Les Échecs et l’Art de la guerre

Une nouvelle transposition de L’art de la guerre

Les éditions Contre-Dires publient en ce mois d’avril 2017 la traduction française de Chess and the Art of War, d’Al Lawrence et Elshan Moradiabadi.

Ces mêmes éditions avaient fait paraitre l’année dernière un carnet de notes sur le thème de L’art de la guerre.

Le traducteur, Antonia Leibovici, reprend la traduction des citations de Sun Tzu qu’il avait réalisée pour la version de L’art de la guerre parue en 2011 aux Editions Guy Trédaniel (pour mémoire, les deux maisons d’éditions appartiennent au groupe Guy Trédaniel éditeur).

Comme la plupart des autres ouvrages prétendant transposer L’art de la guerre à un autre domaine que celui du conflit armé (cf. notre billet Trouve-t-on du conflit dans tous les domaines ?), il s’agit en réalité ici d’un plaquage, parfois très forcé, de préceptes de Sun Tzu à une technique déjà bien établie. Comme à l’accoutumée, nous ne nous prononcerons donc pas ici sur la valeur du texte du point de vue échiquéen, mais suntzéen.

Les auteurs – grands joueurs d’échecs – ont malheureusement sombré dans la facilité : il ne s’agit nullement de l’élaboration d’une stratégie à partir de la philosophie de L’art de la guerre, mais simplement de la correspondance entre une technique de jeu d’échecs et des citations glanées, parfois maladroitement, dans le traité chinois. Par exemple, « Un général qui comprend parfaitement les neuf variables [des tactiques] sait se servir de ses armées » se trouve traduit comme « il faut connaître les quatre tactiques échiquéennes basiques : la fourchette, le clouage, l’enfilage et le mat de la rangée du fond »…

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A la recherche du 5e critère

Lecteurs, votre aide est requise !

Lecteurs, votre aide est requise !

Dans le billet Les raisons du succès de Sun Tzu, nous avions identifié quatre facteurs susceptibles d’expliquer pourquoi L’art de la guerre était aujourd’hui si populaire dans le monde civil : l’ancienneté, la brièveté, la superficialité et le thème de la conflictualité. Ainsi :

  • Le manuel de tactique de l’armée de Terre[1] est bref, militaire, et foisonne d’injonctions concrètes, mais peut difficilement se prévaloir de son ancienneté…
  • L’Arthashâstra de Kautilya est un texte ancien, traitant essentiellement de la conflictualité sous l’angle militaire, mais aussi politique, administrative et économique, composé de formules claires, mais extrêmement long : 500 pages réparties sur 15 livres.
  • Le Prince de Machiavel peut également être considéré comme bref, ancien et traitant de la guerre, mais ne se présente pas comme une succession d’injonctions claires et épurées.
  • Le Tao Tö King de Lao Tseu est concis, intelligible et ancien, mais n’a pas pour sujet central le conflit (bien qu’il en traite à plusieurs reprises).

Ces quatre facteurs nous paraissent donc raisonnablement concourir au succès de L’art de la guerre. Toutefois, force est de reconnaitre qu’ils ne sont pas encore suffisants : des traités comme ceux de Wou Tseu[2] ou de Sun Bin[3] répondent bien à tous les critères, mais demeurent relativement inconnus du grand public. Il reste donc au moins une caractéristique à identifier.

Se pourrait-il que ces traités soient trop accrochés à leur époque et pas suffisamment intemporels ? Possible. Cependant, L’art de la guerre regorge lui aussi de préceptes caducs, mais leur dépassement ne semble guère poser de problèmes. Le critère n’est donc pas valable.

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Trouve-t-on du conflit dans tous les domaines ?

The Art Of War For Parenting Your Teenage Child: How To Win A War You Didn't Even Know You Were In

Sous-titre de l’ouvrage : « Comment gagner une guerre à laquelle vous ignoriez que vous participiez »…

Les transpositions du traité de Sun Tzu aux activités autres-que-la-guerre sont légions. Certaines sont aussi improbables que le régime, l’écriture de livre, l’éducation des enfants, voire la prédiction des résultats de la coupe du monde de football !… Nous nous étions d’ailleurs amusés le 1er avril dernier à pasticher ce type de transpositions.

Nous avions évoqué dans notre avant-dernier billet que le thème de la conflictualité était la plupart du temps l’angle d’attaque sous lequel ces transpositions voyaient le jour. Mais y a-t-il réellement du conflit dans tous les domaines ?

Si la chose peut être entendue pour des sujets comme les stratégies d’entreprise ou le management, c’est parce que le cœur de ces activités se base sur la psychologie des protagonistes. Or, Sun Tzu conçoit justement la guerre comme une dialectique entre généraux. Le traitement qu’il propose pour ces situations conflictuelles n’est donc pas absurde à transposer.

Dans L’art de la guerre pour les parents d’adolescents[1], le sous-titre indique clairement « Comment gagner une guerre à laquelle vous ignoriez que vous participiez ». Il se trouve en effet que cet angle de la conflictualité est parfois imposé. L’exercice de la transposition devient alors périlleux. Il est certes toujours possible d’identifier quelque chose contre quoi lutter (pour paraphraser le docteur Knock, toute activité humaine serait une confrontation qui s’ignore…), mais le fait de ne pas avoir deux adversaires pleinement conscients de se livrer une lutte peut fausser les conclusions tirées par Sun Tzu.

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Les raisons du succès de Sun Tzu

L'art de la guerre, l'ouvrage retenu par Paris Hilton pour faire intellectuelle...

L’art de la guerre, l’ouvrage retenu par Paris Hilton pour poser en intellectuelle…

Pourquoi L’art de la guerre connait-il un tel succès auprès du monde civil ? La réponse à cette question n’est pas si simple qu’il y parait. Il n’existe en effet pas de critère unique qui permettrait d’expliquer cette bonne fortune. Nous avons toutefois identifié quelques facteurs qui nous paraissent susceptibles d’expliquer cette situation. Aucun n’est autosuffisant. Mais ensemble, ils participent peut-être de l’alchimie qui rend Sun Tzu si populaire.

  • L’ancienneté

Cette caractéristique, sublimée par la reconnaissance de « plus ancien traité de stratégie », peut rapidement s’entendre comme gage de « vérité intemporelle ».

  • La brièveté

Le texte seul de L’art de la guerre ne fait que 40 pages. Cette concision est totalement en phase avec les comportements de notre époque, qui y regardent à deux fois avant de s’attaquer à un pavé comme le De la guerre de Clausewitz.

  • Le style superficiel

L’art de la guerre a un style d’apparence superficiel : succession d’injonctions claires et simples, concises, sans longs développements, il en ressort une sensation d’accessibilité bien supérieure aux traités de Machiavel ou Guibert, moins dépouillés.

Pour preuve, le nombre de maximes tweetables et porteuses de sens que nous avons extraites des 40 pages du traité : plus de la moitié des propos de Sun Tzu sont tweetables, c’est-à-dire qu’ils constituent des maximes autoporteuses de moins de 140 signes. Les 337 préceptes que nous avons sélectionnés représentent un total de 5506 mots, sur les 9668 qui composent L’art de la guerre. Pourrait-on envisager un tel ratio avec les 800 pages du De la guerre de Clausewitz ? Combien de maximes feraient d’ailleurs moins de 140 caractères ?…

Ce style affirmatif (quasiment pas démonstratif, ou alors très brièvement) rend dès lors aisée la transposition de ses préceptes à n’importe quelle discipline. Lire la suite

L’art de la guerre de Sun Tzu, ouvrage militaire préféré des civils

Un traité militaire qui inspire surtout le monde civil !

Un traité militaire qui inspire surtout le monde civil !

Contre toute attente, le succès que rencontre aujourd’hui Sun Tzu ne vient pas tant du monde militaire que du monde civil. Si L’art de la guerre dispose d’une incontestable stature de par sa position de plus ancien traité stratégique du Monde, l’affirmation selon laquelle il serait enseigné dans toutes les académies militaires est inexacte (nous consacrerons bientôt un billet à ce sujet). A part peut-être pour les guérillas latino-américaines, la doctrine de Sun Tzu n’a jamais servi de référence, pas même en Chine où il constitua pourtant pendant neuf cents ans la base des études stratégiques qu’il fallait absolument maîtriser pour passer les examens de fonctionnaire militaire impérial.

Au sein de la communauté militaire, le traité de Sun Tzu ne sert donc à rien d’autre qu’à fournir des citations pour justifier a posteriori une idée de manœuvre. Nous avions vu dans notre billet Quel est aujourd’hui l’intérêt de lire Sun Tzu ? voire dans notre article Doit-on enseigner Sun Tzu aux militaires ? que si L’art de la guerre pouvait bien présenter un intérêt pour le militaire, il ne pouvait en aucun cas servir de manuel de doctrine. Nous avions de toute façon évoqué la quasi-impossibilité d’utiliser un traité de stratégie comme doctrine.

En revanche, force est de constater le succès de ce texte dans le monde civil, notamment à travers ses innombrables versions et surtout la quantité et la diversité de ses transpositions à tous les domaines possibles : là où au départ seuls les mondes de l’économie et de l’entreprise avaient trouvé un intérêt dans le traité chinois, il n’existe guère aujourd’hui de discipline qui ne connaisse pas sa transposition de L’art de la guerre.

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Des différentes interprétations possibles de L’art de la guerre

Un texte qui peut être interprété de multiples façons

Un texte qui peut être interprété de multiples façons

A travers deux articles parus en 2011 dans la Revue Défense Nationale[1], nous avons identifié quatre niveaux de lecture de L’art de la guerre : littérale, interprétative, systémique et holistique. Non seulement chaque niveau peut conduire à une compréhension différente d’une même maxime, mais en outre plusieurs interprétations peuvent être tirées d’un même niveau (à part peut-être le premier, issu de la stricte compréhension linguistique de l’énoncé). Le traité de Sun Tzu prête le flanc à largement plus d’interprétations qu’un INF 202 « Manuel de la section d’infanterie » ou un FT 02 « Tactique générale ». Aussi, face à la variété – et parfois l’incongruité – de certaines de ces interprétations, nous pouvons nous demander s’il n’y aurait pas au final autant de lectures possibles de L’art de la guerre qu’il y a de lecteurs ? Autrement formulé : le traité de Sun Tzu pourrait-il être vu comme la Bible de la stratégie – le terme « Bible » n’étant pas ici à comprendre comme synonyme d’ « ouvrage de référence », mais bien comme le texte religieux dans son caractère amphibologique ?

Nous ne le pensons pas.

Certes, la tradition chrétienne a elle-même distingué « quatre sens de l’Ecriture » (littérale, allégorique, tropologique et anagogique[2]) pour expliquer les « lectures plurielles » du texte sacré. Mais il nous parait évident que le champ d’interprétation du traité chinois est largement moins étendu que celui de la Bible, ou tout et son contraire peut être trouvé.

Pourquoi ?

Contrairement à ce que l’on pourrait penser intuitivement, la taille relativement réduite du traité ne parait pas pouvoir en être l’explication : un texte comme le Tao Tö King de Lao Tseu n’est guère plus épais que L’art de la guerre, et pourtant la profondeur que l’on y trouve ne cesse d’être explorée.

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Visualiser L’art de la guerre : Une nouvelle traduction française de Sun Tzu

Oublions les schémas, ne gardons que le texte

Oublions les schémas, ne gardons que le texte

Nous avions en son temps signalé la sortie de The art of war visualized de Jessica Hagy. Cinq mois seulement après sa parution outre-Atlantique, l’ouvrage arrive traduit sur nos côtes.

Nous nous étions à l’époque montré dubitatif vis-à-vis de cette représentation graphique des propos de Sun Tzu, sous-titrant d’ailleurs notre billet « Un OVNI énigmatique ». Notre opinion s’est consolidée depuis, et nous ne voyons aujourd’hui vraiment pas qui cette transposition pourrait intéresser…

L’ouvrage de Jessica Hagy ne peut en effet déjà pas être considérée comme une transcription graphique de L’art de la guerre, comme le sont les bandes dessinées. Il s’agit plus exactement d’une interprétation sous forme de diagrammes et schémas d’une sélection de propos de Sun Tzu. « Sélection », car le traité n’est pas rendu dans son intégralité, des maximes aussi fondamentales que « Toute guerre est basé sur la tromperie » passant purement et simplement à la trappe.

Mais surtout, l’impression qui ressort de l’étude des schémas de Jessica Hagy est plus celui d’un flash artistique, limite psychédélique, que d’une véritable transcription graphique d’un propos. En effet, la représentation qu’en donne l’illustratrice est bien souvent inattendue, et le rapport avec le texte originel lointain : Lire la suite

L’art de la bière

Selon certaines études américaines, l’homme n’aurait créé la guerre qu’afin de trouver un prétexte à consommer plus de bière.

Selon certaines études américaines, l’homme n’aurait créé la guerre que pour trouver un prétexte à consommer plus de bière.

Pour la plupart des « experts », L’art de la guerre serait une théorie de l’affrontement physique. Cette interprétation simpliste est à tel point répandue que rares sont les personnes à encore s’interroger sur le sens réel que pourrait avoir le texte de Sun Tzu. Il est pourtant aujourd’hui acquis que ses véritables intentions étaient de traiter d’un sujet tout autre, beaucoup moins avouable.

La bière.

Prenez le temps de relire L’art de la guerre en remplaçant le mot « guerre » par le mot « bière ». Tout deviendra alors limpide ; chaque précepte se décryptera en mettant à jour une extraordinaire profondeur. Par exemple, les premières phrases du traité « La guerre est la grande affaire des nations […]. On ne saurait la traiter à la légère » se révèlent une formidable et visionnaire injonction à une consommation modérée…

L’intégralité du traité se fait ainsi jour de façon évidente pour l’amateur de bière. L’étude des terrains surprend par son acuité : en consacrant trois chapitres complets (sur 13) à cette question, Sun Tzu montre toute l’importance qu’il est nécessaire d’accorder au terroir. L’érudition de l’étude est d’ailleurs telle qu’elle ne se cantonne pas à la stricte consommation – sujet déjà très vaste, mais s’étend aussi à la fabrication :

« La guerre est subordonnée à cinq facteurs […] Le second est le climat, le troisième la topographie […] » (chapitre 1)

Comment ne pas lire ici l’injonction de prendre en compte, outre le terroir, le facteur météo pour déterminer si une bière sera bonne ou pas (une mauvaise saison peut avoir des conséquences catastrophiques sur la qualité du houblon produit).

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The art of war visualized, un OVNI énigmatique

Une entreprise qui a le mérite de l'originalité

Une entreprise qui a le mérite de l’originalité

[Mise à jour du 10 mai 2015 : La version française de cet ouvrage est annoncée aux éditions Marabout par le site Amazon pour le 19 août 2015]

Il n’est pas dans le principe de ce blog de mentionner les parutions en langue anglaise en rapport avec Sun Tzu. Pourtant, nous allons faire ici une exception, tant le sujet s’avère inattendu.

The art of war visualized est une transcription en infographies concises de L’art de la guerre. Ce qui est impressionnant, c’est que ce ne sont pas quelques préceptes qui sont ainsi transposés, mais l’intégralité du traité ! Plus de 200 croquis aspirent ainsi à illustrer la traduction anglaise de Lionel Giles.

Nous ne faisons pas face ici à une quelconque version en bandes dessinées de L’art de la guerre. Ce que nous avons là, ce sont des schémas minimalistes se voulant très synthétiques, tracés d’une façon imitant la précipitation. Le résultat est visuellement réussi et se laisse agréablement regarder.

Jessica Hagy ne se contente toutefois pas d’une transposition graphique mécanique des préceptes de Sun Tzu. Elle semble livrer une véritable vision de sa lecture du traité, comme l’illustre l’exemple ci-dessous :

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L’art du grand n’importe quoi

Sun Tzu aurait-il vraiment cautionné cela ?

Sun Tzu aurait-il vraiment cautionné cela ?

Un article intitulé « Petit manuel de cyberguerre économique d’après Sun Tzu » est paru dans le numéro 24 des Grands dossiers de Diplomatie magazine. Ce texte est très intéressant, car il est la parfaite illustration que l’on peut écrire à peu près n’importe quoi en se recommandant de Sun Tzu. L’auteur s’est en effet ici essayé à rédiger un « Art de la guerre appliqué à la cyberguerre économique » ; et le résultat est plutôt édifiant pour qui connait un tant soit peu le traité de Sun Tzu. A titre d’exemple, voici comment l’auteur de l’article transpose à sa thématique le chapitre 12 de L’art de la guerre :

  1. De l’art d’attaquer par le feu

Il ne faut pas hésiter à « faire feu » en face d’attaques non conventionnelles et dénoncer sans scrupules les internautes qui ne respectent pas les conditions générales d’utilisation édictées par un média. Par exemple, nous recommandons la dénonciation des faux profils ou usurpations d’identité aux administrateurs d’un site (Facebook, Twitter, Wikipédia, etc.) De même, le recours à un arsenal juridique en cas de diffamation ou d’attaques illégales doit faire partie des solutions envisagées.

Nous invitons le lecteur à se replonger dans ce 12e chapitre (très bref : moins de 500 mots) pour réaliser à quel point la transposition citée ici n’a absolument aucun rapport avec les idées développées par Sun Tzu. L’auteur s’est simplement appuyé sur le titre du chapitre, « attaquer par le feu », et a laissé libre cours à son imagination. Et ne croyez pas qu’il s’agit là d’un contre-exemple : tout l’article est de la même trempe !

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De l’art de dévoyer Sun Tzu

Il est aisé de détourner le propos de Sun Tzu

Il est aisé de détourner le propos de Sun Tzu

La structure de L’art de la guerre étant totalement chaotique, il convient de comprendre le système suntzéen dans sa globalité pour être certain de ne pas se fourvoyer lorsque l’on en extrait une citation. Nous allons voir à travers un exemple comment un commandement pris isolément peut se voir détourné de sa signification :

« On ne combat pas lorsqu’on n’est pas menacé. » (chapitre 12)

Pris tel quel, il paraît normal de comprendre qu’il ne faut pas déclencher de guerres autres que défensives, et que toute action dont la seule fin serait d’accroître son territoire ou sa puissance serait dès lors proscrite. Or cette assertion de Sun Tzu s’inscrit en réalité dans le cadre plus général de la recommandation au chef militaire et au souverain de savoir maîtriser leurs humeurs et de ne pas se laisser emporter par la colère :

« On n’entreprend pas une action qui ne répond pas aux intérêts du pays, on ne recourt pas aux armes sans être sûr du succès, on ne combat pas lorsqu’on n’est pas menacé. Un souverain digne de ce nom ne lève pas une armée sous le coup de la colère, le véritable chef de guerre n’engage pas la bataille sur un mouvement d’humeur. Ils n’entreprennent une action que si elle répond à leur intérêt, sinon ils renoncent. Car si la joie peut succéder à la colère et le contentement à l’humeur, les nations ne se relèvent pas de leurs cendres ni les morts ne reviennent à la vie. »

Interprétée sous un angle pacifiste, la citation « On ne combat pas lorsqu’on n’est pas menacé » peut donc parfaitement être dévoyée et trahir la pensée originelle de Sun Tzu. L’art de la guerre n’interdit en effet pas de combattre simplement pour accroître son pouvoir (cf. notre billet Pourquoi fait-on la guerre ?). Sun Tzu considère que la guerre fait partie de la nature humaine, et sa recommandation vise ici seulement à préciser qu’il faut bien prendre en considération ce que nous nommerions aujourd’hui « l’état final recherché » pour être sûr que l’opération en vaille la chandelle. De façon particulièrement visionnaire, Sun Tzu cherche à éviter que l’exacerbation d’un conflit débouche sur la « montée aux extrêmes » postulée par les théoriciens de la guerre moderne au premier rang desquels trône Clausewitz. Une telle vision du monde s’inscrit dans le droit fil de toute la réflexion chinoise, des taoïstes aux confucéens.

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De l’art d’interpréter Sun Tzu

Une application de Sun Tzu au monde des affaires

Une application de Sun Tzu au monde des affaires

Les propos de Sun Tzu doivent parfois faire l’objet d’une extrapolation pour être exploitables (nous y reviendrons dans un prochain billet). L’exercice est délicat, et une grande source d’écueils dans l’interprétation peut être trouvée dans les adaptations du traité aux autres domaines que la guerre.

Nous allons en présenter une à titre d’exemple, issue de l’ouvrage de Karen Mc Creadie, Sun Tzu – Leçons de stratégie appliquée[1]. Ce dernier adapte 52 préceptes de Sun Tzu au monde de l’entreprise. Si la plupart des transpositions sont relativement logiques, certaines sont toutefois surprenantes ! Ainsi, la leçon 28 s’intéresse au commandement suivant :

« On [supplée] à la voix par le tambour et les cloches ; à l’œil par les étendards et les guidons. » (chapitre 7)

La traduction pour les managers devient alors :

« On perd tous les jours des occasions de gagner ou d’économiser de l’argent. Les gens qui ont les idées ne parlent à personne car ils ne savent pas à qui s’adresser ou s’ils sont censés le faire. Instituez des réunions informelles tous les mois dans lesquelles les employés abandonnent leurs outils pour l’après-midi et échangent des idées sur la manière d’améliorer l’activité autour d’une bière. »

Le raisonnement ayant conduit à cette interprétation moderne est le suivant : Sun Tzu reconnaît la nécessité d’instaurer des communications claires pendant le combat, donc une communication claire est très importante dans le monde de l’entreprise ; et pour avoir une communication claire dans l’entreprise, il faut instituer des réunions informelles. Le rapport avec le propos originel de Sun Tzu semble assez lointain, mais nous parait cependant honnête : nous considérons personnellement que la leçon à tirer de cette maxime est que le général doit avoir le souci de sa chaine de commandement, c’est-à-dire, traduit de façon moderne, de ses SIC.

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Sun Tsu sens dessus dessous

Sun Tsu sens dessus dessous

Une interprétation française de L’art de la guerre parue en 2010

Nous allons ici présenter un livre paru en 2010 : Sun Tsu sens dessus dessous. Pourquoi en parler aujourd’hui ? Tout simplement parce que cet ouvrage avait échappé à notre recension de l’état de l’art concernant Sun Tzu en France. Il s’agit donc de réparer un oubli.

Paru chez InterEditions, Sun Tsu sens dessus dessous est un ouvrage de 304 pages dont l’ambition est de montrer comment « réussir les rencontres humaines non seulement dans la guerre, mais aussi dans la paix ». Le livre est français (il ne s’agit pas d’une traduction). L’auteure, Juliette Tournand, travaille dans le coaching d’entreprise. Coaching, donc conseils sur la gestion des conflits. Conflits, donc Sun Tzu.

La traduction de L’art de la guerre servant de référence pour l’étude est celle de Valérie Niquet, ce qui est une bonne chose. L’auteure se réfère en outre également aux traductions du père Amiot, de Tsai Chih Chung, de Samuel Griffith et de Jean Lévi pour picorer les éléments aptes à servir son propos.

Sous-titré « Un art de la paix » et paru dans la collection « Epanouissement » chez InterEditions (filiale « bien-être » des éditions Dunod), l’ouvrage à une tonalité indubitablement féminine. Il se rapproche en cela bien plus de L’art de la guerre pour les femmes de Chin-Ning Chu (cf. notre billet Pourquoi trouve-t-on autant de transpositions de L’art de la guerre ?) que de L’art de la paix de Philip Dunn (dont le principe était de proposer une traduction alternative de L’art de la guerre en jouant sur la polysémie des caractères chinois ; cf. notre billet Pourquoi le texte original de L’art de la guerre était-il cryptique ?)

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Sun Tzu et la culture des bonsaï

Un livre de référence sur un sujet inattendu

Un livre de référence sur un sujet inattendu

Un nouveau livre vient de sortir, et, autant le dire tout de suite, il est excellent !

L’art de la guerre et la culture du bonsaï est en effet une application des maximes de Sun Tzu à cet art ancestral que constitue l’arbre miniature (qui, contrairement à ce que l’on croit souvent, est originaire de Chine et non du Japon). L’auteur, Laurent Gordelès, maîtrise chacun des deux sujets et parvient à rendre passionnante la lecture de son ouvrage, tant pour les amateurs du stratège chinois que pour les botanistes en herbe.

Chacun des préceptes de Sun Tzu est ainsi explicité pour nous apprendre comment choisir, donner naissance, faire croître et enfin exposer ces trésors de la nature. Le sujet semble traité de façon exhaustive (l’ouvrage fait tout de même 432 pages !). Cet angle de lecture réussit même la gageure de rendre l’étude pas-à-pas de L’art de la guerre beaucoup plus logique que lorsqu’on l’applique au domaine de la confrontation armée, les chapitres de L’art de la guerre étant suivis scrupuleusement. Ainsi le onzième, « Les neuf sortes de terrain », nous donne-t-il toutes les clés pour comprendre que le meilleur terrain pour les bonsaï est celui fait de terreau de tourbe, d’humus d’écorce fine et de lave pulvérisée, et que tous les autres ne peuvent être considérés que comme des « terres d’anéantissement ».

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Pourquoi le texte original de L’art de la guerre était-il cryptique ?

Une interprétation possible du texte de Sun Tzu

La traduction d’un texte chinois vieux de plus de 2000 ans est particulièrement complexe. Le meilleur moyen de s’en rendre compte est de lire la toute première version de Valérie Niquet datant de 1988, qui était à bien des endroits relativement inintelligible, témoignant des difficultés de sa traductrice à faire émerger du sens d’une telle succession de caractères polysémiques. Nous allons le voir, les caractéristiques de la langue utilisée expliquent en effet grandement les difficultés rencontrées par les traducteurs.

L’étude de la version du Yinqueshan nous fournit une assez bonne idée de ce que pouvait être le traité à ses débuts. Nous avons en effet là un texte écrit dans une forme très ancienne de chinois, dite « chinois classique ». Concise à l’extrême, la structure de cette langue ne permettait guère d’exprimer clairement une idée, laissant au contraire bien souvent au lecteur le soin de la deviner. Si cette plasticité convenait très bien à la poésie, elle ne permettait a contrario pas de transmettre explicitement des notions précises ou subtiles.

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De l'(in-)utilité des transpositions de L’art de la guerre

Sun Tzu s'applique vraiment à tous les domaines...

Sun Tzu s’applique vraiment à tous les domaines…

Pour faire suite à notre billet Pourquoi trouve-t-on autant de transpositions de L’art de la guerre ?, si nous avions déjà évoqué les ouvrages transposant Sun Tzu à d’autres domaines que celui militaire (médecine, séduction et développement personnel féminin, …), force est de constater que ce genre d’articles pullule sur Internet. Aucun thème ne semble épargné : management, entretien de recrutement, survivalisme, insertion professionnelle, médias sociaux, sécurité des systèmes d’information, jeu d’échecs, gestion des risquesstratégie thérapeutiqueguerre de l’information, management appréciatif, etc. etc.

Nous sommes personnellement assez critiques vis-à-vis de ce genre d’articles. En effet, l’attitude béni-oui-oui consistant à montrer que L’art de la guerre est applicable au champ d’étude concerné en ne transposant qu’une sélection des préceptes de Sun Tzu nous paraît particulièrement creuse et stérile. Nous considérons ainsi qu’il n’y a pas de réel intérêt à cette démarche : le lecteur de Sun Tzu n’apprendra rien, pas plus que l’amateur (et encore moins le spécialiste) du sujet concerné, qui restera également sur sa faim puisqu’il ne trouvera là que de grandes généralités sans aucun développement véritablement concret et novateur.

Nous avons toutefois identifié deux cas où cet exercice pouvait se révéler intéressant :

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Pourquoi trouve-t-on autant de transpositions de L’art de la guerre ?

L’art de la guerre pour les femmes

Les transpositions de L’art de la guerre à d’autres disciplines que celles militaires sont pléthoriques. En présentant chaque jour une ressource différente, les réseaux sociaux de Sun Tzu France l’illustrent d’ailleurs bien[1]. Des obèses aux videurs de boîtes de nuit, en passant par les écrivains ou les joueurs de poker, il n’est guère de domaine qui ne se soit vue offrir les enseignements de Sun Tzu.

Pourquoi une telle diversification ? Selon Chin-Ning Chu, auteure de L’art de la guerre pour les femmes, « L’art de la guerre puise ses racines dans la philosophie taoïste, qui est fondée sur l’observation des règles qui existent dans la nature. […] Etant donné que le livre de Maître Sun se fonde sur des principes universels, il n’est pas étonnant qu’il puisse être appliqué à chacun des aspects de nos vies ». L’argument paraît valable. D’autant plus que Sun Tzu a écrit son traité sous une forme relativement généraliste (voire confuse), rendant ainsi possible toutes sortes d’interprétations.

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Jusqu’où interpréter Sun Tzu ?

Une application de Sun Tzu au monde de l'entreprise

Une exégèse de Sun Tzu se voulant complète se doit-elle de proposer toutes les interprétations possibles des propos de L’art de la guerre ? Pas sûr.
Nous avons évoqué dans le précédent billet la tentation de vouloir surinterpréter les maximes de Sun Tzu. Une parfaite illustration nous en est concrètement donnée par l’ouvrage de Karen Mc Creadie, Sun Tzu – Leçons de stratégie appliquée[1], qui adapte 52 préceptes de L’art de la guerre au monde de l’entreprise.

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