L’art de la guerre est-il complet ?

Le traité est-il complet ?

Le traité est-il complet ?

Bien des passages de L’art de la guerre laissent un goût d’inachevé, voire donnent nettement l’impression que le traité est incomplet ! En effet, certaines parties paraissent de toute évidence manquantes. Plusieurs énumérations péremptoires ne sont ainsi suivies d’aucunes explications, comme :

« L’analyse stratégique comprend : les superficies, les quantités, les effectifs, la balance des forces, la supériorité » (chapitre 4)

… sans que soient fournies plus de précisions. Pire : les « neuf retournements » censés être l’objet du chapitre 8 ne sont explicités ni dans ce chapitre ni dans le reste du traité (excepté dans la « traduction » du père Amiot, mais il s’agit dans ce cas-là d’une interprétation).

Le doute peut donc s’installer quant à la complétude du texte qui nous est parvenu. Si les Mémoires historiques de l’historien Sima Qian, datant de la fin du Ier siècle av. J.-C., ne font bien état que de treize chapitres (ou articles) que Sun Tzu aurait remis au roi de Wu pour se faire admettre en audience, la première liste de livres établie en Chine – un catalogue de la bibliothèque impériale réalisé à la même époque – signale la présence d’un Sun Tzu composé de 82 fascicules, et d’un autre composé de 89 ! Soit six fois plus que le texte standard[1]… L’hypothèse existe donc que des parties du Sun Tzu aient pu être perdues. A l’appui de cette théorie, il existait même quelques aperçus de ces « fragments disparus » dans les encyclopédies chinoises du VIe au XIIe siècle, dont les chapitres militaires citaient fréquemment le Sun Tzu.

C’est ainsi pourquoi le père Amiot affirmait de façon péremptoire en présentation de sa traduction des Treize articles :

Cet ouvrage était en quatre-vingt-deux chapitres ; il n’en reste que treize.

Se référant à cette allégation, Lucien Nachin développait en 1948 dans l’avant-propos de son Sun Tse et les anciens Chinois :

Ce que l’on peut présumer, c’est que nous ne possédons que des fragments de son œuvre, laquelle comprenait, dit-on, quatre-vingt-deux articles alors que treize seulement ont été conservés. Et encore, ne sommes-nous pas assurés que certains n’aient pas été tronqués. L’article 12 : Emploi du feu à la guerre est manifestement dans ce cas. Il est surprenant de ne rien trouver concernant la tactique des marches, la guerre de siège, les opérations amphibies, les différentes sortes de combat, la lutte contre les cavaliers nomades, les opérations de montagne où Sun Tse a dû exposer les fruits de son exceptionnelle expérience.

Toutefois, le consensus des historiens chinois semble aujourd’hui s’établir sur le fait que le traité de Sun Tzu n’a toujours comporté que treize articles, et que la « preuve » fournie par le catalogue de la bibliothèque impériale de la fin du Ier siècle av. J.-C. ainsi que les fameux « fragments perdus » figurant dans les encyclopédies du VIe au XIIe siècle ne sont pas réellement recevables. Croyance renforcée par la découverte des manuscrits du Yinqueshan datant d’environ 180 av. J.-C. qui ne présentaient bien le traité qu’en treize chapitres.

En effet, la notion de « livres » telle que nous la comprenons aujourd’hui n’existait pas à l’époque : il ne s’agissait pas d’ouvrages organisés de façon cohérente en chapitres, mais plutôt de recueils d’essais, de leçons dispensées par un maître et recueillies par les disciples. Ainsi figurait le texte de L’art de la guerre, mais aussi des dialogues entre le roi de Wu et Sun Tzu, une biographie de Sun Tzu, des développements stratégiques parallèles, des cartes, des diagrammes, etc. Une grande partie de ces matériaux est d’ailleurs connue et a notamment été trouvée dans la tombe du Yinqueshan. Plusieurs versions pouvaient également exister de ces écrits. Au final, le texte de ce qui constitue aujourd’hui L’art de la guerre faisait partie d’une masse considérable de matériaux militaires rattachés à l’école de Sun Tzu pouvant au total former 82 (ou 89) fascicules.

Ainsi, ce furent les compilateurs anciens qui extirpèrent de ce magma de textes treize sections qui furent regroupées a posteriori sous la forme du traité que nous connaissons aujourd’hui sous le nom d’Art de la guerre. Le rôle du compilateur, bibliothécaire le plus souvent, était alors en effet fondamental : il réunissait l’ensemble des matériaux en un seul et même ouvrage, en écartant les écrits qui lui semblaient ne pas appartenir au même courant, en sélectionnant les versions qui lui paraissaient recevables, en éliminant les doublets, et en établissant le « texte correct ».

C’est pourquoi l’on ne peut parler de « chapitres disparus » mais seulement de matériaux qui furent écartés par les compilateurs.


[1] La section bibliographique du Hanshu de l’historien des Han (Ier siècle av. J.-C.) mentionne à la section « Arts de la guerre » de la littérature stratégique deux ouvrages portant le titre de Sun Tzu : l’un dit « Sun Tzu de Qi » et l’autre « Sun Tzu de Wu ». Il s’agit sans doute de deux éditions différentes correspondant à deux traditions régionales d’une même école stratégique : celle de l’Etat de Qi (dont il était originaire) et celle de l’Etat de Wu (où il s’illustra selon la légende). L’une est en 82 chapitres et l’autre en 89. Toutes deux comportaient des cartes et des diagrammes.

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