chef devait « aimer ses hommes » :

« Pour peu que leur chef les aime comme un nouveau-né et les chérisse comme un fils bien-aimé, les soldats seront prêts à le suivre en enfer et à lui sacrifier leur vie. » (chapitre 10).

En totale contradiction avec la plupart des autres auteurs militaires qui lui succèderont, Sun Tzu ne prône pas un commandement basé uniquement sur l’imposition de la discipline, mais enjoint également de porter de l’attention à ses subordonnés :

« On stimule l’ardeur des soldats et accroît leur énergie en s’assurant qu’ils soient bien nourris et reposés. » (chapitre 11)

D’autres passages préconisent de même au général de faire plus que le strict respect de la discipline :

« Un grand capitaine dispense des récompenses non prévues par la loi » (chapitre 11)

Sun Tzu semble donc bien prôner un réel amour des subordonnés. Ce point de vue est totalement révolutionnaire si on le compare aux autres écrits militaires de son époque. Il le restera en outre très longtemps. C’est d’ailleurs très certainement cet aspect – inattendu – de compassion qui a séduit le père Amiot, missionnaire jésuite en Chine du XVIIIe siècle, pour traduire en français ce traité militaire.

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Que vaut un soldat ?

Un soldat est-il plus que de la chair à canon ?

Un soldat est-il plus que de la chair à canon ?

Il n’est pas immédiat de comprendre si Sun Tzu considère ou non que le soldat a de l’importance. En effet, d’un côté il annonce qu’il faut aimer ses hommes :

« Pour peu que leur chef les aime comme un nouveau-né et les chérisse comme un fils bien aimé, les soldats seront prêts à le suivre en enfer et à lui sacrifier leur vie. » (chapitre 10)

Et de l’autre il ne semble pas leur accorder plus de considération qu’à du bétail :

« Il incombe [au général] d’obstruer les yeux et les oreilles de ses hommes pour les tenir dans l’ignorance. […] Il occupe [la multitude de ses armées] avec des tâches et ne s’embarrasse pas de lui en expliquant le pourquoi ; il l’excite par la perspective de profits en se gardant bien de la prévenir des risques. » (chapitre 11)

Qu’en est-il donc réellement ?

Sun Tzu considère que « la position stratégique » est prépondérante sur les qualités guerrières de la troupe :

« L’habile homme de guerre s’appuie sur la position stratégique et non sur des qualités personnelles. C’est pourquoi il sait choisir les hommes et jouer des dispositions. […] Celui qui sait employer ses hommes au combat leur insuffle la puissance de pierres rondes dévalant les pentes abruptes d’une montagne haute de dix mille pieds. Telle est l’efficacité de la configuration stratégique. » (chapitre 5)

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Sun Tzu le mathématicien

Une page d’une édition de la dynastie Qing du manuel de mathématiques de Sun Tzu

Une page d’une édition de la dynastie Qing du manuel de mathématiques de Sun Tzu

Connaissez-vous Sun Tzu ?

Non, l’autre, le mathématicien.

Sun Tzu (ou Sun Zi si l’on s’en tient à transcription par le système pinyin[1]) était un mathématicien et astronome chinois vivant probablement aux alentours de 300 après J.-C.. En réalité, on ne sait quasiment rien de la vie de ce Sun Tzu. Jusqu’au XVIIe siècle, il fut même longtemps confondu avec son homonyme stratège[2] ! Aujourd’hui, le siècle même de la composition de ses écrits mathématiques reste sujet à caution…

Outre ses travaux sur l’élaboration d’un calendrier, il est surtout connu pour avoir publié un traité de mathématiques que l’on désigne aujourd’hui sous le nom de « Classique mathématique de Sun Tzu » (ou « Calculs classiques de Sun Tzu », Sun Zi Suan Jing). Ce traité se vit attribuer le rang de classique des mathématiques durant la dynastie Tang (618 – 907 ap. J.-C.), à l’instar de L’art de la guerre de Sun Tzu qui, lui, fut désigné par l’empereur Yuan Feng (1078-1085) comme faisant partie des sept classiques de la stratégie (sur le modèle des Treize Classiques du confucianisme). Son traité ne semble pas avoir été traduit en français. En revanche, une traduction intégrale existe en anglais[3]. Dans ce texte, figure la plus ancienne version connue du problème que l’on nomme aujourd’hui « théorème des restes chinois » :

« Soit des objets dont on ignore le nombre. En les comptant 3 par 3 il en reste 2 ; en les comptant 5 par 5, il en reste 3 et en les comptant 7 par 7, il en reste 2. Combien y a-t-il d’objets ? »

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Que faire si votre adversaire a aussi lu Sun Tzu ?

Rien n'empêche l'adversaire d'avoir les mêmes lectures que nous

Rien n’empêche l’adversaire d’avoir les mêmes lectures que nous

Sujet d’étude de ce blog, L’art de la guerre expose un certain nombre de préceptes devant nous permettre de gagner la guerre :

« Le général qui se fie à mes calculs sera nécessairement victorieux : il faut se l’attacher ; le général qui se refuse à les entendre sera régulièrement défait : il faut s’en séparer ! » (chapitre 1)

Sun Tzu a poussé sa réflexion jusqu’à envisager que l’adversaire puisse agir de même. Il en a alors déduit un certain nombre de parades qu’il distille au fil du traité. Ainsi, lorsque Sun Tzu enjoint d’élaborer une manœuvre visant à façonner l’ennemi, le stratège prévoit aussi que l’ennemi cherchera à faire de même et invite dès lors à établir une configuration qui, en plus de façonner l’adversaire, donnera à ce dernier l’impression qu’il a, lui, réussi à nous façonner :

« La tâche d’un bon militaire consiste à feindre de se conformer aux desseins de l’ennemi. Alors, groupant ses forces sur un seul point, il fond sur lui depuis mille lieues et tue ses généraux. Voilà ce qui s’appelle réaliser ses buts grâce à sa ruse et ses capacités. » (chapitre 11)

De même, en auto-réponse au grand thème de la duperie qu’il développe, Sun Tzu revient à plusieurs endroits sur le besoin de prévenir toute velléité de l’adversaire en ce sens :

« On ne poursuit pas une armée dont la retraite est simulée […] on ne gobe pas l’appât que l’adversaire vous tend » (chapitre 7)

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Une nouvelle publication à la demande de L’art de la guerre

Une nouvelle version CreateSpace sans intérêt

Une nouvelle version CreateSpace sans intérêt

Nous nous étions récemment engagés à ne plus recenser les éditions de L’art de la guerre qui sortiraient en édition à la demande. Nous considérons en effet que dans le cas du traité de Sun Tzu, ce type de création n’a vocation qu’à publier la version du père Amiot, en théorie libre de droit (mais en réalité non), sans valeur ajoutée. Nous allons pourtant ici déroger à ce principe, intrigués que nous avons été par l’annonce d’un texte bilingue français-chinois.

Le présent ouvrage est bien un produit CreateSpace (vendu 7,46 € sur Amazon). Curieusement, il est réalisé par un jeune Sino-américain, expliquant qu’une bonne partie du texte d’environnement soit en anglais.

Mais en réalité, nous n’avons affaire ici qu’à la traduction brute du père Amiot (version de L’impensé radical) suivie de la version chinoise. Sans rien de plus : aucun texte additionnel n’est présent. Bref : aucun intérêt ! Pour rappel, nous avions présenté dans un précédent billet la version que nous recommandons.

Conclusion : passez votre chemin…

Source de l’image : photo de l’auteur

Du rejet de l’honneur

Le bon général ne doit pas rechercher les honneurs

Le bon général ne doit pas rechercher les honneurs

Le thème de l’honneur est un d’un abord relativement délicat dans L’art de la guerre. En effet, Sun Tzu y réserve un usage différent suivant que le terme est utilisé dans son acceptation de « gloire, considération des autres » ou dans celle de « réputation, fierté personnelle ». Tout en considérant qu’un grand général doit être honoré pour ses victoires, ce dernier ne doit cependant pas être mû par son honneur.

Bien sûr, les grands généraux méritent d’être « honorés » et d’être « couverts de gloire » :

« Un prince avisé et un brillant capitaine sortent toujours victorieux de leurs campagnes et se couvrent d’une gloire qui éclipse leurs rivaux grâce à leur capacité de prévision. » (chapitre 13)

Ce qui fait qu’un général mérite d’être honoré, c’est qu’il est victorieux. Mais si la « victoire » est l’objectif du chef militaire (le mot est utilisé 39 fois à travers le traité), souvenons-nous toutefois que l’objectif suprême est d’être victorieux en ayant fait couler le moins de sang possible (cf. notre billet Sun Tzu est-il un théoricien de la non-guerre ?).

La recherche de cette victoire, en un minimum de violence, se fait dès lors par tous les moyens. Seule compte la victoire. A ce titre, L’art de la guerre dépasse toute considération moralisante, tout code d’honneur. Sun Tzu va jusqu’à exalter des techniques telles que la trahison ou la corruption (appelées « mensonge » ou « stratagème » dans L’art de la guerre). Il n’est pas de « droit des conflits armés » : tous les moyens sont bons pourvu qu’ils assurent la victoire. La fin justifie les moyens…

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