Des préceptes pouvant être totalement opposés d’une traduction à l’autre

Une étonnante comparaison des traductions

Celui qui se livrera à l’exercice de comparaison de deux traductions françaises de L’art de la guerre (et il aura le choix, cf. notre billet Combien de versions différentes ?) aura la surprise de voir combien les textes proposés peuvent s’avérer dissemblables. A tel point que certains propos de Sun Tzu se retrouvent parfois totalement inversés d’une traduction à l’autre. Nous illustrerons ce phénomène à travers l’exemple de deux traductions que nous jugeons de grande qualité : celle Jean Lévi aux éditions Hachette et celle du groupe Denma au Courrier du livre.

Au chapitre 6, Jean Lévi livre la maxime suivante :

« Qui emporte toutes les places qu’il attaque, investit des villes qui ne sont pas défendues. Qui tient toutes les places qu’il défend, défend des places qui ne sont pas attaquées. »

La seconde phrase est en parallèle avec la première, et son sens est ambigu : Sun Tzu recommanderait en effet ici de chercher à surtout défendre des positions qui ne seront pas attaquées ou, autre façon de comprendre, que les places que l’on défend ne seront jamais attaquées. Mais la traduction du groupe Denma dit exactement l’opposé dans la seconde ligne :

« Pour prendre à coup sûr une position, attaquez là où l’ennemi n’a pas de défenses. Pour défendre à coup sûr une position, établissez vos défenses là où l’ennemi attaquera sûrement. »

Le sens des propos de Sun Tzu a donc dans cet exemple radicalement changé, devenant plus immédiatement logique et compréhensible. Selon Jean Lévi, cette différence de sens proviendrait d’une erreur de traduction de la part du groupe Denma. A moins d’être un spécialiste des textes chinois anciens, la question ne peut toutefois pas être débattue par le lecteur français de Sun Tzu.

Autre exemple de différence fondamentale que l’on peut trouver entre les traductions, cette phrase du chapitre 4 :

« La défense est dictée par un effectif surabondant. L’attaque est dictée par un effectif insuffisant. » (groupe Denma)

Selon cette formulation, des effectifs surabondants inciteraient à rester dans une posture défensive, alors qu’avec des effectifs insuffisants il n’y aurait d’autre issue que dans la prise d’initiative. Pour le groupe Denma, cette phrase soulignerait donc « la vulnérabilité de l’attaque et le pouvoir subtil de la défense ».

Mais Jean Lévi donne la traduction suivante :

« Faute de forces suffisantes, on se défend pour n’attaquer que lorsqu’elles sont en excédent. »

Ce qui se comprend comme « La défense est dictée par un effectif insuffisant. L’attaque est dictée par un effectif surabondant », reflétant ici le postulat selon lequel on ne peut se permettre d’attaquer en l’absence d’un volume de forces suffisant. La maxime fournie par Jean Lévi dit donc l’inverse de celle du groupe Denma ! Sur cette simple phrase, les traductions proposées peuvent donc être en totale opposition.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’inversion de cette maxime ne provient pas d’une différence qui serait présente dans le texte du Yinqueshan (sur lequel le groupe Denma a basé sa traduction) mais, selon Jean Lévi[1], d’un contresens effectué par les traducteurs américains.

Nous avons dans des billets précédents (notamment Pourquoi le texte original de L’art de la guerre était-il cryptique ? et Le choix du traducteur entre littérarité et littéralité) tenté d’expliquer les raisons de cette diversité de traductions. Pour autant, force est de constater l’importance des écarts observables entre chacune des versions proposées au public français. C’est ainsi pourquoi nous ne pouvons que recommander de choisir avec le plus grand soin sa traduction. Notre billet Quelle traduction retenir ? tente, sur cette question, de prendre position sur cette délicate question.


[1] Correspondance de l’auteur avec Jean Lévi.

Source de l’image : photo de l’auteur

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