La révolution de 1972

Musée des manuscrits du Yinqueshan, en Chine

Nous fêterons dans quelques jours les 40 ans de la découverte des « manuscrits du Yinqueshan ».

En avril 1972 était en effet découverte en Chine une tombe au pied de la montagne Yinqueshan[1]. Cette tombe datait d’environ 130 av. J.-C. et était celle d’un dignitaire militaire surnommé « Sima » qui s’était fait enterrer avec sa bibliothèque. Au sein de celle-ci figuraient des fragments d’un exemplaire de L’art de la guerre de Sun Tzu (ainsi que, pour la première fois, de L’art de la guerre de Sun Bin[2]). Le texte de Sun Tzu avait sans doute été couché sur bambous une cinquantaine d’années auparavant. Environ 40 % du texte standard étaient préservés.

Cette découverte fut une révolution puisqu’il n’existait plus de traité original de Sun Tzu : les plus anciens textes disponibles étaient ceux dits de la « version des Song » (du nom de la dynastie ayant commandé leur compilation, Cf. notre billet Le paradoxe du travail bien fait), datant du XIe siècle, traduits en chinois moderne (de l’époque).

Si le texte du Yinqueshan était très proche de la version du XIe siècle, y figuraient néanmoins 300 différences de formulation, qui affectaient environ 5 % du texte. La plupart des différences étaient minimes, concernant seulement la qualité de la langue : il apparut ainsi qu’au fil du temps, le texte légèrement brut et laconique de départ fut progressivement raffiné, ses liens furent rendus plus explicites, et des éléments non appariés apparurent modifiés en des phrases parallèles et bien équilibrées que la prose chinoise classique prisait particulièrement.

Cependant, quelques préceptes tenus pour acquis virent à cette occasion leur sens réellement modifié. A titre d’exemple, le chapitre 6 contient l’idée suivante :

« Qui emporte toutes les places qu’il attaque, investit des villes qui ne sont pas défendues. Qui tient toutes les places qu’il défend, défend des places qui ne sont pas attaquées. » (Jean Lévi)

La seconde phrase est en parallèle avec la première, et son sens est ambigu : Sun Tzu recommanderait en effet ici de chercher à surtout défendre des positions qui ne seront pas attaquées ou, autre façon de comprendre, que les places que l’on défend ne seront jamais attaquées. Mais la seconde ligne du texte découvert en 1972 dit exactement l’opposé et devient du coup plus immédiatement logique et compréhensible :

« Pour prendre à coup sûr une position, attaquez là où l’ennemi n’a pas de défenses. Pour défendre à coup sûr une position, établissez vos défenses là où l’ennemi attaquera sûrement. » (groupe Denma)

Le sens des propos de Sun Tzu a donc dans cet exemple radicalement changé.

Autre exemple de modification introduite par le texte du Yinqueshan, la phrase du chapitre 4 :

« La défense est dictée par un effectif insuffisant. L’attaque est dictée par un effectif surabondant. » (Jean Lévi)

Cela reflète le postulat selon lequel on ne peut se permettre d’attaquer en l’absence d’un volume de forces suffisant. Mais le texte découvert en 1972 dit l’inverse :

« La défense est dictée par un effectif surabondant. L’attaque est dictée par un effectif insuffisant. » (groupe Denma)

Selon cette dernière formulation, des effectifs surabondants inciteraient à rester dans une posture défensive, alors qu’avec des effectifs insuffisants il n’y aurait d’autre issue que dans la prise d’initiative. Pour le groupe Denma, cette phrase soulignerait donc « la vulnérabilité de l’attaque et le pouvoir subtil de la défense ». Ainsi, le texte découvert en 1972 exprimerait-il une compréhension du conflit tout aussi recevable, voire plus profonde, même si opposée. Chaque traducteur ayant étudié le texte du Yinqueshan a donc dû faire le choix de prendre ou non en compte ce sens radicalement contraire.

Notons pour conclure que seule une traduction française se base sur le texte du Yinqueshan, qu’elle complète à chaque fois que les parties sont manquantes par la version des Song : celle du groupe Denma[3]. Tous les autres traducteurs ont la démarche inverse de partir de la version du XIe siècle et de tenir compte –ou pas- des modifications induites par le texte du IIe siècle av. J.-C..


[1] La montagne Yinqueshan se situe au nord de la Chine, dans l’actuelle province du Shandong, au sud-est de la ville de Linyi.

Tableau comparatif des qualités d'un général

[2] Jusqu’à cette découverte, le débat existait pour savoir si Sun Tzu ne se confondait avec Sun Bin, dont le nom apparaissait dans quelques textes anciens en tant que « sage des questions militaires » et également comme auteur d’un Art de la guerre dont il ne restait aucune trace. Mais en 1972, la découverte de son traité dans la tombe du Yinqueshan apporta enfin la preuve que Sun Tzu et Sun Bin étaient bien deux personnages distincts.
Bien que très similaire sur de nombreux points au traité de Sun Tzu, celui de Sun Bin contient des divergences stratégiques, telle la recommandation des guerres de siège ou l’utilisation de la cavalerie.

[3] L’intégralité des notes de traduction du groupe Denma est disponible en anglais sur Internet à l’adresse http://learn.bowdoin.edu/suntzu/textmenu.html.

Source de l’image

3 réflexions au sujet de « La révolution de 1972 »

  1. Certes, aussi intéressante qu’elle soit, cette découverte montre une fois de plus, qu’au fil du temps, l’interprétation d’un auteur, d’un stratégiste, peut évoluer. Néanmoins, si l’on dispose d’informations sur des conflits menés par Sun Tzu (ou les monarques qu’il conseillait), peut-être serions nous capables de voir de quelle façon il a lui même suivi ou mis en application ses préceptes. On lèverait ainsi les ambiguités sur ses principes de la guerre. Soyons empirique et pas forcément théorique.

    • Merci pour cette contribution, dont la requête ne pourra malheureusement pas être exaucée : la vie de Sun Tzu demeure en effet un mystère et a toujours été un sujet de débats et de controverses, jusqu’à nos jours. Nous ne savons rien de précis sur lui, et il n’est même pas sûr qu’il ait réellement existé !
      Si cela a été le cas, le traité a dû être écrit au IVe siècle av. J.-C., soit durant la période dite des Royaumes combattants. Mais l’étude de cette période nous montre que la façon de faire la guerre était alors à mille lieux des préceptes de Sun Tzu. Ainsi, c’est quand ce dernier préconisait de chercher à remporter une victoire sans combat qu’eurent lieu les pires boucheries de l’histoire de la Chine…

  2. C’est vraiment un plaisir immense d’arpenter votre site en tout sens.
    MERCI, merci, merci, merci encore pour tout ce travail.
    J’apprends tant de chose sur le grand Sun Tzu! C’est incroyable.

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