Sun Tzu et Clausewitz : Les différences de forme

Livres Sun Tzu vs Clausewitz

Quelle différence de forme entre L‘art de la guerre et De la guerre ?

Nous allons nous livrer dans les prochains billets au périlleux exercice de comparaison des systèmes de Sun Tzu et de Clausewitz. Périlleux, car l’étude sera forcément imparfaite et ne pourra être que nuancée, complétée, amendée.  Mais nous espérons justement que la critique s’exprimera sur ce « premier jet » et que le produit s’en améliorera.

Ce premier billet s’intéressera uniquement à la forme des traités. Il trouvera une suite dans l’étude des différences de fond entre les deux stratèges.

Dans sa préface à la traduction de L’art de la guerre par Samuel Griffith (1963), le stratégiste britannique Liddell Hart affirmait :

« Les essais de Sun Tzu sur L’art de la guerre constituent le plus ancien des traités connus sur ce sujet, mais ils n’ont jamais été surpassés quant à l’étendue et à la profondeur du jugement. Ils pourraient à juste titre être désignés comme la quintessence de la sagesse sur la conduite de la guerre. Parmi tous les théoriciens militaires du passé, Clausewitz est le seul qui lui soit comparable. Encore a-t-il vieilli davantage et est-il en partie périmé, bien qu’il ait écrit plus de 2000 ans après lui. Sun Tzu possède une vision plus claire, une pénétration plus grande et une fraîcheur éternelle. » [1]

Le traité de Sun Tzu et celui de Clausewitz n’ont en effet absolument pas la même forme. Là où le premier est un pavé de plus de 800 pages, le second est un petit opuscule qui n’en compte qu’une quarantaine. De même, alors que le style de Clausewitz est particulièrement rêche, L’art de la guerre est rempli d’aphorismes en apparence très faciles à saisir. Selon Hervé Coutau-Bégarie,

« Le seul stratégiste qui ait davantage été traduit [que Clausewitz] est Sun Tzu. Encore sa vogue ne tient-elle qu’en partie à sa valeur intrinsèque : elle s’explique aussi par le prestige de l’ancienneté – 2400 ans – et plus encore par sa brièveté. Les versets de Sun Tzu, gloses exclues, ne représentent en effet qu’une vingtaine de pages et ils semblent d’une approche si facile que le lecteur le plus paresseux peut en tirer sans peine de quoi briller en société. Clausewitz, lui, a écrit une somme de 800 pages imprégnées d’idéalisme allemand : c’est long, c’est difficile et pour dire le fin mot de l’affaire, c’est de prime abord très ennuyeux. » [2]

Notons enfin que le sort réservé à ces deux stratèges est totalement différent : a contrario de Sun Tzu, le nombre d’articles et de livres étudiant le stratège prussien sur le strict plan militaire est impressionnant ; dans son ouvrage Clausewitz en France[3], Benoît Durieux n’en recense pas moins de 500 ! A l’opposé, les applications de Clausewitz au monde de l’entreprise sont très réduites. Si quelques ouvrages de ce type existent en allemand, seuls deux sont parus en français[4] et un seul en anglais[5]. Quant à des applications à d’autres domaines de la vie courante, il n’y en a tout simplement pas ! Nous nous étions livrés en 2011 à une réflexion sur le blog EGEA concernant la différence de réception entre Sun Tzu et Clausewitz. Mais les raisons de cette très grande différence nous apparaissaient obscures. Elles le demeurent encore à ce jour…


[1] Il convient néanmoins de relativiser ce tropisme anti-clausewitzien, qui n’est non seulement pas partagé par tous les stratégistes anglo-saxons, mais dont Liddell Hart lui-même a par la suite grandement atténué sa position à l’égard de Clausewitz.

[2] Hervé Coutau-Bégarie, Clausewitz au XXIe siècle, in De la guerre ? Clausewitz et la pensée stratégique contemporaine, éditions Economica, 2008, recueil de textes effectué sous la direction de Laure Bardiès et Martin Motte, p. 494.

[3] Clausewitz en France : Deux siècles de réflexion sur la guerre (1807-2007), éditions Economica, 2008.

[4] Il s’agit de : Peter Linnert, La stratégie militaire de Clausewitz et le management, éditions Hommes et techniques, 1973, et A. Holmes, Clausewitz – Leçons de tactique et de stratégie pour réussir dans l’entreprise du XXIe siècle, éditions Maxima Laurent du Mesnil, 2010.

[5] Tiha von Ghyczy, Christopher Bassford et Bolko von Oetinger, Clausewitz on strategy, éditions Wiley, 2001.

Source de l’image : Infographie de l’auteur

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