Du rejet de l’honneur

Le bon général ne doit pas rechercher les honneurs

Le bon général ne doit pas rechercher les honneurs

Le thème de l’honneur est un d’un abord relativement délicat dans L’art de la guerre. En effet, Sun Tzu y réserve un usage différent suivant que le terme est utilisé dans son acceptation de « gloire, considération des autres » ou dans celle de « réputation, fierté personnelle ». Tout en considérant qu’un grand général doit être honoré pour ses victoires, ce dernier ne doit cependant pas être mû par son honneur.

Bien sûr, les grands généraux méritent d’être « honorés » et d’être « couverts de gloire » :

« Un prince avisé et un brillant capitaine sortent toujours victorieux de leurs campagnes et se couvrent d’une gloire qui éclipse leurs rivaux grâce à leur capacité de prévision. » (chapitre 13)

Ce qui fait qu’un général mérite d’être honoré, c’est qu’il est victorieux. Mais si la « victoire » est l’objectif du chef militaire (le mot est utilisé 39 fois à travers le traité), souvenons-nous toutefois que l’objectif suprême est d’être victorieux en ayant fait couler le moins de sang possible (cf. notre billet Sun Tzu est-il un théoricien de la non-guerre ?).

La recherche de cette victoire, en un minimum de violence, se fait dès lors par tous les moyens. Seule compte la victoire. A ce titre, L’art de la guerre dépasse toute considération moralisante, tout code d’honneur. Sun Tzu va jusqu’à exalter des techniques telles que la trahison ou la corruption (appelées « mensonge » ou « stratagème » dans L’art de la guerre). Il n’est pas de « droit des conflits armés » : tous les moyens sont bons pourvu qu’ils assurent la victoire. La fin justifie les moyens…

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Sun Tzu peut-il aider les sapeurs-pompiers ?

L'art de la guerre contre le feu

L’art de la guerre contre le feu

L’art de la guerre pourrait-il être d’une quelconque inspiration dans le domaine de la lutte contre les incendies ?

La question n’aurait en effet rien d’incongru puisque Sun Tzu consacre un chapitre entier aux attaques par le feu[1]. En outre, un grand nombre de pompiers étant militaires[2], L’art de la guerre pourrait faire partie de leurs classiques doctrinaires.

Si Sun Tzu voit le feu essentiellement pour son potentiel d’attaque (les attaques par le feu), il évoque également comment s’en prémunir :

« Toute armée doit connaître les modalités inhérentes aux cinq sortes d’attaques par le feu, afin de s’en protéger par les moyens appropriés. » (chapitre 12)

Pourtant, il n’y a rien à tirer de Sun Tzu dans ce domaine !

En effet, L’art de la guerre traite de… guerre ! Et la guerre est d’abord un affrontement de volontés. Comme l’a défini le général Beaufre en parlant de la stratégie, une « dialectique des volontés employant la force pour résoudre les conflits[3] ». Ici, « l’adversaire » ne serait qu’un phénomène physico-chimique (induisant potentiellement des effets mécaniques) dépourvu de toute intelligence, volonté, ou ruse. Adversaire complexe, mais mécanique. Aucun besoin de convaincre l’ennemi, de le faire renoncer à ses projets, de le duper : on le vainc en cassant sa mécanique.

Apportons toutefois une nuance : il est souvent apparu que le feu avait un comportement étonnant et que les pompiers, s’ils n’y prenaient garde, pouvaient eux-mêmes créer des modifications dans le comportement de l’incendie. C’est dès lors face au facteur « surprise » que le pompier est confronté[4].  Mais force est de constater que les préceptes et la philosophie de L’art de la guerre ne coïncident pas avec la globalité de cette lutte.

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La notion de forme chez Sun Tzu

Le sans-forme domine l'ayant-forme

Le sans-forme domine l’ayant-forme

La notion de « forme », relativement peu familière à nos conceptions occidentales, est très importante dans L’art de la guerre. Elle est essentiellement évoquée au chapitre 6, où Sun Tzu expose que l’art militaire trouve son point d’aboutissement dans l’art de faire disparaître les formes :

« Infiniment mystérieux, il occulte toute forme ; suprêmement divin, il ne laisse échapper aucun bruit : c’est ainsi que le parfait chef de guerre se rend maître du destin de l’adversaire. » (chapitre 6)

« Une formation militaire atteint au faîte ultime quand elle cesse d’avoir forme. Sitôt qu’une armée ne présente pas de forme visible, elle échappe à la surveillance des meilleurs espions et déjoue les calculs des généraux les plus sagaces. » (chapitre 6)

Cette notion de forme s’entend chez Sun Tzu comme la disposition des troupes, rigide (en ligne, en arc de cercle, en triangle pointe en avant, …), laissant déduire de sa simple observation le type de manœuvre choisie. En ce sens, elle pourrait être synonyme de « formation ». La quintessence de la manœuvre réside donc dans la totale fluidité, évoquée dans un billet précédent :

« La forme d’une armée est identique à l’eau. L’eau fuit le haut pour se précipiter vers le bas, une armée évite les points forts pour attaquer les points faibles ; l’eau forme son cours en épousant les accidents du terrain, une armée construit sa victoire en s’appuyant sur les mouvements de l’adversaire. Une armée n’a pas de dispositif rigide, pas plus que l’eau n’a de forme fixe. » (chapitre 6)

De façon ultime, cette absence de forme pourrait conduire au combat en essaim.

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Sun Tzu faisait-il de l’aïkido ?

Utiliser la force de l'adversaire

Utiliser la force de l’adversaire

La philosophie du yin et du yang, qui voit le monde comme une transformation perpétuelle, forme le soubassement de la culture stratégique de la Chine traditionnelle : l’intelligence du réel et des mutations en cours permet de gérer et d’agir à bon escient. Connaissant le sens des flux, c’est en les épousant que, paradoxalement, le stratège les dirige par synergie et coïncidence. A l’instar d’un art martial comme l’aïkido, c’est en accompagnant ces flux, en se faisant l’allié de plus fort que soi, qu’une telle apparente soumission peut déboucher sur une domination sans équivoque possible. L’art du stratège consiste ainsi à tirer le maximum d’effet par un travail de configuration des situations, comme l’eau qui tire sa puissance du fait de la gravité. Il faut tirer profit des potentiels inscrits dans les situations en les combinant avec des desseins à long terme. Il s’agit d’une culture stratégique d’inspiration indirecte qui privilégie l’action en fonction plutôt qu’a priori et en force. Une fois encore, nous voyons que Sun Tzu privilégie la conduite en cours d’action à une planification rigide (cf. notre billet Une qualité : la réactivité).

« Celui-là qui remporte la victoire en sachant profiter des manœuvres adverses possède un art réellement divin. » (chapitre 6)

A noter que cette injonction semble entrer en conflit avec celle de combattre l’ennemi dans ses plans : soit on l’empêche systématiquement de porter ses coups à pleine puissance, soit on le laisse faire pour retourner cette puissance contre lui.

Il n’y a donc pas qu’une seule application possible des enseignements de Sun Tzu, mais plusieurs, parmi lesquelles le général aura à choisir.

Source de l’image : Maître Morihei Ueshiba, fondateur de l’aïkido

De la fluidité de la manœuvre

« La forme d'une armée doit être identique à l'eau. » (chapitre 6)

« La forme d’une armée doit être identique à l’eau. » (chapitre 6)

« Si des troupes peuvent parcourir mille lieues tout en restant fraîches et disposes, c’est qu’elles ne rencontrent pas d’ennemi sur leur chemin. » (chapitre 6)

Cette maxime semble relever de la tautologie.

Elle recèle cependant une véritable profondeur. Pour s’en rendre compte, mettons-la en rapport avec les propos qui la suivent :

« Si des troupes peuvent parcourir mille lieues tout en restant fraîches et disposes, c’est qu’elles ne rencontrent pas d’ennemi sur leur chemin. Qui emporte toutes les places qu’il attaque investit des villes qui ne sont pas défendues. Qui tient toutes les places qu’il défend défend des places qui ne sont pas attaquées. Car nul n’est capable de repousser une offensive bien conduite, ni de briser une défense supérieurement menée. »

Succession d’évidences ? Pas du tout ! Ce que nous dit ici Sun Tzu, c’est qu’il ne faut pas rechercher les points durs, mais au contraire passer par les faiblesses du dispositif.

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