De l’art d’interpréter Sun Tzu

Une application de Sun Tzu au monde des affaires

Une application de Sun Tzu au monde des affaires

Les propos de Sun Tzu doivent parfois faire l’objet d’une extrapolation pour être exploitables (nous y reviendrons dans un prochain billet). L’exercice est délicat, et une grande source d’écueils dans l’interprétation peut être trouvée dans les adaptations du traité aux autres domaines que la guerre.

Nous allons en présenter une à titre d’exemple, issue de l’ouvrage de Karen Mc Creadie, Sun Tzu – Leçons de stratégie appliquée[1]. Ce dernier adapte 52 préceptes de Sun Tzu au monde de l’entreprise. Si la plupart des transpositions sont relativement logiques, certaines sont toutefois surprenantes ! Ainsi, la leçon 28 s’intéresse au commandement suivant :

« On [supplée] à la voix par le tambour et les cloches ; à l’œil par les étendards et les guidons. » (chapitre 7)

La traduction pour les managers devient alors :

« On perd tous les jours des occasions de gagner ou d’économiser de l’argent. Les gens qui ont les idées ne parlent à personne car ils ne savent pas à qui s’adresser ou s’ils sont censés le faire. Instituez des réunions informelles tous les mois dans lesquelles les employés abandonnent leurs outils pour l’après-midi et échangent des idées sur la manière d’améliorer l’activité autour d’une bière. »

Le raisonnement ayant conduit à cette interprétation moderne est le suivant : Sun Tzu reconnaît la nécessité d’instaurer des communications claires pendant le combat, donc une communication claire est très importante dans le monde de l’entreprise ; et pour avoir une communication claire dans l’entreprise, il faut instituer des réunions informelles. Le rapport avec le propos originel de Sun Tzu semble assez lointain, mais nous parait cependant honnête : nous considérons personnellement que la leçon à tirer de cette maxime est que le général doit avoir le souci de sa chaine de commandement, c’est-à-dire, traduit de façon moderne, de ses SIC.

De façon plus surprenante, toujours en nous basant sur le même ouvrage, une autre manière de transposer les maximes de L’art de la guerre consiste tout simplement à en prendre le contrepied ! Ainsi dans sa leçon 47, Karen Mc Creadie reprend cette phrase de Sun Tzu :

« Un général se doit d’être impavide pour garder ses secrets, rigoureux pour faire observer l’ordre. Il lui incombe d’obstruer les yeux et les oreilles de ses hommes pour les tenir dans l’ignorance. Il modifie ses objectifs, bouleverse ses plans et nul ne le devine. » (chapitre 11)

La conclusion qu’elle en tire est alors :

« Garder le silence quand les temps sont durs a peut-être fonctionné pour Maître Sun en temps de guerre mais c’est rarement positif dans le monde des entreprises. Informez [donc] vos employez dans les bons comme dans les mauvais moments. »

Cet exemple illustre bien la limite de l’exercice[2]. Il est virtuellement possible de tout faire dire à Sun Tzu. Or ce n’est pas parce qu’une interprétation est réalisable qu’elle doit l’être.

Que ce soit en les replaçant dans leur contexte ou en les dépassant pour en comprendre le principe fondateur, l’intégralité des propos de Sun Tzu peut donc au final trouver une signification toujours pertinente aujourd’hui. Nous avons cependant vu que des interprétations très différentes peuvent être faites d’un même précepte, et qu’il est ainsi possible de faire dire pratiquement n’importe quoi à Sun Tzu pour peu que l’on fasse preuve d’imagination…

Il convient cependant de noter que ce dépeçage de L’art de la guerre maxime par maxime est incité par les exégèses juxtalinéaires[3] qui rendent la lecture certes plus facile mais induisent une vision collée au texte. Elles sont tentantes pour le lecteur pressé, mais ne peuvent réellement prétendre atteindre à elles seules l’essence de Sun Tzu.


[1] Karen Mc Creadie, Sun Tzu – Leçons de stratégie appliquée, éditions Maxima, 2008.

[2] Il l’illustre d’ailleurs à tel point que le sérieux d’une telle entreprise nous paraît très sujet à caution : la collection Master Class, qui publie l’ouvrage de Karen Mc Creadie, se livre au même exercice de transposition au monde des affaires avec Clausewitz, mais également Machiavel, Confucius, Aristote, et même La Fontaine !

[3] En français, cela concerne pour les commentateurs chinois les traductions de Samuel Griffith (éditions Flammarion, 1972, ou éditions Evergreen, 2006), Valérie Niquet et Jean Lévi, pour les commentateurs américains la traduction du groupe Denma et pour les commentateurs français Gabriel Lechevallier.

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