Sun Tzu vs Clausewitz : Le général doit-il être intrépide ou calculateur ?

Le chef doit-il être réfléchi en toute circonstance ?

Le chef doit-il être réfléchi en toute circonstance ?

Nous avions vu que le génie du chef de guerre suntzéen réside plus dans sa capacité d’analyse et de calcul que dans son intuition créative : Sun Tzu préfèrera au final le chef posé et calculateur à celui enclin à prendre de grands risques. Louant la planification, Sun Tzu n’accepte la prise de risque que si cette dernière est finement évaluée. Le général trop impulsif, prompt à réagir sans une mûre réflexion, court à sa perte car se laissera manipuler par l’adversaire. La sagesse et la raison doivent dès lors tempérer les velléités du chef militaire, le courage seul ne pouvant que conduire au désastre :

« Si, ne pouvant contenir son impatience, le commandant en chef lance prématurément l’assaut général en envoyant ses hommes escalader les remparts tels des fourmis, il perdra un tiers de ses effectifs sans avoir enlevé la place. Telle est la plaie des guerres de siège. » (chapitre 3)

« Autrefois, on considérait comme habiles ceux qui savaient vaincre sans péril ; ils ne bénéficiaient ni de la réputation des sages ni de la gloire des preux ; avec eux, pas de combats douteux ; l’issue n’était pas douteuse, en ce que, quelle que fût la stratégie employée, ils étaient nécessairement victorieux car ils triomphaient d’un adversaire déjà à terre. » (chapitre 4)

Clausewitz au contraire ne considère pas l’intelligence et la sagesse comme les plus grandes qualités requises pour un chef militaire. Il préfère l’action immédiate, impulsive, à celle longuement réfléchie :

« L’intervention de la pensée lucide, à plus forte raison la prédominance de la raison, ravit à toutes les forces émotives une bonne partie de leur violence. […] L’intrépidité guidée par une intelligence dominatrice est la marque du héros. Cette intrépidité-là ne consiste pas en actes audacieux contraires à la nature des choses, en une violation directe des lois de la probabilité ; elle vient fortement appuyer au contraire ce calcul supérieur effectué en un clin d’œil par le génie, par l’appréciation instinctive, qui aboutit de façon presque inconsciente à sa décision. » (Livre III, chapitre 6)

Cette action impulsive requière donc nécessairement que le général soit génial dans ses intuitions et que son coup d’œil surpasse celui des autres hommes.

Alors que la prise de risque de Sun Tzu s’appuie sur le calcul, celle de Clausewitz repose donc sur l’intuition. Pour autant, les deux stratèges concèdent l’importance de chacun des autres aspects :

Préconisation d’audace chez Sun Tzu : « Si l’on veut s’emparer de la victoire, il faut la cueillir au milieu du danger. » (chapitre 11)

Préconisation de réflexion chez Clausewitz : « Plus le rang est élevé, plus il est nécessaire que l’intrépidité s’accompagne de réflexion, pour qu’elle ne soit pas vaine, ni passion aveugle. » (Livre III, chapitre 6)

Notons toutefois que pour Clausewitz, même quand l’intrépidité devient manifestement défaut, elle demeure tout de même une qualité ; condamnant vivement l’inaction, il lui préfère n’importe quelle décision, dut-elle conduire à la défaite :

« Tout ce qui, dans les larges masses, est réglé par le service devenu seconde nature, doit naître, chez le chef, de la réflexion – et l’intrépidité d’une seule action devient alors très vite une erreur. Mais cela n’en demeure pas moins une belle erreur, qu’il ne faut pas regarder du même œil qu’une autre. Heureuse armée, où l’intrépidité intempestive est fréquente ; c’est une excroissance luxuriante, mais qui témoigne d’un sol fertile. » (Livre III, chapitre 6)

Cette différence d’opinion entre les deux stratèges réside dans le fait que Sun Tzu estime qu’il est possible d’être suffisamment bien renseigné pour faire les choix les plus judicieux. Clausewitz, au contraire, estime que le brouillard de la guerre est permanent, et que le général ne peut que prendre des décisions dans l’incertitude de leur réussite future.

Dès lors, si pour Clausewitz, le modèle du génie militaire s’incarne dans Rommel, Guderian ou Napoléon, les figures exemplaires de Sun Tzu seraient plutôt Montgomery, Eisenhower ou Carnot.

Source de l’image : Napoléon menant une bataille de boules de neige à Brienne

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