Les personnages historiques de L’art de la guerre

Le personnage de Yi Yin, cité au chapitre 13

Le personnage de Yi Yin, cité au chapitre 13

Pour faire suite au billet Les personnages de L’art de la guerre, nous allons maintenant nous intéresser aux noms propres cités par Sun Tzu.

Les noms propres figurant dans L’art de la guerre sont tous employés comme antonomases[1] : ils ont valeur de noms communs, comme on dit « c’est un Hercule » sans que cela désigne le héros grec. Ainsi Yi Yin est-il le parangon des conseillers avisés ; il est mis en lieu et place d’ « habile stratèges» et de « sage conseiller » et n’a pas valeur de référence historique. De même Yue signifie simplement « pays éloigné » tout comme « Les gens de Yue et de Wou » symbolisent l’antagonisme le plus radical, les ennemis jurés. Pour comprendre ces images, toutes inconnues des Occidentaux, nous allons revenir sur chacun de ces noms propres.

« Les Yin durent leur triomphe à la présence de Yi Yin à la cour des Hsia, les Tcheou à celle de Liu Ya chez les Yin. » (chapitre 13)

Quelques explications s’imposent :

La dynastie des Yin (aussi appelée dynastie Shang) régna de 1600 à 1046 av. J.-C.. Elle succéda à celle des Hsia (ou Xia), qui régna de 2100 à 1600 av. J.-C.)[2], et précéda celle des Tcheou (ou Zhou), qui régna de 1046 à 256 av. J.-C.. Sachant que les dates varient beaucoup selon les sources… Un schéma valant mieux qu’une longue explication :

Liu YaLes dynasties chinoises (source)

Yi Yin (伊尹) fut le premier ministre du roi Tang le Victorieux, fondateur de la dynastie des Shang vers 1570 av. J.-C.. L’hagiographie a retenu de lui son dévouement et sa sagesse, le présentant comme le modèle du loyal serviteur de l’Etat.

Yi YinYi Yin (source)

Le personnage de Liu Ya n’est, lui, pas identifié avec certitude. Il s’agit cependant probablement de Liu Wang (également connu sous les noms de Jiang Ziya ou Taigong, 姜尚), conseiller du tyran des Yin avant d’être enrôlé par le roi Wu, fondateur de la dynastie des Zhou en 1046 av. J.-C.

Liu YaLiu Ya (source)

D’après ce que laisse entendre Sun Tzu (on n’en trouve nulle trace ailleurs), Yi Yin et Liu Ya auraient donc été envoyés chez leurs adversaires (les Hsia et les Yin) pour y conduire des menées subversives. Selon Samuel Griffith, un certain nombre d’exégètes historiques se seraient indignés contre cette affirmation gratuite de Sun Tzu.

A noter que le texte du Yinqueshan rajoute d’autres personnages :

« [???] à la présence du général Pi à Hsing et le Yen rayonna grâce aux manœuvres de Sou Ts’in au Ts’i. » (traduction de Jean Lévi, non reprise par le groupe Denma)

Si l’on ne sait rien du personnage de Pi, Sou Ts’in est en revanche plus connu (les dates données par les annales sont cependant hautement fantaisistes, et nous le trouvons par exemple actif des années après sa mort supposée…) : originaire de Louo-yang, Sou Ts’in étudia l’art de la rhétorique auprès d’un mystérieux « Val-des-Démons » en même temps que Tchang Yi, autre diplomate célèbre. Il réussit à constituer une ligue de six seigneurs contre le Ts’in ; puis servit le Yen en qualité d’agent double au Ts’i, qu’il s’employa à déstabiliser et à isoler. Assassiné en 321 av. J.-C. par des dignitaires jaloux de son crédit, sa traîtrise fut découverte et le Ts’i se déchaîna contre le Yen.

« Une fois jetés dans la mêlée, [les hommes] se battent avec la bravoure des Tchou et des Kouei. » (chapitre 11)

Contrairement à ce que la formulation pourrait laisser penser, il n’est pas ici question de dynastie mais bien d’individus : « Tchou » désigne Tchouan Tchou (ou Zhuan Zhu, 专诸), preux du pays de Yue, qui, en 515 av. J.-C., tua le roi Leao au profit de Ho-lou au cours d’un guet-apens (Tchouan Tchou parvint à poignarder le roi lors d’un banquet en ayant dissimulé son couteau dans un poisson).

Tchou (Zhuan Zhu)Tchou (Zhuan Zhu) assassinant le roi Leao (source)

« Kouei » désigne quant à lui Ts’ao Kouei (ou Cao Mo, 曹沫). C’était un officier du duc de Lou qui, lors d’une entrevue avec le duc de Tsin en 681 av. J.-C., lui arracha par la contrainte la promesse de la restitution des terres qu’il lui avait prises.

Kouei (Cao Mo)Kouei (Cao Mo) (source)

Tchou et Kouei sont donc cités ici comme personnification de la bravoure.

Un semi-nom propre est également employé : « L’empereur Jaune ».

« Ces quatre positions avantageuses furent celles qui permirent à l’Empereur Jaune de venir à bout des Quatre Souverains. » (chapitre 9)

L’empereur Jaune (Huáng Dì, 黄帝) est un souverain légendaire (mais fortement ancré dans la tradition chinoise) qui aurait régné de 2697 à 2597 av. J.-C. Il est considéré comme le père de la civilisation chinoise (particulièrement à partir du XIXe siècle) et est perçu comme le dirigeant idéal. Les « Quatre Souverains » évoqués par Sun Tzu sont quant à eux inconnus.

L'empereur JauneL’empereur Jaune (source)

Des collectifs sont également décrits dans L’art de la guerre : les « gens de Yue » et les « gens de Wou ».

« Bien que les gens de Yue et de Wou se détestent, si, traversant le fleuve Bleu sur le même bateau, ils sont pris dans une tempête, ils coopéreront aussi étroitement que la main droite et la main gauche. » (chapitre 11)

« Les gens de Yue et de Wou » symbolisent l’antagonisme le plus radical, les ennemis jurés : le Wou (ou Wu) était une puissance méridionale située sur la rive nord de l’embouchure du fleuve Bleu (ou Yang-Tsé) ; elle fut détruite par le Yue en 473 av. J.-C.

La Chine à l'époque des Royaumes CombattantLa Chine à l’époque des Royaumes Combattant (source)

« De notre point de vue, les effectifs des armées du Yue, toutes nombreuses qu’elles sont, ne sauraient peser d’aucune manière sur la décision. » (chapitre 6)

L’Etat de Yue est ici nommé pour donner la mesure de l’éloignement : Yue était un pays excentré et, en dépit de ses nombreuses de ses troupes, son appui était de peu de poids dans le rapport de forces des principautés de la plaine centrale. Cette excentricité du Yue était un poncif de l’époque. L’idée développée ici par Sun Tzu est donc que l’on peut mettre l’adversaire hors-jeu et faire en sorte que ses troupes, pour nombreuses qu’elles soient, n’influent pas plus sur le théâtre des opérations que le Yue, pourtant puissant, sur les relations diplomatiques entre principautés centrales.

Enfin, un autre nom propre est utilisé, mais il ne s’agit pas d’un humain :

« L’armée de l’habile chef de guerre est semblable au grand serpent du mont Heng, le Chouai-jan : quand on attaque sa tête, on rencontre sa queue ; quand on attaque sa queue, on rencontre sa tête ; quand on attaque son ventre, la tête et la queue se portent à son secours. Si l’on me demande si un général peut faire en sorte que ses troupes réagissent comme le Chouai-jan, je répondrai oui. » (chapitre 11)

« Chouai-jan » est une onomatopée chinoise qui reproduit le bruissement des anneaux du serpent quand il glisse sur le sol.


[1] L’autonomase est une figure de langage qui consiste à désigner un personnage par un nom commun ou une périphrase qui en résume le caractère, ou, inversement, à désigner un individu par le personnage dont il rappelle le caractère typique.

[2] Si la dynastie des Yin fut la première historique réellement attestée en Chine, celle des Hsia relève en revanche plus de la légende.

Source de l’image de tête

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