Mao a-t-il lu Sun Tzu ?

Pourquoi le Grand Timonier a-t-il nié avoir lu Sun Tzu ?

Pourquoi le Grand Timonier a-t-il nié avoir lu L’art de la guerre ?

La question peut surprendre : comment un chef d’Etat chinois, grand stratège de surcroît (ces écrits sur la guérilla sont fondateurs) pourrait ne pas avoir lu ce grand classique ? Le fait est que rien ne permet formellement d’établir que le Grand Timonier ait un jour lu L’art de la guerre. Outre que, curieusement, le stratège antique n’était pas au programme de ses études, littéraires, les biographes de Mao sont partagés sur sa lecture effective du traité. L’intéressé lui-même niera pendant la Révolution culturelle avoir lu ou même connaître Sun Tzu !

En ce qui me concerne, je n’ai jamais étudié dans des académies militaires, je n’ai jamais étudié les traités de stratégie. Il y a des gens qui prétendent que dans mes campagnes, je me suis basé sur Les Trois Royaumes et sur L’art de la guerre de Sunzi : et moi je vous dirai bien simplement que moi, Sunzi, je ne l’ai jamais lu. Mais pour ce qui est des Trois Royaumes, ça oui, je l’ai lu.[1]

L’affaire est donc loin d’être simple.

D’un côté, il y a le rejet, au moins apparent, dont a fait preuve Mao pour le passé et les Classiques. Rappelons qu’une aura d’académisme entourait Sun Tzu depuis que son ouvrage avait été élevé au rang de Classique de l’art militaire sous la dynastie des Song ; L’art de la guerre était de plus un fondement de l’enseignement des écoles de guerre du Guomindang, et ne pouvait que dissuader Mao de revendiquer un tel héritage. C’est indéniablement cette ligne qui l’a fait constamment occulter, voire renier, une quelconque lecture de ce classique en particulier. Pour Mao, Sun Tzu pouvait représenter, au même titre que Confucius, un héritage dont il souhaitait se démarquer pour mieux faire « table rase du passé », selon la formule restée célèbre. Dès 1935, Mao se distinguait en effet des tenants d’une ligne orthodoxe, soutenue par Moscou, en affirmant notamment qu’il n’avait pas acquis son expertise militaire dans les livres, « chez Sun Tzu » comme il l’affirmera lui-même, mais en luttant auprès du peuple[2]. Le rejet de Sun Tzu fera donc partie chez Mao du processus de construction de sa propre spécificité non-orthodoxe.

Pour autant, les références directes ou indirectes à L’art de la guerre peuvent parfois être décelées au sein de son abondante production écrite. Il s’agit bien souvent de tournures « à la manière de Sun Tzu », coïncidant de manière troublante avec la pensée du stratège antique. L’exemple le plus immédiat est sans doute la célèbre « formule en 16 caractères » :

« L’ennemi avance, nous reculons ; l’ennemi s’immobilise, nous le harcelons ; l’ennemi s’épuise, nous le frappons ; l’ennemi recule, nous le pourchassons. »

Elle semble en effet être d’inspiration directe de ce paragraphe du chapitre 1 :

« Attirez l’adversaire par la promesse d’un avantage ; prenez-le au piège en feignant le désordre ; s’il se concentre, défendez-vous ; s’il est fort, évitez-le. Coléreux, provoquez-le ; méprisant, excitez sa morgue. Dispos, fatiguez-le ; uni, semez la discorde. Attaquez là où il ne vous attend pas ; surgissez toujours à l’improviste. »

De nombreuses autres maximes de Mao ne peuvent que rappeler Sun Tzu, comme :

« L’attaque peut se muer en défense et vice versa ; l’avance peut se changer en retraite et vice versa ; les forces destinées à contenir l’ennemi peuvent être chargées de donner l’assaut et vice versa. » (De la guerre prolongée, pp. 102-103)

Les exemples de telles paraphrases sont nombreux. Mais plus encore, il est possible de trouver – au moins – deux endroits où Mao cite explicitement Sun Tzu : dans Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire (1936) et dans De la guerre prolongée  (1938)[3].

Ainsi, force est de constater que Mao a très peu cité directement Sun Tzu, mais qu’il l’a beaucoup paraphrasé. Pour autant, ce n’est pas parce que l’on cite un auteur qu’on l’a lu. Les nombreuses paraphrases ou adaptation au contexte contemporain peuvent être le reflet d’une connaissance approfondie de L’art de la guerre comme d’une simple lecture d’extraits marquants ou de résumés, ou déjà des paraphrases véhiculées par d’autres traités militaires ou la littérature.

En effet, l’hypothèse la plus partagée par les historiens semble être que Mao a très bien pu ne réellement jamais lire Sun Tzu, mais qu’il aurait pris connaissance de sa pensée à travers les romans historiques dont il était très friand, tel Les trois royaumes qui relate les exploits du général Cao Cao, premier commentateur de Sun Tzu.

Ainsi, au-delà de la stricte citation, les idées stratégiques de Mao révèlent amplement une continuité avec le passé. Nous pouvons alors conclure que la pensée militaire de Mao Zedong a été profondément imprégnée de la culture stratégique fondée par Sun Tzu. Si la Chine radicalement maoïste des années 1960-1970 a voulu rejeter L’art de la guerre, la fin du maoïsme et le retour au pouvoir de l’orthodoxie avec Deng Xiaoping en 1979 ont marqué un renouveau remarquable de l’intérêt des Chinois pour la pensée militaire de Sun Tzu. Intérêt qui n’a dès lors cessé de s’amplifier[4].

Note : Cet article doit beaucoup à la thèse de Laurent Long intitulée Les sept classiques militaires dans la pensée stratégique chinoise contemporaine[5].


[1] Traduction de Simon Leys in « Ombres chinoises » (Essais sur la Chine), Robert Laffon, Bouquins, p. 366. Cité par Michel Jan in L’art de la guerre de Sunzi – L’art de la guerre de Sun Bin, éditions Rivages poches, 2004.

[2] Les communistes n’ont toutefois pas ignoré Sun Tzu. Plusieurs articles parurent à son sujet dès 1937, après la Longue Marche. Une édition en chinois moderne parue en 1949, et une autre, en chinois classique, en 1961. Guo Huaruo fut le plus célèbre commentateur. Le maréchal Liu Bocheng, président de l’Académie Militaire de Chine dans les années 1950, avait même imposé L’art de la guerre comme manuel d’enseignement des futurs officiers. Mais les études sur Sun Tzu furent ensuite brutalement interrompues. Même après la découverte des manuscrits du Yinqueshan en 1972, il faudra encore attendre la fin des dix années de « Révolution culturelle » pour que cette découverte soit exploitée et que le texte déterré soit finalement publié en 1976.

[4] « Cependant, [la guerre] n’a rien de surnaturel ; elle n’est qu’un évènement de la vie soumis à des lois définies. Voilà pourquoi la règle de Sun Tzu « Qui connaît l’autre et se connaît, en cent combats ne sera point défait. » reste une vérité scientifique. Les erreurs viennent de ce que l’on ne connaît pas l’ennemi et qu’on ne se connaît pas soi-même ; d’ailleurs, dans bien des cas, le caractère scientifique de la guerre ne nous permet pas de connaître parfaitement l’ennemi et nous-même, d’où l’incertitude dans l’appréciation de la situation militaire et dans les actions militaires, d’où les erreurs et les défaites. » (De la guerre prolongée, p. 114)

« Le précepte contenu dans l’ouvrage du grand théoricien militaire de la Chine antique, Sun Tzu, « Qui connaît l’autre et se connaît, en cent combats ne sera point défait » se rapporte à deux étapes : celle de l’étude et celle de l’application pratique des connaissances ; il concerne tant la connaissance des lois du développement de la réalité objective que la détermination, sur la base de ces lois, de notre propre action en vue de vaincre notre adversaire. Nous ne devons pas sous-estimer la valeur de ce précepte. » (Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire, chapitre 1)

« Sun Tzu a dit : « Un bon général évite l’ennemi quand il est d’humeur belliqueuse pour l’attaquer quand il est indolent ou nostalgique. » Il entendait par là qu’il faut épuiser moralement et physiquement l’adversaire pour le priver de sa supériorité. […] De plus, nous pouvons agir intentionnellement de façon à susciter des fautes chez l’adversaire, par exemple en faisant ce que Sun Tzu appelait « créer des apparences » (donner l’apparence de vouloir frapper à l’est et porter l’attaque à l’ouest, autrement dit : faire des démonstrations d’un côté pour attaquer de l’autre). » (Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire, chapitre 5)

[4] Comme le précise Valérie Niquet (Culture stratégique et politique de défense en Chine, IFRI, 2008), cette nouvelle fascination cultivée par le régime chinois pour son héritage a accompagné, à partir du milieu des années 1985, la définition de nouvelles orientations stratégiques pour la Chine, qui passaient notamment par la transformation des forces maoïstes, formatées pour une guerre populaire prolongée sur le territoire chinois, mal équipées et aux effectifs pléthoriques. C’est à ce moment qu’ont été fondées l’Académie des Sciences militaires (AMS) et l’Université de Défense, avec la création de départements consacrés à l’étude des classiques de la pensée stratégique chinoise, dont le département d’étude de L’art de la guerre de Sun Tzu au sein de l’AMS, et que des recueils de texte ont été publiés. Ces études et ces travaux avaient comme ambition de construire une « science militaire aux couleurs de la Chine » permettant notamment à Pékin de combler le déficit technologique criant avec les grandes puissances occidentales, au premier rang desquelles les États-Unis, dans un contexte de guerre asymétrique.

[5] Laurent Long, Les sept classiques militaires dans la pensée stratégique chinoise contemporaine, Atelier national de reproduction des thèses, Lille, 1998, ISBN 272955243X.

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