La ruse et les stratagèmes sont particulièrement valorisés chez Sun Tzu (cf. notre précédent billet De la duperie), tout comme dans le reste de la littérature militaire chinoise qui abonde d’exemples de ruses permettant de remporter la victoire d’une manière indirecte sans avoir à combattre. Les opérations militaires réussies mais considérées comme coûteuses et aventuristes sont en revanche toujours condamnées.
En apôtre de la ruse, Sun Tzu tient donc une position radicalement opposée à celle de Clausewitz. Pour ce dernier, la ruse va obérer des forces qui pourront se révéler faire cruellement défaut au point décisif. Le stratège prussien conclut d’ailleurs que seuls les faibles ont recours à la ruse :
« Quel que soit notre penchant à voir les chefs de guerre se surpasser en astuces, en habilité et en feintes, il faut reconnaître que ces qualités se manifestent peu dans l’Histoire et se sont rarement fait jour parmi les masses des évènements et des circonstances. […] Ce qui, en guerre, ressemble [à la ruse] –ordres et plans factices, fausses nouvelles répandues à l’intention de l’ennemi, etc.- est généralement si peu efficace dans le domaine de la stratégie qu’on ne peut y recourir qu’en certaines occasions isolées qui se présentent d’elles-mêmes. […] Le sérieux de l’amère nécessité rend l’action directe si urgente qu’elle ne laisse pas place au jeu. » (De la guerre, Livre III, chapitre 10)
Clausewitz n’envisage par exemple pas qu’une diversion puisse produire de véritables effets avec un nombre réduit de moyens. Au contraire :
« [La diversion] est fréquemment néfaste. […] Toute diversion apporte la guerre dans un secteur où elle n’aurait pas pénétré sans cela ; elle fera donc toujours lever quelques forces ennemies qui seraient restées inactives. » (De la guerre, Livre VII, chapitre 10)
Toutefois, contrairement à ce que l’on pourrait croire, la culture de la ruse n’est pas totalement étrangère à l’Occident. La promotion du stratagème était par exemple très présente chez le maréchal de Saxe. Inversement, si les Chinois ont, sur toute leur histoire eu un rapport à la ruse globalement plus décomplexé que les Occidentaux, cela n’a pas empêché certains courants philosophiques chinois comme le confucianisme de la condamner : l’usage du mensonge, même restreint à la guerre, était farouchement condamné ; la « fourberie » était dénoncée comme indigne de « l’honnête homme » et du bon souverain. L’usage de la Vertu devait permettre dans faire l’économie : le prince véritablement sage pouvait, selon les confucéens, soumettre tous les peuples par le seul exemple qu’il donnait de la charité et de la justice, subjuguant ses adversaires sans verser une goutte de sang. Cela explique d’ailleurs pourquoi le livre des 36 stratagèmes, entièrement consacré aux ruses, fut condamné par les lettrés confucianistes pour son amoralisme.