De la signification du Dào

Le dào.

Dans son introduction à Relire L’art de la guerre de Sun Tzu[1], Jean-François Phélizon expose une vision inédite (au moins en français) du concept de « dào[2] ». Vision que personnellement nous ne partageons pas, mais que nous trouvons particulièrement intéressante à relayer car expression de la réflexion française sur L’art de la guerre.

Sa lecture de l’idéogramme 道 (prononcer « dao ») amène en effet Jean-François Phélizon à affirmer que pour Sun Tzu, « l’action stratégique procède d’une direction qui s’impose à tous les membres du groupe ; en ce sens, la stratégie n’est autre qu’une règle d’action collective ». Le sens qu’il attribue au terme dào est en effet que le peuple (et pas seulement le général) aurait un objectif commun, transcendant, qui l’exalterait à aller au combat pour accomplir cet objectif.

Jean-François Phélizon justifie ainsi cette lecture : « Le caractère chinois 道 (dào) : route, chemin, doctrine (et par extension, conduire, éduquer), est composé de deux radicaux dont l’un signifie aller et l’autre en avant. Nous pensons que le dào est proche du concept de stratégie parce que, justement, la stratégie d’un groupe n’est autre qu’un chemin parcouru en commun, et qu’elle présuppose une direction et une règle communes. »

Pour lui, si la vision (la ligne directrice) est bien celle du chef, elle doit être partagée par le groupe, faute de quoi aucune stratégie n’est possible. Ce partage instaurerait la règle d’action. Il créerait la force morale. Dans son ouvrage L’action stratégique[3], Jean-François Phélizon a longuement exposé que le dào était souvent une envie, de caractère irrationnel, et qu’il devait être rationalisé. Mais le groupe ne marche pas au rationnel. Il n’idéalise pas non plus. Il est en revanche sensible à ce que l’on peut appeler la transcendance. D’où le « chiasme stratégique » grâce auquel la vision du chef serait tellement partagée, tellement présente, que les membres du groupe oublieraient leur individualité pour réaliser la vision (« parcourir le chemin »), fût-elle une chimère. C’est ainsi que la stratégie du chef deviendrait le moteur du groupe.

Nous ne partageons pas ce point de vue.

De tous les commentaires de spécialistes que nous avons pu lire, il ressort en effet que le dào ne concerne que le général : soit sous la forme de l’objectif qu’a fixé le souverain (au général et à lui seul), soit comme la capacité du général à faire obéir ses hommes. D’ailleurs, Jean-François Phélizon donne lui-même comme traduction au chapitre 1 :

La vision [traduction de l’idéogramme 道] met les soldats d’accord avec leurs chefs et les convainc d’avoir à se battre. Des combattants enthousiastes deviennent indifférents au danger et obéissent aux ordres qu’ils reçoivent sans se soucier de leur propre vie.

Au chapitre 10, Sun Tzu précise également :

« Considérez les soldats comme vos enfants : ils vous accompagneront dans les vallées les plus profondes. Traitez-les comme vos fils bien-aimés : ils seront prêts à mourir pour vous. »

Nous comprenons ici que c’est uniquement grâce à son charisme et à ses qualités à fédérer ses hommes que le général se fait obéir. Et non parce que les hommes croient en un idéal supérieur à leur vie. D’ailleurs, il est dit au chapitre 11 :

« Le jour où vous donnez l’ordre d’engager la bataille, les soldats peuvent se mettre à pleurer et à mouiller de larmes le rabat de leurs tuniques. »

Bien sûr, la notion cachée derrière l’idéogramme 道 est très complexe, même pour un Chinois. En témoigne la diversité de traduction de ce terme :

  • Vision (J.-F. Phélizon 2008 ; 1999 : Stratégie)
  • Doctrine (père Amiot)
  • Influence morale (Samuel Griffith)
  • Vertu (Valérie Niquet, Jean Lévi)
  • Dao (Tang Jialong) ou Tao (Groupe Denma)
  • Idéologie (Alexis Lavis)
  • Justice (Luo Shenyi)
  • Sens moral (James Trapp)
  • Politique (Xu Xiaojun et Jia Xiaoning)
  • Justesse morale (Tsai Chih Chung traduit par C. Maréchal)
  • Influence morale (Wang Xuanming)

Et encore, notre sélection de traductions de l’idéogramme 道 s’est limitée à la seule phrase du chapitre 1 : « La vision met les soldats d’accord avec leurs chefs et les convainc d’avoir à se battre. » Ailleurs dans le traité, de nombreux autres termes peuvent être employés lorsque l’idéogramme réapparaît (« domaine », « affaire », « question », etc.).

Une autre illustration de la diversité de compréhension d’un tel terme suivant les traductions peut être trouvé au chapitre 3, où Jean Lévi traduit :

« Celui qui sait harmoniser la volonté des inférieurs et des supérieurs aura la victoire. »

Cela va bien dans le sens du « dào, volonté des hommes de suivre leur chef ». Mais cette même phrase est traduite différemment par Valérie Niquet :

« Celui dont les soldats, du haut en bas de la hiérarchie, sont unis autour du même objectif, remporte la victoire. »

Cette interprétation va ici en revanche bien dans le sens proposé par Jean-François Phélizon. A noter que la traduction de ce dernier est, elle, neutre sur le sujet :

« Sera victorieux […] celui qui sait animer son armée par une même volonté de vaincre. »

Pour conclure, Jean Lévi fournit ses précisions concernant le dào : « Il est possible de tirer n’importe quoi des étymologies. Dào a les sens les plus divers suivant les contextes : chemin, parcours, cycle, action, mouvement, principe ultime (voire Dieu), doctrine, discours, technique, etc… J’avais traduit dào dans sa première occurrence du chapitre I du Sun Tzu par « vertu » (dans le sens de Virtù qu’il a par exemple chez Machiavel) ; mais en langage plus moderne, on pourrait traduire par « charisme ». Il pourrait aussi avoir le sens de « techniques de manipulation », mais cette acception viendrait recouvrir en partie ce qui est dit plus bas de l’organisation. De toute façon le dào est l’apanage du général qui doit faire en sorte que ses soldats adhèrent avec enthousiasme à ce qui en principe répugne le plus aux hommes- tout au moins à des paysans enrôlés de force dans des armées de conscrits- risquer sa vie. Des traités tels le Weiliao, les Six arcanes, le Wuzi ou bien le chapitre XV de l’Encyclopédie philosophique des Han, le Huainanzi, s’étendent longuement sur cet aspect de l’art du commandant ; le dào assure la cohésion et l’unité de l’armée mais il n’est pas en lui-même cette unité. »[4]

Cette interprétation de Jean-François Phélizon de la notion de dào, particulièrement iconoclaste parmi les exégèses de Sun Tzu, a le grand mérite d’apporter des idées neuves à la lecture de L’art de la guerre. Merci !


[1] Jean-François Phélizon, Relire l’Art de la Guerre de Sun Tzu, 2e édition, Editions Economica, Paris, 2008.

[2] Précédemment connue sous le terme de « tao », la transcription « dào » est celle imposée par le système « pinyin », actuellement en vigueur pour la romanisation des caractères chinois.

[3] Jean-François Phélizon, L’action stratégique, Editions Economica, Paris, 1998.

[4] Correspondance de l’auteur avec Jean Lévi.

Source de l’image

Une réflexion au sujet de « De la signification du Dào »

  1. Il me semble néanmoins que le soldat n’est pas forcément l’instrument du général. En effet, si le statut général des militaires français rappelle l’importance de la discipline et l’execution de la mission, nombre d’exemples historiques prouvent que la stratégie peut être aussi modelée par les choix des masses de soldats ou ceux de petites unités. Comment ne pas ainsi évoquer ces légions romaines qui prenaient faits et cause pour tel ou tel général au détriment de l’empereur, ces croisés s’emparant, contre toute attente, de Byzance sur la route de Jérusalem, ces soldats révolutionnaires de l’an mille qui dépassent les projets de leurs chefs ou encore plus récemment les Bassidji iraniens qui renversent un rapport de force défavorable pendant la guerre Iran-Irak…
    Merci.

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