De l’art de dévoyer Sun Tzu

Il est aisé de détourner le propos de Sun Tzu

Il est aisé de détourner le propos de Sun Tzu

La structure de L’art de la guerre étant totalement chaotique, il convient de comprendre le système suntzéen dans sa globalité pour être certain de ne pas se fourvoyer lorsque l’on en extrait une citation. Nous allons voir à travers un exemple comment un commandement pris isolément peut se voir détourné de sa signification :

« On ne combat pas lorsqu’on n’est pas menacé. » (chapitre 12)

Pris tel quel, il paraît normal de comprendre qu’il ne faut pas déclencher de guerres autres que défensives, et que toute action dont la seule fin serait d’accroître son territoire ou sa puissance serait dès lors proscrite. Or cette assertion de Sun Tzu s’inscrit en réalité dans le cadre plus général de la recommandation au chef militaire et au souverain de savoir maîtriser leurs humeurs et de ne pas se laisser emporter par la colère :

« On n’entreprend pas une action qui ne répond pas aux intérêts du pays, on ne recourt pas aux armes sans être sûr du succès, on ne combat pas lorsqu’on n’est pas menacé. Un souverain digne de ce nom ne lève pas une armée sous le coup de la colère, le véritable chef de guerre n’engage pas la bataille sur un mouvement d’humeur. Ils n’entreprennent une action que si elle répond à leur intérêt, sinon ils renoncent. Car si la joie peut succéder à la colère et le contentement à l’humeur, les nations ne se relèvent pas de leurs cendres ni les morts ne reviennent à la vie. »

Interprétée sous un angle pacifiste, la citation « On ne combat pas lorsqu’on n’est pas menacé » peut donc parfaitement être dévoyée et trahir la pensée originelle de Sun Tzu. L’art de la guerre n’interdit en effet pas de combattre simplement pour accroître son pouvoir (cf. notre billet Pourquoi fait-on la guerre ?). Sun Tzu considère que la guerre fait partie de la nature humaine, et sa recommandation vise ici seulement à préciser qu’il faut bien prendre en considération ce que nous nommerions aujourd’hui « l’état final recherché » pour être sûr que l’opération en vaille la chandelle. De façon particulièrement visionnaire, Sun Tzu cherche à éviter que l’exacerbation d’un conflit débouche sur la « montée aux extrêmes » postulée par les théoriciens de la guerre moderne au premier rang desquels trône Clausewitz. Une telle vision du monde s’inscrit dans le droit fil de toute la réflexion chinoise, des taoïstes aux confucéens.

Continuer la lecture

De l’art d’interpréter Sun Tzu

Une application de Sun Tzu au monde des affaires

Une application de Sun Tzu au monde des affaires

Les propos de Sun Tzu doivent parfois faire l’objet d’une extrapolation pour être exploitables (nous y reviendrons dans un prochain billet). L’exercice est délicat, et une grande source d’écueils dans l’interprétation peut être trouvée dans les adaptations du traité aux autres domaines que la guerre.

Nous allons en présenter une à titre d’exemple, issue de l’ouvrage de Karen Mc Creadie, Sun Tzu – Leçons de stratégie appliquée[1]. Ce dernier adapte 52 préceptes de Sun Tzu au monde de l’entreprise. Si la plupart des transpositions sont relativement logiques, certaines sont toutefois surprenantes ! Ainsi, la leçon 28 s’intéresse au commandement suivant :

« On [supplée] à la voix par le tambour et les cloches ; à l’œil par les étendards et les guidons. » (chapitre 7)

La traduction pour les managers devient alors :

« On perd tous les jours des occasions de gagner ou d’économiser de l’argent. Les gens qui ont les idées ne parlent à personne car ils ne savent pas à qui s’adresser ou s’ils sont censés le faire. Instituez des réunions informelles tous les mois dans lesquelles les employés abandonnent leurs outils pour l’après-midi et échangent des idées sur la manière d’améliorer l’activité autour d’une bière. »

Le raisonnement ayant conduit à cette interprétation moderne est le suivant : Sun Tzu reconnaît la nécessité d’instaurer des communications claires pendant le combat, donc une communication claire est très importante dans le monde de l’entreprise ; et pour avoir une communication claire dans l’entreprise, il faut instituer des réunions informelles. Le rapport avec le propos originel de Sun Tzu semble assez lointain, mais nous parait cependant honnête : nous considérons personnellement que la leçon à tirer de cette maxime est que le général doit avoir le souci de sa chaine de commandement, c’est-à-dire, traduit de façon moderne, de ses SIC.

Continuer la lecture

Sun Tsu sens dessus dessous

Sun Tsu sens dessus dessous

Une interprétation française de L’art de la guerre parue en 2010

Nous allons ici présenter un livre paru en 2010 : Sun Tsu sens dessus dessous. Pourquoi en parler aujourd’hui ? Tout simplement parce que cet ouvrage avait échappé à notre recension de l’état de l’art concernant Sun Tzu en France. Il s’agit donc de réparer un oubli.

Paru chez InterEditions, Sun Tsu sens dessus dessous est un ouvrage de 304 pages dont l’ambition est de montrer comment « réussir les rencontres humaines non seulement dans la guerre, mais aussi dans la paix ». Le livre est français (il ne s’agit pas d’une traduction). L’auteure, Juliette Tournand, travaille dans le coaching d’entreprise. Coaching, donc conseils sur la gestion des conflits. Conflits, donc Sun Tzu.

La traduction de L’art de la guerre servant de référence pour l’étude est celle de Valérie Niquet, ce qui est une bonne chose. L’auteure se réfère en outre également aux traductions du père Amiot, de Tsai Chih Chung, de Samuel Griffith et de Jean Lévi pour picorer les éléments aptes à servir son propos.

Sous-titré « Un art de la paix » et paru dans la collection « Epanouissement » chez InterEditions (filiale « bien-être » des éditions Dunod), l’ouvrage à une tonalité indubitablement féminine. Il se rapproche en cela bien plus de L’art de la guerre pour les femmes de Chin-Ning Chu (cf. notre billet Pourquoi trouve-t-on autant de transpositions de L’art de la guerre ?) que de L’art de la paix de Philip Dunn (dont le principe était de proposer une traduction alternative de L’art de la guerre en jouant sur la polysémie des caractères chinois ; cf. notre billet Pourquoi le texte original de L’art de la guerre était-il cryptique ?)

Continuer la lecture

Sun Tzu et la culture des bonsaï

Un livre de référence sur un sujet inattendu

Un livre de référence sur un sujet inattendu

Un nouveau livre vient de sortir, et, autant le dire tout de suite, il est excellent !

L’art de la guerre et la culture du bonsaï est en effet une application des maximes de Sun Tzu à cet art ancestral que constitue l’arbre miniature (qui, contrairement à ce que l’on croit souvent, est originaire de Chine et non du Japon). L’auteur, Laurent Gordelès, maîtrise chacun des deux sujets et parvient à rendre passionnante la lecture de son ouvrage, tant pour les amateurs du stratège chinois que pour les botanistes en herbe.

Chacun des préceptes de Sun Tzu est ainsi explicité pour nous apprendre comment choisir, donner naissance, faire croître et enfin exposer ces trésors de la nature. Le sujet semble traité de façon exhaustive (l’ouvrage fait tout de même 432 pages !). Cet angle de lecture réussit même la gageure de rendre l’étude pas-à-pas de L’art de la guerre beaucoup plus logique que lorsqu’on l’applique au domaine de la confrontation armée, les chapitres de L’art de la guerre étant suivis scrupuleusement. Ainsi le onzième, « Les neuf sortes de terrain », nous donne-t-il toutes les clés pour comprendre que le meilleur terrain pour les bonsaï est celui fait de terreau de tourbe, d’humus d’écorce fine et de lave pulvérisée, et que tous les autres ne peuvent être considérés que comme des « terres d’anéantissement ».

Continuer la lecture

Pourquoi le texte original de L’art de la guerre était-il cryptique ?

Une interprétation possible du texte de Sun Tzu

La traduction d’un texte chinois vieux de plus de 2000 ans est particulièrement complexe. Le meilleur moyen de s’en rendre compte est de lire la toute première version de Valérie Niquet datant de 1988, qui était à bien des endroits relativement inintelligible, témoignant des difficultés de sa traductrice à faire émerger du sens d’une telle succession de caractères polysémiques. Nous allons le voir, les caractéristiques de la langue utilisée expliquent en effet grandement les difficultés rencontrées par les traducteurs.

L’étude de la version du Yinqueshan nous fournit une assez bonne idée de ce que pouvait être le traité à ses débuts. Nous avons en effet là un texte écrit dans une forme très ancienne de chinois, dite « chinois classique ». Concise à l’extrême, la structure de cette langue ne permettait guère d’exprimer clairement une idée, laissant au contraire bien souvent au lecteur le soin de la deviner. Si cette plasticité convenait très bien à la poésie, elle ne permettait a contrario pas de transmettre explicitement des notions précises ou subtiles.

Continuer la lecture