Trouve-t-on du conflit dans tous les domaines ?

The Art Of War For Parenting Your Teenage Child: How To Win A War You Didn't Even Know You Were In

Sous-titre de l’ouvrage : « Comment gagner une guerre à laquelle vous ignoriez que vous participiez »…

Les transpositions du traité de Sun Tzu aux activités autres-que-la-guerre sont légions. Certaines sont aussi improbables que le régime, l’écriture de livre, l’éducation des enfants, voire la prédiction des résultats de la coupe du monde de football !… Nous nous étions d’ailleurs amusés le 1er avril dernier à pasticher ce type de transpositions.

Nous avions évoqué dans notre avant-dernier billet que le thème de la conflictualité était la plupart du temps l’angle d’attaque sous lequel ces transpositions voyaient le jour. Mais y a-t-il réellement du conflit dans tous les domaines ?

Si la chose peut être entendue pour des sujets comme les stratégies d’entreprise ou le management, c’est parce que le cœur de ces activités se base sur la psychologie des protagonistes. Or, Sun Tzu conçoit justement la guerre comme une dialectique entre généraux. Le traitement qu’il propose pour ces situations conflictuelles n’est donc pas absurde à transposer.

Dans L’art de la guerre pour les parents d’adolescents[1], le sous-titre indique clairement « Comment gagner une guerre à laquelle vous ignoriez que vous participiez ». Il se trouve en effet que cet angle de la conflictualité est parfois imposé. L’exercice de la transposition devient alors périlleux. Il est certes toujours possible d’identifier quelque chose contre quoi lutter (pour paraphraser le docteur Knock, toute activité humaine serait une confrontation qui s’ignore…), mais le fait de ne pas avoir deux adversaires pleinement conscients de se livrer une lutte peut fausser les conclusions tirées par Sun Tzu.

Le principe de trouver un sujet d’affrontement dérive encore plus lorsque l’adversaire n’est pas un humain. C’est par exemple le pour cas avec la transposition de L’art de la guerre à la médecine[2], considéré sous l’angle d’une guerre contre la maladie, ou plus généralement contre les agressions du corps. Des procédés comme la désinformation sont dans ce cas tordus pour être traduits en placebo : le corps croit qu’il a reçu un médicament… Dans le cas de l’ouvrage cité, 43 parallèles (un par chapitre) sont ainsi étudiés tout au long des presque 300 pages de l’ouvrage, laissant une impression de jeu intellectuel intéressant, mais pas d’une réelle utilisation de L’art de la guerre pour déduire une tactique à appliquer : l’auteur est médecin, a ses techniques, et va chercher chez Sun Tzu ce qui peut ressembler à sa pratique, quitte à user parfois d’interprétations assez contestables pour coller à la « tactique médicale ».

L’élastique de la transposition est sans doute tiré à son paroxysme lorsque que l’on plaque de la conflictualité sur des domaines qui n’en sont a priori pas pourvus. L’art de la guerre pour les écrivains[3] nous en parait un très bon exemple, en envisageant l’écriture comme une succession de combats : il faudra user de tactiques et faire preuve de stratégie pour trouver des idées et créer une bonne histoire, mais aussi affronter ses moments de doute et de remise en question ; enfin, il conviendra le livrer l’ultime bataille pour trouver un éditeur… (véridique !) A ce compte-là, tout domaine devient accessible aux préceptes de Sun Tzu. A quand un L’art de la guerre pour la cuisine, ou comment lutter contre la difficulté de réaliser un plat ?… A trop vouloir tirer sur la ficelle de la conflictualité, ce procédé n’en vient bien souvent à ne conserver qu’un rapport plus que ténu avec le traité chinois, et n’en retirer que ce qui intéresse le propos, quitte à totalement dévoyer la pensée du stratège (on pourra à ce sujet retrouver l’exemple emblématique de la transposition de Karen Mc Creadie).

A l’intérieur de chacune des déclinaisons évoquées dans ce billet, l’exercice de transposition peut être mené avec plus ou moins de sérieux. Chez certains, Sun Tzu n’est en effet qu’un prête-nom qui permet d’utiliser l’intitulé d’une grande thématique pour en « déduire » une déclinaison à la discipline considérée. Nous en avions récemment étudié un cas dans notre billet L’art du grand n’importe quoi.


[1] Roshan Cipriani, The art of war for parenting your teenage child, publié par CreateSpace, 2015.

[2] Wu Rusong, Wang Hongfu, et Huang Ying (traduction du chinois par Tang Jialong), L’art de la guerre de SunZi et l’art de se soigner, éditions du Nouveau Monde,1998.

[3] James Scott Bell, The art of war for writers, éditions Writer’s Digest Books, 2009.

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