L’art de la guerre est-il le plus ancien traité de stratégie connu ?

Restauration du bambou du plus ancien exemplaire connu de L'art de la guerre, en 1972

Restauration du bambou du plus ancien exemplaire connu de L’art de la guerre, en 1972

Dans un billet publié sur le blog L’écho du champ de bataille, nous avions exposé pourquoi la date communément affichée de rédaction de L’art de la guerre était très probablement fausse. En effet, le traité chinois a sans doute été écrit au IVe siècle av. J.-C., et non au VIe siècle comme précisé dans le seul texte ancien évoquant la vie de Sun Tzu : les Mémoires historiques de Sima Qian.

Dès lors, L’art de la guerre est-il le plus ancien traité de stratégie connu ?

Notons tout de suite qu’il n’est pas le plus ancien traité militaire. En Chine, l’existence de nombreux traités militaires antérieurs à L’art de la guerre est attestée, mais la plupart ne nous sont pas parvenus. Nous ne connaissons leur existence que par le recensement de catalogues de bibliothèques ou quelques citations issues d’ouvrages postérieurs. Sun Tzu lui-même cite l’un d’eux : le « Jun zheng », que l’on peut traduire par « De l’administration des forces armées »[1] :

« C’est pourquoi, selon le  Jun zheng : « Lorsqu’on ne peut s’entendre il faut utiliser gongs et tambours ; lorsqu’on ne peut se voir, il faut utiliser étendards et drapeaux. » » (chapitre 7, traduction de Valérie Niquet)

Bien des écrits militaires ont précédé ou ont été contemporains de L’art de la guerre. En Occident, les plus aboutis d’entre eux sont sans doute ceux du grec Enée-le-tacticien, dont seul celui sur La poliorcétique nous est parvenu. On ne peut toutefois pas réellement rattacher ces écrits à la stratégie, mais plutôt à la tactique. A aucun moment, Enée-le-tacticien ne s’interroge par exemple sur le problème central de l’articulation entre le politique et le militaire. Ces thèmes étaient pourtant réfléchis à cette époque, comme en témoignent les écrits de Thucydide[2]. De même, comme le souligne Hervé Coutau-Bégarie dans son Traité de stratégie :

La quasi-totalité de la tradition stratégique de l’Antiquité gréco-romaine consistait en traités spécialisés (Enée-le-Tacticien), en recueils de stratagèmes (Frontin), en récits de campagnes par les historiens (Thucydide, Polybe, Tacite, Flavius-Josèphe) ou en mémoires de guerre (Xénophon, César). Les Grecs, qui nous ont énormément transmis en philosophie, ne nous ont paradoxalement pas laissé de véritable littérature stratégique, et les Romains, en dépit de leur éblouissante réussite stratégique, n’ont pas non plus eu de production livresque en rapport.[3]

Dans le reste du monde, on peut bien trouver l’ouvrage phare en Inde, l’Arthashâstra de Kautilya, datant du IIIe ou IVe siècle av. J.-C. Mais sa lecture fait immédiatement apparaître une profondeur bien moins grande que celle de Sun Tzu dès lors qu’il s’agit de stratégie militaire.

S’il n’est pas à exclure que des ouvrages antérieurs au traité de Sun Tzu refassent un jour surface, à l’instar de L’art de la guerre de Sun Bin, miraculeusement réapparu en 1972, force est de reconnaître que la différence de profondeur entre Sun Tzu et nos penseurs antiques est très largement en faveur du stratège chinois.

Ainsi, toujours selon Hervé Coutau-Bégarie, le premier véritable auteur de niveau stratégique, Végèce[4], n’apparaitra en Occident qu’au du début du Ve siècle (ap. J.-C. !…). Et encore : s’il a bien eu une influence immense jusqu’au début du XIXe siècle (il était encore réédité aux États-Unis durant la guerre anglo-américaine 1812-1814), son contenu paraît bien fade en regard de celui de Sun Tzu. Aujourd’hui, à l’exception de sa maxime « Si vis pacem para bellum », il ne nous reste plus guère d’enseignements à garder de son traité, qui n’a dès lors plus de valeur que pour les historiens. Alors que L’art de la guerre reste, lui, plus que jamais une référence pour les stratèges.


[1] « Jun zheng » est la traduction de Valérie Niquet, « De l’administration des forces armées » celle de Tang Jialong ». Jean Lévi ne traduit pas directement le titre de ce traité, mais préfère employer l’expression « Les ordonnances militaires disent… ».

[2] Thucydide est un homme politique et historien athénien du Ve siècle av. J.-C., auteur de l’Histoire de la guerre du Péloponèse.

[3] Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, 7e édition, p. 169, éditions Economica, 2011.

[4] Végèce est un médecin et écrivain militaire romain de la fin du IVe siècle et du début du Ve ap. J.-C. Auteur de De Re Militari (« Traité de l’art militaire » ou « Abrégé des questions militaires »), ouvrage ayant eu beaucoup d’influence au Moyen Âge, il sera le premier à tenter une synthèse de tous les aspects de la stratégie et de la tactique héritées de Rome.

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