L’art de la guerre en bande dessinée

L’art de la guerre en BD de Wang Xuanming

Si la bande dessinée n’est aujourd’hui plus cantonnée au rôle de divertissement pour enfants et est reconnue comme pouvant être un vecteur sérieux et artistique de transmission d’une histoire, il n’y a en revanche rien d’évident à ce que la transposition d’un traité militaire puisse tirer bénéfice de ce support. Sur les trois versions existant actuellement en français, nous allons voir qu’une seule présente à nos yeux de l’intérêt.

L’art de la guerre a connu de très nombreuses adaptations en bandes dessinées dans les pays asiatiques, mais seules deux sont parvenues en France. Il s’agit de « manhuas », c’est-à-dire de bandes dessinées chinoises[1].

La toute première à être traduite en français fut celle de Tsai Chih Chung. Ce dernier est un dessinateur extrêmement célèbre en Chine pour ses transpositions en bandes dessinées d’une grande partie du répertoire classique chinois : Lao Tseu, Confucius, Bouddha, etc.

En 1993, les éditions Carthame en publiaient donc une traduction signée par Claude Maréchal à partir d’une version anglaise (et non chinoise). Cette traduction fut rééditée en 1996 avec une couverture différente. Elle le sera à nouveau en 2001 aux éditions BD Lys, mais avec cette fois, outre une couverture encore différente, un autre titre : Stratégies de succès – L’art de la guerre de Sun Tsu. Curieusement, le nom du traducteur était également différent (Claude Maréchal pour la version de Carthame et « collectif » pour celle de BD Lys) alors que la traduction française était rigoureusement identique… Seul l’ajout de propos préliminaires venait distinguer cette édition de celle parue huit ans plus tôt. Toutes sont aujourd’hui épuisées.

En 2010 est parue aux éditions You Feng une nouvelle traduction du manhua de Tsai Chih Chung, cette fois-ci à partir de l’original chinois. La traduction était l’œuvre de Rébecca Peyrelon.

Quelle que soit la traduction française considérée, nous estimons personnellement que ce manhua de Tsai Chih Chung a raté son objectif : en voulant coller rigoureusement au texte du traité, nous n’avons là qu’une traduction accompagnée de vignettes pour chacun des préceptes, et non une vraie bande dessinée. En outre, les dessins sont, à notre goût, loin d’être suffisamment beaux pour justifier à eux seuls leur existence…

Il en va en revanche tout autrement pour la bande dessinée parue en 2000 aux éditions Vents d’Ouest. Manhua de Wang Xuanming, la version française était issue de la traduction anglaise. Le passage au français, de qualité très contestable, était dû à Cédric Perdereau. L’ouvrage est actuellement épuisé en librairie.

Les raisons pour lesquelles cette transposition en bande dessinée du traité de Sun Tzu nous paraît extrêmement intéressante sont qu’elle reprend scrupuleusement le texte original de Sun Tzu, mais en le ré-agençant pour en faciliter la compréhension et en l’enrichissant d’exemples historiques clairement identifiés visant à expliciter certaines notions. Le support de la bande dessinée nous paraît en ce sens un vrai plus et remplace de façon très plaisante les notes de bas de page explicatives. Le lieu commun « Un bon dessin vaut mieux qu’un long discours » s’applique ici parfaitement.

Prenons à titre d’exemple, cette phrase du chapitre 4 traduite par Jean Lévi :

« L’analyse stratégique comprend : les superficies, les quantités, les effectifs, la balance des forces, la supériorité. Du territoire dépendent les superficies, les superficies conditionnent les quantités, les quantités les effectifs, les effectifs la balance des forces, la balance des forces la supériorité. »

Cette affirmation obscure de Sun Tzu, non développée par la suite dans le traité, oblige Jean Lévi à en éclairer le sens dans une note explicative[2].

Le manhua de Wang Xuanming prend lui le parti d’intégrer cette explication dans le corps même de la narration :

« Il y a cinq aspects à prendre en compte pour estimer une force militaire :

  • les mesures sur le champ de bataille, en termes de taille et d’accessibilité ;
  • le calcul de la capacité à la bataille, basé sur les mesures du terrain ;
  • de la capacité du champ de bataille, le nombre d’ennemis qui seront engagés peut être estimé, ainsi que le nombre de troupes à déployer ;
  • d’après le nombre d’hommes engagés, la force militaire des deux camps peut être estimée ;
  • d’après la force militaire des deux camps, l’issue de la guerre peut être prévue. »

(On notera bien là les conséquences d’une traduction très perfectible de l’anglais.)

Le support du dessin apporte en outre une aide supplémentaire à la compréhension :

L'art de la guerre en BD<, pages 134 et 135L’art de la guerre en BD, pages 134 et 135
(cliquez sur l’image pour l’agrandir)

Le propos de Sun Tzu apparaît donc du coup de façon bien plus compréhensible.

En outre, cet exemple met bien en lumière toute la différence entre le manhua de Wang Xuanming et celui de Tsai Chih Chung : alors que le premier va chercher à faire comprendre la signification des propos de Sun Tzu, tout en conservant pour autant une exacte fidélité au texte, le second, en respectant scrupuleusement le texte, va mettre du coup en images des propos parfois incompréhensibles.

Scan Tsai Chih Chung - Claude MaréchalTsai Chih Chung traduit de l’anglais par Claude Maréchal
(cliquez sur l’image pour l’agrandir)

Scan Tsai Chih Chung - Rébecca PeyrelonTsai Chih Chung traduit du chinois par Rébecca Peyrelon
(cliquez sur l’image pour l’agrandir)

De notre point de vue, cette possibilité d’inclure les commentaires au texte constitue une véritable plus-value. Aussi allons-nous jusqu’à affirmer que la version nous apparaissant comme étant la plus immédiatement abordable et compréhensible, tous types confondus, est celle en bande dessinée ! Toutefois, Jean Lévi met toutefois en garde contre ce confort de lecture[3] : beaucoup de notions explicites dans la bande dessinée ne sont en effet pas aussi clairement exprimées dans le texte de Sun Tzu, qui laissait ainsi la porte ouverte aux différentes interprétations. Par exemple, la bande dessinée de Wang Xuanming fait un choix en ne parlant que du théâtre des opérations, alors qu’il est impossible de savoir d’après le texte source s’il est question simplement de facteurs tactiques ou de données générales concernant la configuration géopolitique des forces en présence.

Pour conclure, notons qu’une autre bande dessinée intitulée L’art de la Guerre de Sun Tzu existe également en français. Parue en 2006 mais depuis peu épuisée, cette série en dix volumes publiée aux Editions du Temps est l’œuvre de Li Zhiqing pour les dessins et Li Weimin pour le scénario. Ce manhua conte une histoire légendaire de Sun Tzu, distillant au fil de l’histoire des préceptes de L’art de la guerre. Cette œuvre romanesque n’est donc que de pur divertissement et ne peut être considérée comme un support alternatif au traité de Sun Tzu.


[1] Le graphisme des manhuas (style de dessin, rythme, mise en scène) est totalement spécifique dans le monde de la bande dessinée. Pouvant être rapproché du manga japonais, il en possède un certain nombre de codes différents.

[2] « Chacun de ces termes est analysé par les commentateurs ; en fait, ceux-ci se répètent ou se contredisent. On peut néanmoins, dans cette cacophonie, dégager, deux interprétations. Soit il s’agit, dans un sens restrictif, de l’examen du théâtre des opérations et des différentes étapes des supputations qui conduisent à prédire l’issue de la guerre ; soit on donne un sens plus général à la comparaison, et il s’agit du calcul des atouts respectifs des deux principautés. Ti (terres) signifiant aussi bien « territoire » que « terrain », où se déroule la bataille. » (Jean Lévi, L’art de la guerre, 2000, p.150).

[3] Correspondance de l’auteur avec Jean Lévi.

Source des images : photos de l’auteur

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