Le père Amiot a-t-il réellement traduit Sun Tzu ?

Les treize articles de Sun-Tse, 1772

Si le père Amiot a l’incontestable mérite d’avoir compris l’importance des Treize articles de Sun-Tse (titre qu’il avait donné à sa traduction de L’art de la guerre), le texte qu’il nous a livré se révèle relativement éloigné des traductions modernes. La différence saute aux yeux dès le premier regard : alors qu’une traduction moderne comme celle de Jean Lévi[1] compte 577 mots pour le premier chapitre, celle du père Amiot en utilise plus du double : 1204 !

La raison principale en est donnée par le père Amiot lui-même :

« J’entrepris [ …] non pas de traduire littéralement, mais de donner une idée de la manière dont les meilleurs auteurs chinois parlent de la guerre, d’expliquer d’après eux leurs préceptes militaires, en conservant leur style autant qu’il m’a été possible, sans défigurer notre langue, et en donnant quelque jour à leurs idées, lorsqu’elles étaient enveloppées dans les ténèbres de la métaphore, de l’amphibologie, de l’énigme ou de l’obscurité. »[2]

A titre d’exemple des ajouts effectués par le jésuite, le chapitre 5 commence ainsi :

« Sun-Tse dit : Ayez les noms de tous les officiers tant généraux que subalternes ; inscrivez-les dans un catalogue à part, avec la note des talents et de la capacité de chacun d’eux, afin de pouvoir les employer avec avantage lorsque l’occasion en sera venue. Faites en sorte que tous ceux que vous devez commander soient persuadés que votre principale attention est de les préserver de tout dommage. »

Ce commandement ne se retrouve dans aucune traduction moderne[3]. Pire : il est en complète opposition avec l’esprit de Sun Tzu qui au contraire recommande de placer les hommes dans des situations désespérées pour les obliger à se battre avec l’énergie du désespoir :

« On les jette dans une situation sans issue, de sorte que, ne pouvant trouver le salut dans la fuite, il leur faut défendre chèrement leur vie. […] Quand il mène ses hommes au combat, c’est comme si [le général] leur retirait l’échelle sous les pieds après les avoir fait grimper en haut d’un mur. » (chapitre 11, traduction de Jean Lévi)

De même, à maints endroits, les propos de Sun Tzu se révèlent particulièrement dénaturés. Ainsi lorsque le père Amiot traduit au chapitre 6 :

« Si, lorsque [les bataillons ennemis] prennent la fuite, ou qu’ils retournent sur leurs pas, ils usent d’une extrême diligence et marchent en bon ordre, ne tentez pas de les poursuivre ; ou, si vous les poursuivez, que ce ne soit jamais ni trop loin, ni dans les pays inconnus. »

L’idée rendue par les traducteurs modernes est tout autre : là où le père Amiot explique la conduite à tenir face à un ennemi qui fuit, les autres traductions n’évoquent que le fait de savoir se replier rapidement :

« [Le parfait chef de guerre] se retire sans que [l’adversaire] puisse le poursuivre, tant ses mouvements sont rapides. »

Ces différences de sens fondamentales peuvent en partie s’expliquer par le fait que le père Amiot utilisait comme texte de référence une traduction de seconde main mandchoue -et non chinoise. Le texte original, en ancien chinois, lui restait en effet trop difficile de compréhension.

Mais bien au-delà de ces difficultés de traduction, la volonté du jésuite d’adapter les préceptes de Sun Tzu à la morale chrétienne était omniprésente. Parfois, il plaçait des commentaires en notes de bas de page clairement distincts du texte. Par exemple au chapitre 8 :

« Il n’est pas nécessaire que je dise ici que je désapprouve tout ce que dit l’auteur à l’occasion des artifices et des ruses. Cette politique, mauvaise en elle-même, ne doit avoir aucun lieu parmi des troupes bien réglées. »

Malheureusement, il lui arrivait aussi bien souvent d’incorporer directement dans le texte, sans que cela soit décelable, ce qui selon lui devrait être. Ainsi, au chapitre 11, là où les traducteurs contemporains traduisent :

« On pourvoit aux besoins en nourriture des troupes en pillant les campagnes fertiles. »

Le père Amiot donnait une injonction toute autre :

« Procurez-vous pacifiquement tous les secours dont vous aurez besoin ; n’employez la force que lorsque les autres voies auront été inutiles ; faites en sorte que les habitants des villages et de la campagne puissent trouver leurs intérêts à venir d’eux-mêmes vous offrir leurs denrées. »

Aussi, excepté pour l’historien désireux de connaître l’unique texte en vigueur durant deux siècles, cette traduction du père Amiot se voit donc aujourd’hui largement supplantée par celles « modernes » parues durant les deux dernières décennies, autrement plus fidèles au texte de Sun Tzu.

De manière paradoxale, il est amusant de constater que le père Amiot redoutait lui-même l’altération des textes originaux. Ainsi, il paraphait chacune des pages de traduction qu’il envoyait en France, car, écrivait-il :

« Il est arrivé plus d’une fois que sous prétexte de corriger ou de donner une nouvelle forme aux ouvrages qu’on reçoit des pays si éloignés, on les a tronqués ou défigurés, soit en retranchant ce qu’il fallait conserver, soit enfin en voulant donner le tout à sa manière, qu’on croit préférable à celle des auteurs ; […] Il me semble qu’on devrait se conduire à l’égard des écrits qui viennent de loin, comme on se conduit à l’égard des ouvrages qui sont déjà surannés et qu’on veut rajeunir : on ne se permet d’autres changements que ceux qui ont rapport aux expressions et au style. »[4]

Ainsi, pour attractives que puissent être les versions basées sur le texte du père Amiot car libres de droits (théoriquement), il est prudent de s’en écarter, excepté pour la personne réellement désireuse d’avoir une connaissance universitaire et historique de L’art de la guerre. Si en librairie de bien meilleures traductions sont aisément disponibles[5], les livres numériques sont en revanche à notre connaissance malheureusement tous basés sur une des versions du père Amiot.

Corollaire conclusif : L’art de la guerre ne se lit pas en numérique…


[1] Toutes les citations de cet article désignées comme « modernes » se basent sur la traduction de Jean Lévi : Sun Tzu, L’art de la guerre, éditions Hachette, 2000.

[2] Discours du traducteur in Art militaire des Chinois, 1772.

[3] Exceptée celle d’Alexis Lavis, mais à la raison que sa traduction était en fait particulièrement « inspirée » du texte du père Amiot…

[4] Propos du père Amiot rapporté par M. Deguignes dans son Avis préliminaire à l’Art militaire des Chinois.

[5] Nous recommandons pour notre part celle de Jean Lévi suscitée.

Source de l’image : photo de l’auteur

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