Le séquençage des idées dans L’art de la guerre : un choix de traduction

Comment bien rendre le séquençage des idées ?

Comment bien rendre le séquençage des idées ?

A l’époque de Sun Tzu, la ponctuation et la notion de paragraphe n’existaient pas. Le texte était une suite ininterrompue de caractères. Face à cette difficulté, les compilateurs, puis les traducteurs, ont cherché à aider le lecteur en établissant leur propre découpage en paragraphes, afin de rendre plus apparentes les idées relevant d’une même thématique. Ces coupures s’avèrent dès lors être une véritable interprétation du séquençage des idées de Sun Tzu et conduisent à des lectures réellement différentes du même texte, en en prémâchant la compréhension.

L’art de la guerre est une succession de maximes sautant très fréquemment du coq à l’âne. Aussi, il est nécessaire d’être particulièrement attentif pour discerner chacune des idées exposées. Prenons un exemple :

« Si elle est privée de ses fourgons, de ses vivres ou de ses réserves, une armée est menacée d’anéantissement.
Qui ignore les objectifs stratégiques des autres princes ne peut conclure d’alliance, qui ignore la nature du terrain – montueux ou boisé, accidenté ou marécageux – ne pourra faire avancer ses troupes ; qui ne sait faire usage d’éclaireurs sera dans l’incapacité de profiter des avantages topographiques.
La guerre a le mensonge pour fondement et le profit pour ressort. Elle exige que l’on sache se diviser et se regrouper pour produire toutes sortes d’effets de surpris. »
(chapitre 7)

Dans ce seul passage, sont traitées six idées complètement différentes, relevant aussi bien du niveau stratégique que du niveau tactique (logistique, environnement géostratégique, terrain, duperie et manœuvre) !

Il est en outre possible de trouver plusieurs idées sans rapports au sein d’une même phrase. Ainsi, la célèbre maxime du chapitre 1 « La guerre repose sur le mensonge » s’ensuit d’exemples d’illustration, bien en accord avec le thème de la duperie :

« Capable, passez pour incapable ; prêt au combat, ne le laissez pas voir ; proche, semblez donc loin ; loin, semblez donc proche. Attirez l’adversaire par la promesse d’un avantage ; prenez-le au piège en feignant le désordre ; »

Mais la phrase se poursuit sans coupure avec des injonctions n’ayant plus aucun rapport avec le thème de la duperie, sans qu’aucune séparation ne soit faite :

« Capable, passez pour incapable ; prêt au combat, ne le laissez pas voir ; proche, semblez donc loin ; loin, semblez donc proche. Attirez l’adversaire par la promesse d’un avantage ; prenez-le au piège en feignant le désordre ; s’il se concentre, défendez-vous ; s’il est fort, évitez-le. Coléreux, provoquez-le ; méprisant, excitez sa morgue. Dispos, fatiguez-le ; uni, semez la discorde. Attaquez là où il ne vous attend pas ; surgissez toujours à l’improviste. »

Dans le même passage (et, dans un premier temps, dans la même phrase), sont donc livrées des préceptes relatifs à la duperie, puis, sur le même ton, à la réaction tactique à avoir face aux actions adverses, à la manipulation du général ennemi et enfin la nécessité d’user d’initiative et de surprise !

Dès lors, la ponctuation même revêt également une grande importance. Ainsi, Samuel Griffith traduit au chapitre 6 :

« Celui dont l’avance est irrésistible fond sur les points faibles de l’ennemi ; celui qui, lorsqu’il bat en retraite, ne peut être poursuivi, se déplace si promptement qu’il ne peut être rejoint. »

Cette contient clairement deux préceptes distincts : attaquer les points faibles de l’ennemi d’une part, et effectuer des déplacements rapides de l’autre. Une phrase, deux idées. Le risque d’amalgame est en outre renforcé par la structure anaphorique employée (« Celui … celui »). Notons que Jean Lévi choisit, lui, de consacrer une phrase à chaque idée :

« Il s’avance sans que l’autre puisse le contrer, car il s’insinue dans ses vides. Il se retire sans qu’il puisse le poursuivre, tant ses mouvements sont rapides. »

Chacune des versions françaises présente ainsi de façon différente l’enseignement de Sun Tzu. Les traducteurs cherchent bien souvent à avoir des paragraphes sensiblement équilibrés en taille. Le groupe Denma a été le seul à s’affranchir de ce souci d’équilibre, en plaçant des marques de paragraphe sans souci d’harmonie visuelle.

Si toutes les versions proposent in fine ce regroupement des idées par paragraphes, la facilitation de lecture qui en résulte se révèle très variable selon les traductions. En plaçant un titre à chacun des regroupements et en n’hésitant pas à réageancer le texte pour regrouper les maximes relevant de thématiques identiques, la traduction la plus immédiatement abordable s’avère être la version en manga.

Pour vous convaincre de l’importance du séquençage des paragraphes, prenez le temps de vous livrer à ce petit exercice :

J’ai reproduit ici un extrait du chapitre 5 tel que traduit par Jean Lévi :

En règle générale, on use des moyens réguliers au moment de l’engagement ; on recourt aux moyens extraordinaires pour emporter la victoire. Qui sait user des moyens extraordinaires est infini comme le Ciel et la Terre, inépuisable comme l’eau des grands fleuves. Il est le Soleil et la Lune qui disparaissent et réapparaissent tour à tour, il est le cycle des saisons qui expirent et renaissent en une ronde sans fin !

Bien qu’il n’y ait que cinq notes, cinq couleurs et cinq saveurs fondamentales, ni l’ouïe, ni l’œil, ni le palais ne peuvent en épuiser les infinies combinaisons. De même, bien que le dispositif stratégique se résume aux deux forces, régulières et extraordinaires, elles engendrent des combinaisons si variées que l’esprit humain est incapable de les embrasser toutes. Elles se produisent l’une l’autre pour former un anneau qui n’a ni fin ni commencement. Qui donc pourrait en faire le tour ?

Et là le même texte, mais découpé selon la traduction du groupe Denma :

En règle générale,
on use des moyens réguliers au moment de l’engagement ;
on recourt aux moyens extraordinaires pour emporter la victoire.

§

Qui sait user des moyens extraordinaires
est infini comme le Ciel et la Terre,
inépuisable comme l’eau des grands fleuves.

Il est le Soleil et la Lune
qui disparaissent et réapparaissent tour à tour,

§

il est le cycle des saisons
qui expirent et renaissent en une ronde sans fin !

§

Bien qu’il n’y ait que cinq notes,
cinq couleurs
et cinq saveurs fondamentales,
ni l’ouïe, ni l’œil, ni le palais ne peuvent en épuiser les infinies combinaisons.

De même, bien que le dispositif stratégique se résume aux deux forces, régulières et extraordinaires,
elles engendrent des combinaisons si variées que l’esprit humain est incapable de les embrasser toutes.

Elles se produisent l’une l’autre
pour former un anneau qui n’a ni fin ni commencement.
Qui donc pourrait en faire le tour ?

Demandez à deux personnes de lire chacune un texte. Vous verrez que toutes deux en auront eu une vision complètement différente de par le simple découpage en paragraphes !

Source de l’image : Photo de l’auteur

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