Sun Tzu et la modernité du combat indirect

L'approche indirecte

L’approche indirecte

« Celui qui sait le mieux doser les stratégies directes et indirectes remportera la victoire. » (chapitre 7)

Sun Tzu passe aujourd’hui pour être particulièrement moderne avec des concepts tels l’approche indirecte ou la recherche de la victoire sans combattre. On l’oppose ainsi aux formes de conflits passés particulièrement violentes, en particulier la première guerre mondiale. La fréquente mise en parallèle avec Clausewitz ne peut manquer d’aboutir à l’opposition – simplificatrice mais parlante – entre une bataille frontale qui serait prônée par le stratège prussien et l’approche indirecte évoquée par Sun Tzu (cf. nos billets sur l’étude comparée de ces deux stratèges).

L’idée avait pourtant déjà bien été envisagée en Occident, à une époque où Sun Tzu n’avait pas encore atteint nos côtes : au XVIIIe siècle, le maréchal de Saxe déclarait ainsi : « Je ne suis point pour les batailles, surtout au commencement d’une guerre : et je suis persuadé qu’un habile général peut faire toute sa vie [la guerre] sans s’y voir obligé. Rien ne réduit tant l’ennemi à l’absurde que cette méthode ; rien n’avance plus les affaires. Il faut donner de fréquents combats [de détail] et fondre, pour ainsi dire, l’ennemi : après quoi, il est obligé de se cacher. »[1]

D’autres avant lui avaient également eu cette idée, tel Végèce qui affirmait déjà au Ve siècle ap. J.-C. qu’ « il est préférable de forcer l’ennemi par la faim que par l’épée ». Ou, au Moyen Age, Bertrand Du Guesclin, qui renonça entre 1360 et 1380 aux principes en exercice jusqu’alors d’honneur chevaleresque, pour s’adonner à une stratégie indirecte de harcèlement de l’envahisseur anglais.

Mais l’évocation de Sun Tzu se justifie pleinement en ce qu’il fut le premier de l’Histoire à proposer cette alternative à la guerre conventionnelle faisant s’affronter par le choc deux armées face à face.

Liddell Hart fut le véritable révélateur de cette spécificité de Sun Tzu, en faisant découvrir ce dernier au moment où la guerre froide risquait de conduire le monde dans une apocalypse nucléaire si l’on s’en tenait à l’école de la montée aux extrêmes théorisée par Clausewitz : Sun Tzu, en prescrivant une approche indirecte, fournissait une échappatoire à l’extermination mutuelle.

Notons que si les approches directes et indirectes sont deux formes de combat radicalement opposées, elles peuvent très bien coexister : certains objectifs tomberont plus efficacement grâce à une stratégie directe, tandis que d’autres gagneront de la rapidité d’un affrontement conventionnel. De même, une opération militaire peut très bien combiner les approches, à des niveaux différents. La stratégie pourra par exemple être directe, recherchant un affrontement rapide et décisif avec les forces ennemies. Mais au niveau des opérations, on recherchera la désorganisation des unités adverses à l’aide d’une concentration des moyens sur des points névralgiques adverses. Enfin, au niveau tactique, la destruction massive des moyens ennemis pourra être recherchée dans les affrontements.


[1] Maurice de Saxe, Mes Rêveries (1732), rééd. Paris, Economica, 2002, p. 223.

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