Sun Tzu et Clausewitz : Les points de désaccord

Les différences de fond

Des différences de fond

Après avoir évoqué quelques thèmes sur lesquels Sun Tzu et Clausewitz peuvent se rejoindre, nous allons maintenant nous intéresser à quelques-uns de ceux sur lesquels les deux stratèges en arrivent à des conclusions radicalement inverses.

Il est en premier lieu très fréquent de voir les deux traités opposés sur l’idée que l’un serait le chantre de la stratégie directe tandis que l’autre serait celui de l’approche indirecte. Pour des auteurs comme Vincent Desportes ou Benoît Durieux, ce serait toutefois une interprétation parcellaire que de lire chez Clausewitz l’apologie de la stratégie directe. Sans doute. Mais ce n’est pas parce que Clausewitz envisage la possibilité d’une attaque de flanc qu’il prône pour autant la stratégie indirecte. La vraie stratégie indirecte ne consiste en effet pas à attaquer sur les flancs ou à revers plutôt que de front, mais là où personne ne vous attend parce que, a priori, c’est hors sujet, sans lien apparent ni prévisible avec l’objectif principal, si ce n’est celui que l’on va créer. C’est de cela dont parle Sun Tzu. Ainsi, l’effet de surprise peut être aussi, à l’inverse, d’attaquer là où cela paraît le plus évident, le plus visible, précisément parce que ça l’est tellement que l’adversaire va finir par ne plus s’y attendre. C’est aussi cela, la stratégie indirecte.

Sun Tzu comme Clausewitz prônent tous deux l’efficacité dans la conduite de la guerre : finies la guerre de gentilshommes et les conventions chevaleresques qui ont pu prévaloir dans les périodes précédentes, et place à l’objectif d’une guerre : vaincre l’adversaire. Mais là où Clausewitz en conclura à la nécessité de rejeter toute modération et se être révèlera un théoricien de la guerre hors-limite, Sun Tzu prônera au contraire la plus grande contenance possible dans les conflits, raisonnant par rapport à l’après-guerre et considérant que les ennemis d’aujourd’hui seront les vassaux de demain. Pour séduisants qu’ils puissent être de nos jours, nous atteignons là les limites de l’applicabilité des préceptes de Sun Tzu : à son époque, dite des Royaumes combattants, la guerre chevaleresque avait cédé le pas aux conflits les plus sanglants de toute l’histoire de la Chine, où les pertes d’une seule bataille pouvaient se compter par centaines de milliers de morts (cf. notre billet De l’inapplicabilité de Sun Tzu). Sun Tzu se caractérise par son réalisme et sa modération : (« Jamais guerre prolongée ne profite à aucun pays », « L’art suprême de la guerre c’est de soumettre l’ennemi sans combattre »). Clausewitz s’oppose radicalement à cette vision raisonnable ; sa théorie et sa pratique de la guerre totale en sont la démonstration : « Introduire dans la philosophie de la guerre un principe de modération serait une absurdité, la guerre est un acte de violence poussé jusqu’à ses limites extrêmes ». Pour Clausewitz, la victoire à tout prix est le but ultime de la guerre. Tout doit être mis en œuvre pour obtenir la victoire. Pour Sun Tzu au contraire, toute action de guerre doit se penser en fonction de l’après-conflit : est-ce que les morts et destructions qui résulteront de telle bataille ne seront pas néfastes pour l’état final recherché ? Si tel est le cas, un autre mode opératoire doit être trouvé.

Clausewitz évoque la bataille décisive. Pour lui, l’engagement est l’arbitre final, le moyen pour la fin ; c’est grâce à cette grande ordalie qu’est la bataille que le vainqueur se révèle. La bataille, qu’il faut rechercher, est le lieu où se joue la victoire. Rien n’est encore gagné avant son commencement, le vainqueur ne peut être connu qu’à la fin. Sun Tzu défend l’idée opposée : tout doit être joué avant le choc des armes, qui n’est que la conclusion d’un processus d’affaiblissement de l’ennemi. La bataille n’est que la sanction des efforts préalables : renseignements, manœuvres, ruses. Cette bataille n’a d’ailleurs lieu que si l’adversaire n’a pas conscience de son inéluctable défaite, parce qu’il est insuffisamment renseigné (ou suicidaire). Il y a chez Sun Tzu un parfum de déterminisme, de sorte que la bataille est déjà gagnée avant même de s’engager, l’adversaire n’étant qu’un mort-vivant qui s’ignore.

Pour conclure cette série de billets sur la comparaison des systèmes de Sun Tzu et Clausewitz, nous avons mis en garde contre le caractère inévitablement critiquable, incomplet et perfectible de cet exercice de comparaison. De nombreux autres thèmes auraient pu être développés, comme la focalisation de Clausewitz sur le choc (dont Sun Tzu cherche à l’inverse à se soustraire, avec son armée qui doit être comme l’eau, évitant les points hauts et emportant la plaine). Nous espérons que le lecteur n’hésitera pas à nous faire part de ses idées et commentaires pour nous permettre d’améliorer cette réflexion.

Source de l’image : Infographie de l’auteur

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