L’art de la guerre de Sun Tzu, ouvrage militaire préféré des civils

Un traité militaire qui inspire surtout le monde civil !

Un traité militaire qui inspire surtout le monde civil !

Contre toute attente, le succès que rencontre aujourd’hui Sun Tzu ne vient pas tant du monde militaire que du monde civil. Si L’art de la guerre dispose d’une incontestable stature de par sa position de plus ancien traité stratégique du Monde, l’affirmation selon laquelle il serait enseigné dans toutes les académies militaires est inexacte (nous consacrerons bientôt un billet à ce sujet). A part peut-être pour les guérillas latino-américaines, la doctrine de Sun Tzu n’a jamais servi de référence, pas même en Chine où il constitua pourtant pendant neuf cents ans la base des études stratégiques qu’il fallait absolument maîtriser pour passer les examens de fonctionnaire militaire impérial.

Au sein de la communauté militaire, le traité de Sun Tzu ne sert donc à rien d’autre qu’à fournir des citations pour justifier a posteriori une idée de manœuvre. Nous avions vu dans notre billet Quel est aujourd’hui l’intérêt de lire Sun Tzu ? voire dans notre article Doit-on enseigner Sun Tzu aux militaires ? que si L’art de la guerre pouvait bien présenter un intérêt pour le militaire, il ne pouvait en aucun cas servir de manuel de doctrine. Nous avions de toute façon évoqué la quasi-impossibilité d’utiliser un traité de stratégie comme doctrine.

En revanche, force est de constater le succès de ce texte dans le monde civil, notamment à travers ses innombrables versions et surtout la quantité et la diversité de ses transpositions à tous les domaines possibles : là où au départ seuls les mondes de l’économie et de l’entreprise avaient trouvé un intérêt dans le traité chinois, il n’existe guère aujourd’hui de discipline qui ne connaisse pas sa transposition de L’art de la guerre.

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Des différentes interprétations possibles de L’art de la guerre

Un texte qui peut être interprété de multiples façons

Un texte qui peut être interprété de multiples façons

A travers deux articles parus en 2011 dans la Revue Défense Nationale[1], nous avons identifié quatre niveaux de lecture de L’art de la guerre : littérale, interprétative, systémique et holistique. Non seulement chaque niveau peut conduire à une compréhension différente d’une même maxime, mais en outre plusieurs interprétations peuvent être tirées d’un même niveau (à part peut-être le premier, issu de la stricte compréhension linguistique de l’énoncé). Le traité de Sun Tzu prête le flanc à largement plus d’interprétations qu’un INF 202 « Manuel de la section d’infanterie » ou un FT 02 « Tactique générale ». Aussi, face à la variété – et parfois l’incongruité – de certaines de ces interprétations, nous pouvons nous demander s’il n’y aurait pas au final autant de lectures possibles de L’art de la guerre qu’il y a de lecteurs ? Autrement formulé : le traité de Sun Tzu pourrait-il être vu comme la Bible de la stratégie – le terme « Bible » n’étant pas ici à comprendre comme synonyme d’ « ouvrage de référence », mais bien comme le texte religieux dans son caractère amphibologique ?

Nous ne le pensons pas.

Certes, la tradition chrétienne a elle-même distingué « quatre sens de l’Ecriture » (littérale, allégorique, tropologique et anagogique[2]) pour expliquer les « lectures plurielles » du texte sacré. Mais il nous parait évident que le champ d’interprétation du traité chinois est largement moins étendu que celui de la Bible, ou tout et son contraire peut être trouvé.

Pourquoi ?

Contrairement à ce que l’on pourrait penser intuitivement, la taille relativement réduite du traité ne parait pas pouvoir en être l’explication : un texte comme le Tao Tö King de Lao Tseu n’est guère plus épais que L’art de la guerre, et pourtant la profondeur que l’on y trouve ne cesse d’être explorée.

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Sun Tzu est-il immoral ?

Sun Tzu : un exemple à ne plus suivre ?

Sun Tzu : un exemple à ne plus suivre ?

En recherchant le pragmatisme et l’efficacité, Sun Tzu parvient à se détacher grandement du bain sociétal de son époque. L’exemple le plus emblématique en est probablement son rejet des croyances religieuses :

« La prévision ne vient ni des esprits ni des dieux ; elle n’est pas tirée de l’analogie avec le passé pas plus qu’elle n’est le fruit des conjectures. Elle provient uniquement des renseignements obtenus auprès de ceux qui connaissent la situation de l’adversaire. » (chapitre 13)

« Faites taire les rumeurs, proscrivez les sorts et vos hommes vous suivront jusque dans la mort. » (chapitre 11)

Ce pragmatisme est une des principales raisons de l’intemporalité du traité, mais s’avère également source d’un possible rejet pour cause d’« immoralité ». Il en est ainsi de sa préconisation du pillage :

« En appâtant [ses hommes] par la promesse de récompenses, [le général] les incite à attaquer l’ennemi pour s’emparer du butin. » (chapitre 2)

…ou de son injonction de placer ses propres hommes dans des situations désespérées pour les obliger à se battre comme des lions.

« On jette [ses soldats] dans une situation sans issue, de sorte que, ne pouvant trouver le salut dans la fuite, il leur faut défendre chèrement leur vie. Des soldats qui n’ont d’autre alternative que la mort se battent avec la plus sauvage énergie. N’ayant plus rien à perdre, ils n’ont plus peur ; ils ne cèdent pas d’un pouce, puisqu’ils n’ont nulle part où aller. » (chapitre 11)

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Quel est aujourd’hui l’intérêt de lire Sun Tzu ?

Pourquoi consacrer du temps à étudier ce traité ?

Pourquoi consacrer du temps à étudier ce traité ?

L’art de la guerre ne se présente pas comme un manuel de doctrine moderne, aisé à aborder. Or, à la différence d’un traité comme celui de Clausewitz, il n’existe que peu (voire pas) d’exégèse militaire en français du traité chinois. Des ouvrages francophones – ou des traductions – paraitront peut-être avec le temps, mais pour l’heure, chaque lecteur désireux de véritablement comprendre le système exposé dans L’art de la guerre est tenu de refaire le long cheminement d’assimilation de la philosophie de Sun Tzu, ne pouvant guère se reposer sur des écrits prémâchant ce travail. Dès lors, pourquoi consacrer du temps à l’appropriation de ce traité vieux de près de 2500 ans ?

En tout premier lieu, L’art de la guerre présente une formidable valeur illustrative de par sa prétention à être le tout premier écrit stratégique de l’humanité. Si certaines assertions de Sun Tzu apparaissent aujourd’hui comme des évidences, il faut bien se rappeler que le stratège chinois fut le premier à les formuler par écrit[1] :

  • réduction au strict nécessaire des destructions chez l’adversaire ;
  • préférence pour l’approche indirecte (diplomatie, ruse, etc.) ;
  • recours au combat indirect ;
  • impératif du renseignement ;
  • primauté de la manœuvre ;
  • nécessité de créer l’incertitude chez l’ennemi ;
  • recherche de l’effet de surprise ;
  • obligation d’être réactif et de savoir exploiter les situations ;

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L’art du grand n’importe quoi

Sun Tzu aurait-il vraiment cautionné cela ?

Sun Tzu aurait-il vraiment cautionné cela ?

Un article intitulé « Petit manuel de cyberguerre économique d’après Sun Tzu » est paru dans le numéro 24 des Grands dossiers de Diplomatie magazine. Ce texte est très intéressant, car il est la parfaite illustration que l’on peut écrire à peu près n’importe quoi en se recommandant de Sun Tzu. L’auteur s’est en effet ici essayé à rédiger un « Art de la guerre appliqué à la cyberguerre économique » ; et le résultat est plutôt édifiant pour qui connait un tant soit peu le traité de Sun Tzu. A titre d’exemple, voici comment l’auteur de l’article transpose à sa thématique le chapitre 12 de L’art de la guerre :

  1. De l’art d’attaquer par le feu

Il ne faut pas hésiter à « faire feu » en face d’attaques non conventionnelles et dénoncer sans scrupules les internautes qui ne respectent pas les conditions générales d’utilisation édictées par un média. Par exemple, nous recommandons la dénonciation des faux profils ou usurpations d’identité aux administrateurs d’un site (Facebook, Twitter, Wikipédia, etc.) De même, le recours à un arsenal juridique en cas de diffamation ou d’attaques illégales doit faire partie des solutions envisagées.

Nous invitons le lecteur à se replonger dans ce 12e chapitre (très bref : moins de 500 mots) pour réaliser à quel point la transposition citée ici n’a absolument aucun rapport avec les idées développées par Sun Tzu. L’auteur s’est simplement appuyé sur le titre du chapitre, « attaquer par le feu », et a laissé libre cours à son imagination. Et ne croyez pas qu’il s’agit là d’un contre-exemple : tout l’article est de la même trempe !

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