De l’inapplicabilité de Sun Tzu

Tchang Kaï-chek en 1940

Tchang Kaï-chek en 1940

J’ai récemment publié sur la plateforme Alliance géostratégique un billet concluant que si l’enseignement de Sun Tzu était encore militairement d’actualité, il ne paraissait en revanche pas réellement applicable.
L’exemple de Tchang Kaï-chek[1], étudié par Laurent Long[2], me semble à ce sujet frappant.

Le « généralissime » était en effet très bon connaisseur de Sun Tzu. Il le citait facilement et le commentait fréquemment lorsqu’une une situation militaire lui était présentée ; il en donnait même des conférences à ses généraux[3]. Pourtant, lorsqu’il fut réellement en situation d’appliquer ses principes, il en prit quasiment chaque fois le contrepied ! La campagne militaire qui faillit sceller le sort du Parti communiste chinois fut d’ailleurs menée dans la plus pure tradition allemande, grâce aux moyens directs d’une concentration massive de puissance de feu et de fortifications…

Le stratégiste britannique Liddell Hart donne une explication de ce phénomène à travers une anecdote personnelle[4] :
En pleine Seconde Guerre mondiale, je reçus plusieurs fois la visite de l’Attaché militaire chinois, élève de Tchang Kaï-chek. Il me dit que mes livres et ceux du général Fuller étaient les principaux manuels utilisés dans les écoles militaires chinoises. Je lui demandai alors : « Et Sun Tzu ? » Il répondit que, si Sun Tzu était vénéré comme un classique, la plupart des jeunes officiers le considéraient comme périmé et par conséquent ne valait guère la peine d’être étudié en ce qui concernait les armes modernes.

Dans le même esprit, il est pour le moins paradoxal de constater que c’est du temps de l’écriture d’apophtegmes tels « Remporter cent victoires après cent batailles n’est pas le plus habile. Le plus habile consiste à vaincre l’ennemi sans combat » (chapitre 3) qu’eurent lieu les conflits les plus sanglants de toute l’histoire de la Chine. A l’issue d’une campagne du temps des Royaumes combattants, les pertes pouvaient se compter par centaines de milliers de morts. Lors de la bataille de Changping qui opposa en 260 av. J.-C. l’État du Qin à celui du Zhao, le Qin aurait perdu 250 000 soldats (sur 500 000) et le Zhao 450 000 (sur 650 000)[5]… Au fond, le traité de Sun Tzu ne décrit pas les campagnes de son temps, mais leur oppose une guerre idéale.

Alors : les commandements de Sun Tzu sont-ils réellement applicables ?…


[1] Chang Kaï-chek (1887-1975), Jiǎng Jièshí en pinyin, fut un chef militaire et homme politique chinois. Président de la « première République chinoise » dès 1928, sa défaite face à Mao Zedong le fit se replier en 1949 sur Taïwan où il resta, jusqu’à sa mort, président de la « République de Chine » à Taïwan.

[2] Laurent Long, Les sept classiques militaires dans la pensée stratégique chinoise contemporaine, Atelier national de reproduction des thèses, Lille, 1998.

[3] On pourra notamment citer celle du 11 juillet 1953 devant les généraux diplômés de l’Ecole d’état-major de l’armée de terre, intitulée : Du sens de L’art de la guerre de Sun Tzu.

[4] Liddell Hart, Avant-propos de L’art de la guerre de Sun Tzu traduit par Samuel Griffith (traduction française de Francis Wang), éditions Flammarion, Paris, 2000.

[5] Les chiffres énoncés sont probablement exagérés mais témoignent toutefois de l’importance de la boucherie.

Source de l’image

Une réflexion au sujet de « De l’inapplicabilité de Sun Tzu »

  1. L’exemple de Tchang Kaï-Chek est d’autant plus paradoxal que son adversaire, Mao Zedong, présente lui la situation inverse : dans le cadre de sa guérilla contre le Kuomintang, Mao peut être considéré comme un des plus rigoureux disciples de Sun Tzu (Laurent Long en fait la démonstration dans l’ouvrage cité en référence dans l’article). Mais cette situation est particulièrement cocasse lorsque l’on sait que, alors que Tchang Kaï-Chek était un farouche promoteur de Sun Tzu, Mao au contraire le reniait : dans sa logique de société nouvelle faisant fi du passé, il rejetait toute référence aux classiques ; durant la Révolution culturelle, il niera même non seulement avoir lu Sun Tzu, mais encore le connaître ! A contrario, bien des analystes chinois ont reconnu l’influence de Clausewitz sur le Grand Timonier…
    Nous avons donc là une situation bien étrange de double renversement entre les paroles et les actes.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.