Sun Tzu : de l’Art de la guerre à l’art de diriger

La dernière transposition de L'art de la guerre au monde de l'entreprise

La dernière transposition de L’art de la guerre au monde de l’entreprise

Paru en août 2013 aux éditions Maxima, Sun Tzu : de l’Art de la guerre à l’art de diriger a l’ambition de « présenter de façon simple l’état d’esprit qui permet « d’édifier la configuration victorieuse », c’est-à-dire de prendre les « bonnes » décisions pour guider l’entreprise et ses troupes vers la victoire ». Bonne surprise : le pari est plutôt réussi.

L’auteure de ces 140 pages, Domitille Germain, est française. Consultante auprès de grandes entreprises (diplômée d’HEC), bonne connaisseuse de la Chine (titulaire d’un master en études chinoises), la lecture qu’elle nous propose du traité de Sun Tzu nous a paru être abordée sous un très bon angle :

Plus que des recommandations de l’action, l’Art de la guerre offre des clés de lecture sur le « processus » qui « a permis d’édifier la configuration victorieuse » : il décrit un état d’esprit plus que des tactiques. […] L’assimilation et la mise en pratique de cet état d’esprit permettent de développer des techniques, plans et tactiques appropriées à chaque situation. […] Après une bataille, il est facile de comprendre quelle a été la manœuvre ou la tactique gagnante, mais il est difficile de comprendre tout ce qui a précédé et qui a permis de façonner la situation pour la rendre gagnante. De même, s’il est facile de dire a posteriori ce qui a permis à une entreprise de se développer rapidement, il est plus ambitieux – et plus utile – de chercher à comprendre le processus qui lui a permis de prendre les « bonnes » décisions. Ma lecture de l’Art de la guerre propose donc de transposer pour l’usage des dirigeants ce processus qui mène aux décisions gagnantes, quelles que soient les circonstances.

Nous avons été agréablement surpris par le degré de compréhension du système suntzéen, inattendu dans ce type de transpositions. Les grandes idées sont présentes, et quelques commentaires font même preuve d’une certaine originalité, telles les raisons évoquées du succès de L’art de la guerre :

Certains y cherchent la justification de la guerre sans merci entre entreprises voire au sein d’une même entreprise, d’autres des références intemporelles de « sagesse » chinoise, d’autres encore souhaitent se frotter à ces phrases concises et mystérieuses qui semblent cacher des trésors d’intelligence, d’autres enfin y cherchent de quoi mettre un peu d’exotisme dans leur quotidien ou leurs présentations…

Seuls deux points nous ont paru contestables.

Le premier concerne la composition de la première partie de l’ouvrage, structurée autour des cinq facteurs de la guerre :

L’analyse de l’entreprise se décompose donc en cinq chantiers, un chantier par Facteur. Le premier, appelé « la Vertu », regarde l’entreprise sous l’angle du sens donné à son action, sens projeté à l’extérieur mais aussi et peut-être surtout sens donné au travail quotidien de ses collaborateurs. Le deuxième chantier, celui du Facteur « le Ciel », analyse l’environnement de l’entreprise sous son aspect dynamique et changeant. Le troisième, « la Terre », complète l’analyse de l’environnement en l’étudiant sous son aspect mesurable et quantifiable, les marchés tels qu’ils existent aujourd’hui. C’est souvent l’aspect le plus développé, avec son cortège d’études de marchés et de la concurrence et de matrice d’analyse de portefeuille et de positionnement. Le quatrième chantier, « le Commandement » se concentre sur le dirigeant, ses qualités personnelles et son leadership. Enfin, le cinquième chantier, « la Règle », porte sur la structure et l’organisation de l’entreprise. Il recense les processus et lignes de décision au sein de l’entreprise, le système de règles et de procédures mis en place.

Comme nous l’avions exposé dans le billet De l’incompréhension classique de L’art de la guerre, cette lecture nous semble superficielle car estimant que les préceptes contenus dans le premier chapitre chapeautent la philosophie globale du système de Sun Tzu. Or cette vision relève d’une croyance anachronique sur la composition du traité : cette exposition des cinq facteurs de la guerre, bien qu’importante, ne résume ni ne présente pas le reste de la philosophie de L’art de la guerre. Le principe des cinq facteurs est bien une composante du système suntzéen, mais n’est qu’une brique parmi tant d’autres, et pas forcément la plus importante (nous sommes obligés de la déconstruire pour la faire parler). Son positionnement au sein du premier chapitre relève presque du hasard, et non d’une réelle volonté de mise en premier des idées les plus importantes. Nous reviendrons sur ce point dans un prochain billet. Seule une lecture globale du traité, non collée au texte, permet selon nous d’atteindre une véritable compréhension du système stratégique développé par Sun Tzu. Force est toutefois de constater que l’analogie utilisée ici nous a semblé beaucoup plus fine et moins artificielle que celle que nous avions par exemple observée dans le Sun Tsu sens dessus dessous de Juliette Tournand.

Notre seconde réserve concernant l’ouvrage de Domitille Germain est sa transposition de la notion d’adversaire dans le monde de l’entreprise. L’idée qu’il ne faille pas forcément considérer qu’il s’agit du concurrent paraît de prime abord séduisante, mais l’application qui en est faite laisse sceptique :

Pour illustrer l’importance d’un choix minutieux de l’Autre, prenons l’exemple des sociétés de traitement de l’eau du robinet comme Suez Environnement ou Veolia Eau. Le réflexe immédiat pourrait être de considérer que l’Autre de la branche eau de Suez Environnement est Veolia Eau et réciproquement. Or, si ces entreprises entrent directement en concurrence pour les marchés de délégation de service public de traitement et de distribution d’eau du robinet, les menaces principales qui pèsent sur chacune viennent peut-être d’ailleurs. […] L’autre, […] pourrait donc prendre la forme de la tendance à la « remunicipalisation » des services gérés en délégation de service public par des entreprises privées. En poussant l’examen plus loin, une autre menace pour leur activité serait la réduction de la pollution des ressources en eau car plus une eau est polluée, plus le traitement doit être sophistiqué pour atteindre les normes de la potabilité, ce qui étend la gamme de produits à vendre pour les groupes de traitement d’eau au sein de leur offre en gestion déléguée.

Pour l’auteure, une bonne analyse doit donc permettre de déterminer que l’adversaire n’est pas forcément le concurrent, mais peut s’avérer être « une réglementation, une mode guidant la consommation, ou tout autre menace qui ferait peser un risque sur la survie de l’entreprise ». Nous ne partageons pas cette liberté de transposition, car, selon nous, le système stratégique créé par Sun Tzu repose sur le postulat que l’Autre est un « même », c’est-à-dire que l’adversaire a des caractéristiques identiques à nous, ce qui conduira par exemple à une stratégie ayant pour finalité l’assimilation et non la destruction.

Pour conclure, tout en gardant bien à l’esprit que nous ne sommes pas des spécialistes du monde de l’entreprise, ce court ouvrage nous a paru comme étant le meilleur existant à l’heure actuelle en français sur le thème de la transposition de L’art de la guerre à ce domaine.

Source de l’image : photo de l’auteur

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