Une qualité : la réactivité

Tel le serpent, l’armée doit toujours être prête à bondir sur son objectif

Tel le serpent, l’armée doit toujours être prête à bondir sur son objectif

La réactivité est une qualité essentielle prônée dans L’art de la guerre :

« Il faut […] profiter de la moindre opportunité pour emporter l’avantage. » (chapitre 1)

« A la guerre, il ne faut pas compter que l’ennemi ne viendra pas, mais être en mesure de le contrer. » (chapitre 8)

Sun Tzu a parfaitement conscience que l’exécution de tout plan est soumis à nombre d’aléas, qu’ils soient climatiques ou géographiques, ou qu’ils soient dus à une mauvaise intuition de ce qu’allait entreprendre l’adversaire. Sun Tzu chercher à minimiser le brouillard de la guerre par le renseignement, mais admet à demi-mot que les frictions demeurent possibles. Pour tenter d’obtenir la maîtrise sur ces facteurs, le général doit en comprendre la logique et s’y adapter. Ainsi, Sun Tzu décortique cette réactivité en quatre qualités primaires : coup d’œil tactique, intelligence, rapidité et manœuvrabilité.

La première de ces qualités est donc le coup d’œil tactique, c’est-à-dire la parfaite conscience du bon moment :

« Le grand chef de guerre […] ne laisse jamais passer l’occasion de la victoire. » (chapitre 4)

Ensuite, le chef doit disposer de l’intelligence de la réponse à apporter. Rien ne sert en effet de réagir vite si c’est pour réagir mal :

« [Les grands capitaines des temps jadis] savaient entreprendre toute action opportune et renoncer à toute entreprise désavantageuse. » (chapitre 11)

« Il n’est rien de plus funeste que de remporter des victoires et de conquérir des provinces dont on ne sait pas exploiter les fruits ; c’est un gaspillage inutile de forces. C’est pourquoi il est dit : « Le souverain avisé projette la victoire, le bon général l’exploite. » » (chapitre 12)

En troisième lieu vient, bien sûr, la rapidité de la réponse :

« A la guerre, tout est affaire de rapidité. » (chapitre 11)

« L’ennemi laisse béer l’ouverture : on s’y engouffre sans délai et on se rend maître de quelque point vital, sans lui laisser deviner la date choisie pour l’engagement. » (chapitre 11)

Rapidité nécessaire tant dans la prise de décision que dans la réalisation. Pour cela, il est indispensable de maîtriser le quatrième facteur qui est la capacité à mener cette réaction. La manœuvrabilité de l’armée est dès lors un facteur déterminant :

« L’armée de l’habile chef de guerre à la souplesse du grand serpent du mont Heng, le Chouai-Jan : quand on attaque sa tête on rencontre sa queue ; quand on attaque sa queue, on rencontre sa tête ; quand on attaque son ventre, la tête et la queue se portent à son secours. » (chapitre 11)

« [Le parfait chef de guerre] s’avance sans que l’autre puisse le contrer, car il s’insinue dans ses vides. » (chapitre 6)

La discipline de l’armée et l’entraînement des troupes, sont bien évidemment les maîtres-mots pour parvenir à un tel résultat :

« Parce qu’il a le contrôle du moral, un bon général évite l’ennemi quand il est d’humeur belliqueuse pour l’attaquer quand il est indolent ou nostalgique ; parce qu’il a la maîtrise de la résolution, il oppose l’ordre au désordre, le calme à l’affolement ; parce qu’il détient la maîtrise des forces, il oppose à des hommes qui viennent de loin des combattants placés à proximité du théâtre des opérations, à des soldats épuisés des troupes fraîches, à des ventres vides des ventres pleins ; parce qu’il a le parfait contrôle de la manœuvre, il n’affronte pas les bannières fièrement déployées ni des bataillons impeccablement ordonnés. » (chapitre 7)

Cette reconstitution d’une des briques du système de Sun Tzu est une excellente illustration du chaos qui règne dans L’art de la guerre et que nous évoquions dans notre précédent billet : nulle part dans le traité ne figurent les mots de « réaction » ou « réactivité » (excepté au chapitre 11 : « Si l’on me demande si un général peut faire en sorte que ses troupes réagissent comme le Chouai-jan, je répondrai oui »). De même est-il nécessaire de se livrer à un véritable travail d’enquête à travers tout le traité pour identifier les éléments épars en rapport avec cette thématique, et reconstituer la réponse qu’aurait probablement formulée Sun Tzu si on lui avait posé directement cette question : « Qu’est-ce qu’être réactif ? ». Il est à ce titre intéressant de constater que le stratège chinois n’envisage pas l’un des procédés considérés aujourd’hui comme évident (même si pas toujours appliqué dans la pratique) : la constitution de réserves.

En outre et pour conclure, nous voyons que L’art de la guerre est définitivement différent des traités modernes occidentaux en ce qu’il va synthétiser toutes les idées précédemment exposées à travers une métaphore poétique : celle de l’eau.

« La forme d’une armée est identique à l’eau. L’eau fuit le haut pour se précipiter vers le bas, une armée évite les points forts pour attaquer les points faibles ; l’eau forme son cours en épousant les accidents du terrain, une armée construit sa victoire en s’appuyant sur les mouvements de l’adversaire. Une armée n’a pas de dispositif rigide, pas plus que l’eau n’a de forme fixe. Celui-là qui remporte la victoire en sachant profiter des manœuvres adverses possède un art réellement divin. » (chapitre 6)

Source de l’image

4 réflexions au sujet de « Une qualité : la réactivité »

  1. Petite remarque de traduction pour la citation suivante :
    « [Le parfait chef de guerre] s’avance sans que l’autre puisse le contrer, car il s’insinue dans ses vides. »

    Insinuer = laisser entendre dire que..

    Correction proposée :
    « [Le parfait chef de guerre] s’avance sans que l’autre puisse le contrer, car il s’insère dans ses vides. »

    • Bonjour,
      Même si cela rélève du traducteur (Jean Lévi en l’occurrence), je ne partage pas votre opinion. Le Grand Robert donne en effet la définition suivante de « s’insinuer » :

      1 (1580). Concret. Vx. Se glisser, s’infiltrer. | L’eau s’insinue dans le sable. | Reptile qui s’insinue agilement. → Couler (se), glisser (se).
      2 (1690). Littér. S’introduire en se faufilant, en se glissant. — Par métaphore. | « Le poison de l’envie s’insinue dans les veines ». — Fig. | Chemin, sentier qui s’insinue entre des murailles, dans la pénombre.

      Ceci dit, il y a d’autres endroits de la traduction sur lesquels je pourrais émettre des réserves.

      • Bonjour,

        Merci pour cette éclaircissement !
        Cela m’intéresse de savoir à quel niveau du précepte vous avez des réserves.

        En vous remerciant,
        Raphaël

    • Bonjour
      Au regard du dictionnaire de Trévoux éd. de 1771 tome 5 p191
      insinuer: c’est introduire doucement, faire entrer une chose avec adresse on dit insinuer le doigt, la sonde dans une plaie……
      plus loin
      …..on dit à peu près dans le même sens , s’insinuer dans les compagnies..etc etc …
      donc parfaitement justifié.

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