L’étude du terrain, un propos vieilli

Terrains

Le choix du terrain est primordial

Surtout concentrée dans les chapitres 9 à 11, une part importante de L’art de la guerre est consacrée à l’étude des terrains. Sun Tzu en livre plusieurs catégorisations :

« Qui ignore la nature du terrain – montueux ou boisé, accidenté ou marécageux – ne pourra faire avancer ses troupes. » (chapitre 7, propos répété quasi in extenso au chapitre 11)

« Montagnes […] milieu fluvial […] zone marécageuse [et] terrain plat. Ces quatre positions avantageuses furent celles qui permirent à l’Empereur Jaune de venir à bout des Quatre Souverains. » (chapitre 9)

« Un terrain peut être accessible, scabreux, neutralisant, resserré, accidenté ou lointain. » (chapitre 10)

« A la guerre, un terrain peut être de dispersion, de négligence, de confrontation, de rencontre, de communication, de diligence, de sape, d’encerclement ou d’anéantissement. » (chapitre 11)

Si les deux premières pourraient être considérées d’un seul tenant, Sun Tzu établissant ici une classification sous le prisme de la topographie, les deux dernières sont plus fourre-tout : pour le chapitre 10, la catégorisation résulte soit de la nature du terrain (pour les « accessibles » et « scabreux »), soit de l’avantage obtenu en cas de confrontation (pour les « neutralisants » et « lointains ») :

« On appelle accessible un théâtre sur lequel les deux belligérants disposent d’une totale liberté de mouvements […] On appelle scabreux un lieu où il est aisé de s’engager et difficile de se dégager […] On appelle neutralisant un lieu où aucune des deux parties n’a intérêt à prendre l’initiative […] Une terre lointaine est celle où, à forces égales, il est hasardeux de provoquer l’ennemi » (chapitre 10)

La catégorisation du chapitre 11[1] est encore plus hétérogène :

« Quand on livre combat sur son propre fief, on se trouve en terre de dispersion.
Quand l’armée s’est à peine aventurée en territoire ennemi, elle se trouve en terre de négligence.
Une terre de confrontation est celle dont la possession est profitable à chacune des deux parties.
Une terre de rencontre offre aux belligérants une totale liberté de mouvements.
Une terre de communication est une portion d’une principauté qui, en jouxtant trois autres, assure au premier arrivé le soutien des armées des seigneurs.
Qui, s’étant profondément enfoncé en territoire ennemi, a derrière soi une multitude de villes fortes adverses, se trouve en terre de diligence.
Une armée qui progresse à travers montagnes, forêts, passes, marais ou toute autre région accidentée, et dont la route est mal aisée, évolue en terre de sape.
Une terre d’encerclement se reconnaît à ce qu’on ne peut y accéder que par un passage étroit et en sortir par un chemin sinueux, de sorte que l’ennemi peut attaquer avec des effectifs bien inférieurs.
En terre d’anéantissement, une armée doit se battre avec l’énergie du désespoir ou périr. »
(chapitre 11)

Nous trouvons ici aussi bien de la localisation (« Sur son propre fief, on se trouve en terre de dispersion. ») ou de la topographie («Une armée qui progresse à travers montagnes, forêts, passes, marais ou toute autre région accidentée, et dont la route est mal aisée, évolue en terre de sape. »), que de l’effet obtenu (« En terre d’anéantissement, une armée doit se battre avec l’énergie du désespoir ou périr. »). Les classifications ne sont en rien exhaustives, et encore moins exclusives. Il serait par exemple tout à fait possible d’envisager une grande zone de pâturage en limite de notre territoire, qui serait ainsi : terre de dispersion, terre de confrontation, terre de rencontre et terre de communication. Dès lors, l’application de l’ensemble des préceptes de Sun Tzu afférents donnerait une certaine impression de cacophonie :

« Evitez de combattre en terrain de dispersion ; […] n’attaquez pas en terre de confrontation ; ne vous laissez pas isoler en terre de rencontre ; faites votre jonction en terrain de communication […] »

« En terre de dispersion, je soude leurs volontés ; […] en terrain de confrontation, je presse leurs arrières ; en terrain de rencontre, je surveille leur défense ; en terrain de communication, je consolide les alliances […] »

Au final, la catégorisation de terrain débouche sur des injonctions relativement datées :

« On appelle accessible un théâtre sur lequel les deux belligérants disposent d’une totale liberté de mouvements. Sur un tel terrain, le premier qui s’établit à l’adret d’une éminence et s’assure de lignes d’approvisionnement commodes aura l’avantage s’il livre bataille.
On appelle scabreux un lieu où il est aisé de s’engager et difficile de se dégager. En un tel lieu, s’il est possible de remporter la victoire en tombant à l’improviste sur un ennemi qui ne s’y attend pas, pour peu que celui-ci ait préparé ses défenses, l’attaque se soldera par un échec, et puisque le retour est malaisé on se trouvera en fâcheuse posture.
On appelle neutralisant un lieu où aucune des deux parties n’a intérêt à prendre l’initiative ; dans un cas semblable, il faut à tout prix éviter de tenter une sortie même si l’ennemi m’offre un avantage ; mais, au contraire, battre en retraite pour l’attirer, la moitié de ses effectifs engagés, je passe alors à la contre-attaque avec de fortes chances de succès.
En terrain resserré, si l’on est le premier à occuper les lieux, on bloque tous les passages et on attend l’adversaire de pied ferme ; mais si celui-ci m’a devancé et tient tous les accès, je renonce à le suivre ; en revanche, s’il ne les a qu’imparfaitement pourvus, je puis m’y risquer.
Pour ce qui est des terrains accidentés, au cas où j’y prends position en premier, je choisis le versant sud d’une hauteur pour affronter l’ennemi ; si celui-ci m’a devancé, je bats en retraite et renonce à le suivre. Une terre lointaine est celle où, à forces égales, il est hasardeux de provoquer l’ennemi, car si celui-ci accepte le combat, l’issue n’en sera pas heureuse.
Tels sont les principes relatifs aux six sortes de terrains. Tous sont du ressort du chef de guerre qui doit y prêter la plus grande attention. »
(chapitre 10)

Bien que ces parties aient beaucoup vieillies, il demeure néanmoins toujours possible d’en extraire quelques idées intéressantes (voir par exemple notre billet sur la logistique [lien] qui se réfère beaucoup à ces parties).


[1] A noter que ces descriptions de terrain sont partiellement reformulées (limite reparaphrasées) plus loin dans le chapitre :

« Si la région présente des voies d’accès ouvrant de tous côtés, c’est une terre de communication. Au cœur du pays ennemi, on est en terrain de diligence ; à proximité de la frontière, on est en terrain de négligence ; qui a devant soi un défilé étroit et derrière des positions solides se trouve en terre d’encerclement ; qui se trouve acculé en un lieu sans issue se bat en terre d’anéantissement. » (chapitre 11)

« Partiellement », car les quatre premières classifications (de dispersion, de négligence, de confrontation et de rencontre) ne figurent pas, l’énonciation commençant à la cinquième (celle de communication) pour se poursuivre dans l’ordre jusqu’à la dernière : l’impression d’écriture par strate [lien 188 – Comment se sont composés les treize chapitres de L’art de la guerre], voire d’une immixtion dans le texte d’un commentaire (au demeurant inutile) est ici assez flagrante.

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