La guérilla est-elle suntzéenne ?

L’inévitable rapprochement entre Sun Tzu et guérilla

L’inévitable rapprochement entre Sun Tzu et guérilla

L’Histoire tend à nous montrer que la guérilla est la forme la plus applicable de la pensée de Sun Tzu. Comment en effet ne pas invoquer des maximes telles : « S’il ne sait où je vais porter l’offensive, l’ennemi est obligé de se défendre sur tous les fronts. Alors qu’il a éparpillé ses forces en de multiples points, je concentre les miennes sur quelques-uns, de sorte que je ne rencontre jamais que de faibles troupes » (chapitre 6). Pourtant, la guérilla n’est qu’une application sélective de L’art de la guerre, car elle bafoue nombre de principes fondamentaux de Sun Tzu.

La raison première de ces inadaptations de L’art de la guerre à la guérilla est que ce traité n’a absolument pas été conçu pour ce contexte d’emploi ! En effet, Sun Tzu a écrit du temps des Royaumes combattants (de 476 à 221 av. J.-C.), dans l’optique d’une guerre symétrique entre plusieurs États qu’il fallait au final dominer et en aucun cas détruire. C’est pourquoi des préceptes fondamentaux comme « Jamais il n’est arrivé qu’un pays ait pu tirer profit d’une guerre prolongée » (chapitre 2), parfaitement logiques dans ce paysage, ne peuvent qu’être scrupuleusement ignorés si employés dans un contexte de guérilla, dont l’un des principaux objectifs est l’enlisement de l’adversaire. Pourtant, ils constituent réellement une des composantes structurantes de toute l’architecture suntzéenne. Certes, sur le plan tactique, la rapidité du coup de main est essentielle ; mais il ne faut pas faire mentir Sun Tzu : le précepte concernait bien là un niveau stratégique.

Comme nous l’avons déjà évoqué dans un billet précédent, aucune armée à travers l’Histoire n’a réellement mis en œuvre le système suntzéen. Pas même en Chine. Et encore moins du temps de Sun Tzu lui-même où la façon de faire la guerre était paradoxalement aux antipodes des commandements qu’il énonçait ! Les applications les plus fidèles des préceptes de L’art de la guerre à travers l’Histoire se trouvent ainsi non pas du côté des guerres régulières, mais bien des guérillas.

Alors : la guérilla est-elle suntzéenne ? « Non » sur le plan de la stricte orthodoxie, mais en grande partie « oui » sur le plan pratique.

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4 réflexions au sujet de « La guérilla est-elle suntzéenne ? »

  1. Paradoxalement, les guérillas asiatiques se réclamaient aussi énormément de Clausewitz. Plusieurs ouvrages ont traité du sujet, tels ceux de Thierry Derbent (Clausewitz et la guerre populaire ou Giap et Clausewitz). Dans son article Clausewitz et la guerre révolutionnaire, Thierry Noulens soulignait également bien l’influence de la pensée de Clausewitz sur la conduite des guerres révolutionnaires communistes.

    • Une petite précision : Si certaines parties de De la guerre font bien référence à la guérilla (alors appelée « petite guerre »), c’est surtout lors des conférences qu’il prononça en 1810 et en 1811 à l’Ecole de Guerre de Berlin que Clausewitz étudia ce phénomène plus en détail.
      Clausewitz ne voyait cependant dans la petite guerre qu’un appoint aux opérations menées par l’armée régulière, qui seule pouvait emporter la décision ; il ne la concevait que comme un moyen efficace de défendre le territoire en cas d’invasion étrangère. La guérilla se limitait donc pour lui à l’armement du peuple dans le cadre d’une guerre menée entre deux nations.

  2. Je pense que vous faites une simplification abusive, en considérant à tort que les principes de la guerre, qu’ils soient ceux de Sun Tzu ou de Clausewitz, ne sont applicables qu’à une seule forme de conflit : la guerre conventionnelle ou symétrique. Vous mélangez principes, capacités essentielles et modalités d’exécution. En effet, les principes sont des repères fondamentaux qui structurent la pensée tactique ou stratégique. Ils permettent de concevoir une manœuvre et ce, quel que soit le contexte d’engagement ou le type d’adversaire. Aussi, sont-ils efficaces face à une guérilla comme contre une force mécanisée. Ce qui diffère, c’est bien les points d’application des moyens mis au service de tel ou tel principe. Par exemple, si on considère la liberté d’action, face à une insurrection, le chef va chercher à l’assurer, par exemple, en faisant effort sur la population locale (soutien aux rebelles) ou sur le contrôle des voies de communication (sécurité des mouvements et lutte contre le harcèlement) alors que, face à des unités conventionnelles, il insistera sur sa réserve de chars (pour contre attaquer au bon moment) ou sur la saisie des ponts par une opération héliportée (franchir très vite une coupure humide pour atteindre un objectif).
    Pour terminer, je pense que mon propos peut aisément s’illustrer par la relecture des campagnes de Suchet en Espagne au XIXe siècle ou du livre de Charles Calwell « Petites guerres » qui démontrent tous deux parfaitement l’aspect universel des principes de la guerre.
    FJ

    • Merci beaucoup pour votre commentaire.

      Je ne partage toutefois pas exactement votre point de vue. Ce dont il est question concerne plutôt selon moi le niveau d’application de L’art de guerre : au niveau stratégique, Sun Tzu me paraît ne pas correspondre à la guérilla (et ce bien que j’ai présenté dans le billet précédent que les Sud-Américains considéraient au contraire son traité comme une référence de niveau stratégique…). Par contre au niveau tactique, de nombreux principes peuvent être picorés pour s’adapter à ce type de conflit.

      Aussi, la question ne porterait selon moi pas tant sur les principes de la guerre ou les modalités d’exécution que sur les niveaux d’application.
      Mais je reste ouvert à toute remarque sur ce sujet.

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