Sun Tzu de 1901 à 1950

La version de 1948 de Lucien Nachin

Après avoir étudié le XVIIIe et le XIXe siècles, intéressons-nous maintenant au XXe. Et plus précisément à sa première moitié, qui fut marquée par la parution de deux ouvrages : L’art militaire dans l’Antiquité chinoise du lieutenant-colonel Cholet en 1922, et Sun Tse et les anciens Chinois du colonel Nachin en 1948. Hormis ces deux titres, Sun Tzu ne fit parler de lui qu’une seule fois, fugitivement, sous la plume de George Soulié de Morant ; ce dernier évoqua en effet l’existence du stratège chinois et relivra l’anecdote des concubines dans son Essai sur la littérature chinoise paru en 1924 puis dans son Histoire de la Chine en 1929. Mais l’évocation resta anecdotique.

L’ouvrage du lieutenant-colonel E[1]. Cholet, L’art militaire dans l’Antiquité chinoise, n’était pas véritablement une réédition de l’Art militaire des Chinois du père Amiot. Il s’agissait plutôt d’une réorganisation de ce recueil, selon des rubriques traitant chacune d’un grand thème militaire. Le traité de Sun Tzu (ici ré-orthographié « Sun-Tsé », et non « Sun-tse » comme le père Amiot) s’y trouvait donc complètement éparpillé. Le lieutenant-colonel Cholet justifiait ainsi son travail :

« Se contenter de reproduire purement et simplement le texte du P. Amiot, et de présenter les maximes dans l’ordre même adopté par les auteurs et suivi par le traducteur, n’aurait pas répondu au but que l’on s’était proposé. Pour faire revivre cet enseignement et remédier au désordre et à la monotonie que nous avons signalés plus haut, il était indispensable de détacher les maximes choisies de leur contexte et de les regrouper ensuite dans un cadre qui puisse les mettre en relief. »

Cet ouvrage resta toutefois sans suite. Aucune trace n’a été trouvée d’une quelconque évocation de sa parution.

Ce n’est donc véritablement qu’en 1948 que le renouveau arriva, sous la plume de Lucien Nachin. Ce dernier, colonel en retraite, se livrait alors à un travail systématique de redécouverte des grands classiques de l’art militaire (Ardant du Picq, Végèce, Machiavel, etc.). L’importance de son Sun Tse et les anciens Chinois – Ou Tse et Se Ma Fa est colossale à double titre.

Premièrement parce que le traité de Sun Tzu apparaissait ici véritablement comme étant le texte principal[2]. Lucien Nachin avait pour ce travail manifestement tenu compte de la version anglaise de Lionel Giles parue en 1910 sous le titre « Sun Tzu – On the Art of War: The oldest military treatise in the world » (il la recensait d’ailleurs dans sa bibliographie). C’est d’ailleurs également probablement sous cette influence que par trois fois, bien qu’il conservât le titre des « Treize articles » pour le traité, il désigna ce dernier comme « L’art de la guerre » dans son avant-propos. Notons également que le « Sun-tse » du père Amiot perdit quant à lui son trait d’union pour devenir « Sun Tse ».

Mais le fait le plus important est toutefois qu’il ne s’agissait pas ici d’une simple réédition de la traduction du père Amiot, mais d’une version véritablement remaniée du texte (concernant les différences avec l’original, voir notre billet De l’imposture des traductions dites « du père Amiot »). Lucien Nachin, dans son introduction, justifiait ainsi son apport :

« Certaines expressions, en vieillissant, ont perdu de leur vigueur ; d’autres sont devenues désuètes ; pour la clarté, quelques-unes doivent céder la place à des termes plus modernes et dont le sens est admis par tous. Dans l’établissement du texte, il a paru qu’un livre destiné non seulement aux officiers, mais encore à toutes les personnes qui s’intéressent aux questions militaires, devait se tenir à égale distance d’un laconisme qui le rendrait hermétique et d’une abondance qui dénaturerait la pensée primitive. »

Bien que le succès de ce texte ne soit que très contemporain, il est aujourd’hui l’un des plus diffusé en France compte tenu de son assimilation aveugle au texte du père Amiot (lui véritablement libre de droit). Pour autant, le public n’aura guère retenu le nom de Lucien Nachin…


[1] Nous n’avons pu trouver le prénom exact correspondant à l’initiale « E. ».

[2] Les autres textes présents ­– le Traité militaire de Maître Wou (ou Wou-tseu) et une sélection d’articles du Code militaire du grand Maréchal (ou Sse-ma-fa) ­– étaient surtout là pour apporter un enrichissement au traité de Sun Tzu. Par rapport à l’Art militaire des Chinois du père Amiot, Les dix préceptes de l’empereur Yong-tcheng aux gens de guerre n’y figuraient pas, pas plus que les extraits des Six arcanes stratégiques (ou Lieou T’ao), ni l’Instruction sur l’exercice militaire.

Source de l’image : photo de l’auteur

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