Des difficultés du père Amiot à traduire Sun Tzu

Discours préliminaire de l’Art militaire des Chinois, 1772

Une fois n’est pas coutume, nous laisserons dans ce billet parler le père Amiot, qui raconte dans l’introduction de son Art militaire des Chinois paru en 1772 combien fut difficile la traduction du traité de Sun Tzu :

Ce n’est pas sans avoir vaincu bien des obstacles que j’ai conduit [ce travail] à la fin. Le laconisme, l’obscurité, disons mieux, la difficulté des expressions chinoises n’est pas un des moindres ; cent fois rebuté, j’ai abandonné cent fois une entreprise que je croyais être, et qui était en effet au-dessus de mes forces : j’y renonçais entièrement, lorsque le hasard me remit sur les voies, dans le temps même que mes occupations semblaient devoir m’en éloigner d’avantage. Voici, en peu de mots, quelle en a été l’occasion.

[…] Une personne de confiance, que j’avais chargée depuis plus d’un an de ramasser tous les livres qu’il pourrait trouver sur la guerre, [me ramena un jour une collection des bons auteurs qui ont écrit sur l’art militaire]. Toute cette collection était traduite en tartare-mandchou.

J’appris alors cette langue. […] On apprend à s’exprimer en latin, naturellement et avec délicatesse, en lisant les Commentaires de César : pourquoi n’apprendrait-on pas à bien parler tartare en étudiant dans des Commentaires faits pour former des Césars mandchous ? Telle fut la réflexion que je fis alors.

A peu près dans le même temps, j’appris qu’en France on était curieux d’avoir des connaissances sur la Milice Chinoise ; ce fut pour moi un nouveau motif qui acheva de me déterminer.

J’entrepris donc, non pas de traduire littéralement, mais de donner une idée de la manière dont les meilleurs auteurs chinois parlent de la guerre, d’expliquer d’après eux leurs préceptes militaires, en conservant leur style autant qu’il m’a été possible, sans défigurer notre langue, et en donnant quelque jour à leurs idées, lorsqu’elles étaient enveloppées dans les ténèbres de la métaphore, de l’amphibologie, de l’énigme ou de l’obscurité.

Je me suis servi pour cela, non seulement du manuscrit tartare dont je viens de parler, mais encore des commentateurs chinois, anciens et modernes.

On a grand avantage lorsqu’on possède les deux langues, je veux dire la langue chinoise et celle des Tartares-Mandchous. Lorsque que l’on ne comprend pas le chinois, on a recours au tartare, et lorsqu’on est embarrassé de retrouver le vrai sens dans le tartare, on ouvre le livre chinois ; ou, si l’on veut mieux faire, on les a continuellement l’un et l’autre sous les yeux. C’est la conduite que j’ai tenue pendant le cours de mon travail, qui a été de bien des années.

Je n’ai pas négligé de consulter les personnes habiles, lorsque je l’ai cru nécessaire. Néanmoins il est arrivé bien des fois, malgré leurs longues explications et leurs prétendus éclaircissements, que le secours de leurs lumières ne m’a guère éclairé.

[…] Les Chinois ont cela de particulier, que leur langue ne ressemble en rien à aucune de celles qu’on parle dans le reste du monde […]. Cette langue singulière, que les Japonais appellent la langue de confusion, ne présente que des difficultés à un Européen, sous quelque point de vue qu’on l’envisage. Les caractères qui sont faits pour exprimer les idées chinoises, sont comme ces belles peintures dans lesquelles le commun, ou les connaisseurs médiocres ne voient qu’en gros l’objet représenté, ou tout au plus une partie des beautés qu’elles renferment, tandis qu’un vrai connaisseur y découvre toutes celles que l’artiste a voulu exprimer.

La langue tartare, beaucoup plus claire, sans comparaison, méthodique, même comme nos langues d’Europe, a néanmoins ses difficultés : elle n’explique souvent certaines obscurités chinoises que par d’autres obscurités, parce que la plupart des traducteurs, fidèles à la lettre, ne s’embarrassent pas trop du sens. Comme ces deux nations ne sont plus aujourd’hui qu’une seule et même nation, leur éducation, leur manière de parler, d’envisager les choses et de les représenter, est à peu près la même ; ce qui fait que, ce qu’on n’a pas compris dans le chinois, on ne le comprend pas quelquefois non plus dans le tartare.

Que sais-je encore si par la communication que j’ai moi-même avec les Tartares et les Chinois, et par la lecture assidue des ouvrages composés dans leur langue, mes idées ne se ressentent pas un peu du climat que j’habite depuis de longues années, et si mon langage n’est pas une espèce de jargon inintelligible pour un Français qui fait son séjour dans sa patrie ? Si cela est, les lecteurs équitables m’excuseront sans peine, et diront, du moins, laudo conatum[1] ; c’est tout ce que je demande d’eux.

Père Amiot, Discours du traducteur in Art militaire des Chinois, 1772, pp. 6 à 9

Note : la séparation en paragraphe est de notre cru, afin d’offrir une meilleure lisibilité.


[1] Je loue l’effort.

Source de l’image : photo de l’auteur

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