Sun Tzu est-il immoral ?

Sun Tzu : un exemple à ne plus suivre ?

Sun Tzu : un exemple à ne plus suivre ?

En recherchant le pragmatisme et l’efficacité, Sun Tzu parvient à se détacher grandement du bain sociétal de son époque. L’exemple le plus emblématique en est probablement son rejet des croyances religieuses :

« La prévision ne vient ni des esprits ni des dieux ; elle n’est pas tirée de l’analogie avec le passé pas plus qu’elle n’est le fruit des conjectures. Elle provient uniquement des renseignements obtenus auprès de ceux qui connaissent la situation de l’adversaire. » (chapitre 13)

« Faites taire les rumeurs, proscrivez les sorts et vos hommes vous suivront jusque dans la mort. » (chapitre 11)

Ce pragmatisme est une des principales raisons de l’intemporalité du traité, mais s’avère également source d’un possible rejet pour cause d’« immoralité ». Il en est ainsi de sa préconisation du pillage :

« En appâtant [ses hommes] par la promesse de récompenses, [le général] les incite à attaquer l’ennemi pour s’emparer du butin. » (chapitre 2)

…ou de son injonction de placer ses propres hommes dans des situations désespérées pour les obliger à se battre comme des lions.

« On jette [ses soldats] dans une situation sans issue, de sorte que, ne pouvant trouver le salut dans la fuite, il leur faut défendre chèrement leur vie. Des soldats qui n’ont d’autre alternative que la mort se battent avec la plus sauvage énergie. N’ayant plus rien à perdre, ils n’ont plus peur ; ils ne cèdent pas d’un pouce, puisqu’ils n’ont nulle part où aller. » (chapitre 11)

Même si Sun Tzu s’inscrit très fortement – sans toutefois y coller parfaitement – à la pensée taoïste qui lui était contemporaine, L’art de la guerre ne prend pas réellement position sur les grands problèmes philosophiques de son temps. Le stratège chinois se fixe pourtant bien quelques interdits, apparemment non justifiés par le pur pragmatisme :

« C’est ainsi que sans avoir à disputer aux autres princes leurs faveurs ni à graisser la patte des ministres influents à la cour des seigneurs, rien qu’en comptant sur ses propres forces, il est capable d’imposer son prestige à l’ennemi de telle sorte que ses villes sont prises et ses provinces ruinées. » (chapitre 11)

Enfin, certains propos peuvent aujourd’hui sembler surprenant, comme la condamnation du général compatissant ou « homme d’honneur » :

« On dénombre cinq traits de caractère qui représentent un danger pour un général : s’il ne craint pas la mort, il risque d’être tué ; s’il chérit trop la vie, il risque d’être capturé ; coléreux, il réagira aux insultes ; homme d’honneur, il craindra l’opprobre ; compatissant, il sera aisé de le tourmenter. Ces cinq traits de caractère sont de graves défauts chez un capitaine et peuvent se révéler catastrophiques à la guerre. C’est souvent à cause d’eux que les armées sont détruites et le général tué ; aussi doit-on y prêter la plus extrême attention. » (chapitre 8)

Si les trois premiers peuvent sembler logiques, les quatrième et cinquième apparaissent surprenant à notre époque. Cao Cao en précise l’explication : « [Les hommes d’honneur] peuvent être manœuvrés par la crainte de la souillure et de l’humiliation. […] Celui qui aime ses hommes est obligé d’avancer à marches forcées et d’allonger ses étapes pour les protéger lorsqu’ils sont en danger. Cela perturbe la marche de l’armée. » Et Li Quan de préciser : « Lorsque ceux qu’on aime sont attaqués, il faut rouler les armures pour courir les sauver. L’amour de ses hommes peut mener à l’épuisement. »

Gardons à l’esprit que l’immoralité dépend des cultures. Ainsi, la désobéissance à ses supérieurs, permise par les lois françaises si l’ordre donné est illégal, pourrait apparaître « immorale » dans d’autres cultures. Il s’agit pourtant bien d’un cas traité par Sun Tzu, lorsqu’il évoque l’immission du politique dans la tactique militaire :

« Si la théorie militaire vous donne pour victorieux, même si le souverain s’y oppose, vous devez passer outre et livrer combat ; en revanche, si les lois de la stratégie vous donnent pour battu, vous devez renoncer aux hostilités, même si le souverain vous le commande. » (chapitre 10)

 Disons donc plutôt que Sun Tzu est amoral.

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