Comparaison entre les textes de Sun Tzu et de Wu Zixu

Wu Zixu et Sun Tzu dans le manhua L'art de la guerre (paru en France en 2009)

Wu Zixu et Sun Tzu dans le manhua L’art de la guerre (paru en France en 2006)

Nous avons présenté au travers des précédents billets le traité militaire de Wu Zixu, possible contemporain, compagnon et inspirateur de Sun Tzu. Nous allons ici étudier les similitudes entre leurs deux textes.

Globalement, les deux traités abordent les mêmes sujets (sachant que nous ne considérons ici que de la partie militaire du traité de Wu Zixu). Toutefois, tous ne sont pas traités de la même façon. Ainsi, Sun Tzu disserte longuement sur les espions, mais pas Wu Zixu : ce dernier évoque bien le principe de renseignement, mais sans expliciter comment l’acquérir. A l’inverse, on trouve chez Wu Zixu  des idées qui ne seront pas explicitement reprises chez Sun Tzu, bien que présentant un fort intérêt :

« Il est important de bien déterminer un objectif à attaquer. » (Wu Zixu, chapitre 3)

Autre exemple : Wu Zixu évoque la formation du général, sujet dont l’absence de traitement par Sun Tzu nous avait frustrés (cf. notre billet Le génie militaire, la (fausse) recette de la victoire ?). Alors que Sun Tzu se contente d’affirmer que le général doit, à peu de choses près, être parfait, Wu Zixu évoque qu’il doit réfléchir sur la place des cinq éléments (métal, bois, eau, feu et terre). Cela peut certes paraitre insuffisant pour comprendre comment l’on devient un grand général, mais la réflexion a au moins le mérite d’être amorcée.

Des thèmes fondamentaux sont communs aux deux stratèges, un certain nombre de préceptes faisant directement écho à ceux de Sun Tzu. En voici un premier recensement :

L’affrontement armé ne doit être que le dernier recours :

« Conquérir par les armes, c’est la méthode qu’il ne faut employer qu’en dernier recours. » (Wu Zixu, chapitre 1)

« Le mieux, à la guerre, consiste à attaquer les plans de l’ennemi ; ensuite ses alliances ; ensuite ses troupes ; en dernier ses villes. » (Sun Tzu, chapitre 3)

Manœuvrer pour comprendre les intentions de l’ennemi :

« Disposer les troupes à la position visible pour sonder le jugement du commandant de l’ennemi, ainsi, bien distinguer le but réel de l’ennemi. » (Wu Zixu, chapitre 4)

« Examinez les plans de l’ennemi pour en connaître les mérites et démérites ; poussez-le à l’action pour découvrir les principes de ses mouvements ; forcez-le à dévoiler son dispositif afin de déterminer si la position est avantageuse ou non ; harcelez-le afin de repérer ses points forts et ses points faibles. » (Sun Tzu, chapitre 6)

Manœuvrer pour mettre l’ennemi dans l’incertitude sur nos intentions :

« Créer des situations incertaines pour […] troubler les plans de l’ennemi. » (Wu Zixu, chapitre 4)

« Le général modifie ses objectifs, bouleverse ses plans et nul ne le devine. Il déplace ses bivouacs, varie ses itinéraires et déjoue toute prévision. […] Il est comme le berger qui pousse son troupeau tantôt ici, tantôt là, sans que nul ne sache où il va. » (Sun Tzu, chapitre 11)

Ne pas attaquer un ennemi en situation de force :

« N’interceptez pas un adversaire en formation rigoureuse, avec des étendards bien rangés. N’attaquez pas la position solide de l’ennemi. Ne déclenchez pas une offensive quand le moral de troupe ennemie est excellent. » (Wu Zixu, chapitre 4)

« Parce qu’il a un parfait contrôle de la manœuvre, il n’affronte pas des bannières fièrement déployées ni des bataillons impeccablement ordonnés. » (Sun Tzu, chapitre 7)

User de duperie :

« Quand l’ennemi est plus fort que nous, si sa position est effectivement plus forte, on peut présenter de fausses positions clairsemées sur notre ligne pour le tromper. Si l’ennemi se promène d’un air conquérant ou qu’il est rempli de confiance le lui-même, on peut sciemment faire semblant d’être faible et de se trouver dans une situation difficile pour endormir la vigilance. Si l’adversaire est orgueilleux avant la bataille, comme s’il était sûr de la gagner, on peut adopter la tactique d’une attaque par embuscade pour obtenir une possible victoire. » (Wu Zixu, chapitre 7)

« Capable, passez pour incapable ; prêt au combat, ne le laissez pas voir ; proche, semblez donc loin ; loin, semblez donc proche. Attirez l’adversaire par la promesse d’un avantage ; prenez-le au piège en feignant le désordre. […] Attaquez là où il ne vous attend pas ; surgissez toujours à l’improviste.» (Sun Tzu, chapitre 1)

De façon générale, même si Wu Zixu n’évoque pas explicitement la notion de guérilla, il en développe, à l’instar de Sun Tzu, nombre de principes qui peuvent s’y appliquer, comme le fait de chercher à désorienter l’ennemi, le séduire, l’attirer loin dans l’intérieur de notre territoire, frapper ses points faibles, exécuter des raids inattendus, etc.

Wu Zixu, tout comme Sun Tzu, consacre également de larges passages à la réaction à adopter face à des signes de l’ennemi :

« Quand les troupes ennemies marchent à la campagne. Si brusquement il pleut fort, ils marchent alors difficilement sur un chemin boueux, la nourriture manque pour les gens et chevaux, alors on peut déclencher une offensive tout de suite.
Si le temps est mauvais, qu’il fait trop froid ou trop chaud, et que les troupes ennemies marchent longtemps, quand ils sont fatigués et ont faim, on peut déclencher une offensive tout de suite.
Si l’ennemi est moins nombreux et inquiet, ou qu’il est nombreux mais sans ordre, que leur camp se trouve sur un terrain plat sans ouvrages de défense, qu’ils sont isolés sans unité de soutien, on peut le déclencher une offensive tout de suite.
Si la force ennemie est nombreuse, mais qu’elle est en désordre, sans directives sérieuses sur le commandement et l’organisation, il existe une grande divergence entre les commandants, on peut le déclencher une offensive tout de suite.
Si les troupes ennemies sont assez fatiguées, que leur moral est bas et difficile à rétablir rapidement, les commandants sont incapables de diriger, alors on peut le déclencher une offensive tout de suite.
Si, au crépuscule, les troupes ennemies marchent vite sans s’arrêter, mais que leur camp est encore éloigné, alors on peut déclencher une offensive tout de suite.
Si la situation militaire de l’ennemi est critique, qu’il a déjà donné l’ordre de reculer, que les ennemis sont paniqués sous la pluie battante, alors on peut déclencher une offensive tout de suite.
Si la force ennemie est moins nombreuse et dans une situation mauvaise, ses soldats seront faibles et hésitants, ils auront peur d’avancer et de reculer, alors on peut déclencher une offensive tout de suite.
Agir en temps réel dans les dix cas susdits, c’est le secret pour vaincre l’ennemi et remporter la victoire pendant une opération militaire. »
(Wu Zixu, chapitre 6)

« L’ennemi est proche et se tient coi : il compte sur sa position stratégique ; l’ennemi est loin et pourtant nous provoque : il veut nous attirer ; il campe sur un lieu dégagé : il cache quelque atout ; les arbres remuent en grand nombre : l’ennemi avance ; de nombreux obstacles se dissimulent parmi les herbes : il se camoufle ; si les oiseaux s’envolent, il y a embuscade ; si les quadrupèdes fuient, il se prépare une offensive générale. […] L’ennemi se montre humble et renforce son dispositif : il se prépare à l’offensive ; ses hérauts sont pleins de morgue et il fait mine d’avancer : il s’apprête à battre en retraite. Lorsque les chars légers commencent à sortir pour se ranger sur les flancs, l’adversaire se déploie en ordre de bataille.
L’ennemi demande la paix sans pourparlers préalables : il complote.
Il avance en toute hâte, rangé en formation de combat : il a prévu une jonction ; moitié il bat en retraite, moitié il se lance à l’assaut : il nous appâte.
Les hommes s’appuient sur la hampe de leurs armes : l’armée est minée par la faim ; les soldats de corvée d’eau se servent avant les autres : l’armée est tenaillée par la soif ; en dépit d’un avantage évident, les troupes renoncent à attaquer : l’armée est à bout ; un camp où les oiseaux se posent est vide ; celui où retentissent des clameurs nocturnes est habité par la peur ; là où les soldats causent des troubles, les officiers manquent d’autorité, des bannières qui vacillent signalent le désordre ; quand les officiers s’emportent, c’est qu’ils sont excédés ; quand l’ennemi donne du grain à ses chevaux et de la viande à ses hommes, quand il abandonne ses marmites et renonce à regagner ses campements, c’est qu’il est aux abois.
Le général a-t-il perdu la confiance de ses hommes ? on les voit se rassembler et échanger des messes basses. L’armée est-elle découragée qu’on multiplie les récompenses ; est-elle en mauvaise posture qu’on multiplie les châtiments. […] Lorsque la partie adverse envoie des émissaires prendre des nouvelles, c’est qu’elle souhaite nous voir relâcher notre vigilance. Lorsque l’adversaire se porte à vos devants et tarde à engager le combat, sans toutefois se retirer, il convient de faire preuve de la plus grande circonspection. »
(Sun Tzu, chapitre 9)

Même la poussière est analysée :

« Au cours de l’opération militaire, il faut bien observer la disposition du front de l’ennemi, analyser le déploiement d’avance et de recul de l’adversaire, surtout observer attentivement et bien juger la poussière soulevée en route pendant le passage de l’ennemi, ainsi que la vapeur d’eau au-dessus de la troupe ennemie de marche en hiver.
Le matin, au soleil levant, on peut observer la vapeur d’eau émise par la troupe ennemie en marche ; au crépuscule, on peut observer la poussière soulevée en route pendant le passage de l’ennemi. Si la vapeur d’eau et la poussière soulevées en route sont ordonnées comme nuage léger, il montre que la troupe ennemie est en bon ordre, on ne peut pas l’attaquer à la légère.
Si la poussière soulevée est en désordre, en rouleau non droit, trouble et plus élevée, c’est le signe de la grande attaque ennemie, il faut redoubler de vigilance, traiter l’ennemi d’après la situation, organiser activement une offensive ou reculer tout de suite. »
(Wu Zixu, chapitre 6)

« De la poussière haute et droite signale une colonne de chars ; basse et évasée une armée de fantassins ; dispersée et en écharpe une corvée de bois ; rare et mobile les préparatifs d’un bivouac. » (Sun Tzu, chapitre 9)

Enfin, les deux stratèges consacrent des passages entiers à la spécificité du combat en montagne et près des cours d’eau :

« On peut attaquer et vaincre les troupes ennemies qui se déploient et stationnent sur un terrain élevé en hiver et sur un terrain bas en été. Si on stationne dans de grandes montagnes, on peut défendre fermement une position en exploitant l’avantage du terrain. Si on stationne en s’adossant à de grandes montagnes, on peut obtenir la victoire en exploitant l’avantage du terrain. Si on stationne devant de grandes montagnes, ce n’est pas favorable pour l’opération à cause du soleil qui éblouit. Si on stationne à droite de grandes montagnes, c’est favorable pour l’opération si on dispose d’un grand terrain pour pouvoir exécuter un mouvement tournant. Si on stationne à gauche de grandes montagnes, on a un petit terrain pour ce mouvement, il faut agir avec prudence.
Si on stationne en s’adossant à un grand fleuve ou à un lac, le combat sera le plus meurtrier, il faut se préparer au sacrifice. Stationner face à un grand fleuve ou un lac est le lieu le plus favorable au combat. On peut renforcer la défense en utilisant les avantages naturels. Stationner avec un grand fleuve ou un lac à sa droite, est un lieu où le combat est plutôt dangereux ; il faut rompre l’encerclement avec toutes ses forces quand on mène un combat sur cette zone dangereuse. Stationner près du grand fleuve ou lac à sa gauche est un lieu plutôt favorable au combat, on peut y engager une bataille en s’adaptant à la situation. »
(Wu Zixu, chapitre 3)

« Traversant les montagnes, on suivra les vallées et on choisira son camp à l’adret d’une hauteur ; on doit toujours chercher à combattre en position dominante et éviter d’avoir à monter à l’assaut. Telles sont les dispositions pour une armée en montagne.
On s’établira toujours à quelque distance d’un cours d’eau que l’on vient de traverser. Si l’armée adverse rencontre un fleuve dans sa progression, plutôt que de la combattre sur la rive opposée, attendez que la moitié de ses effectifs aient traversé pour attaquer. Si vous voulez livrer bataille, ne vous postez pas près de la rive, mais prenez position sur une éminence orientée au sud. Surtout, ne soyez jamais en aval de l’ennemi. Telles sont les dispositions à observer en milieu fluvial.
[…]
Une armée doit préférer les terrains élevés aux terrains bas ; elle prise l’adret et dédaigne l’ubac. Quand une armée a de quoi se nourrir et occupe des positions solides, elle se trouve à l’abri des maladies et peut être assurée de remporter la victoire.
En présence de monticules ou de remblais, on s’établira sur le versant ensoleillé, en y appuyant son flanc droit.
[…]
En cas d’averse sur le cours supérieur d’un fleuve que l’on veut traverser en aval, on ne franchira le gué qu’une fois la crue passée et l’étiage revenu à la normale. »
(Sun Tzu, chapitre 9)

Source de l’image : Scan de l’auteur de L’art de la guerre

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