De quand date le texte de L’art de la guerre que nous connaissons ?

Un texte définitif datant du IIe siècle ap. J.-C. ?…

Si Sun Tzu a formalisé sa pensée durant la seconde moitié du IVe siècle av. J.-C., et que la plus ancienne version du texte qui nous soit parvenue date d’environ 180 av. J.-C., il apparaît que le traité lui-même a pu n’être finalisé dans sa forme actuelle que bien plus tardivement.

L’imprimerie n’existant pas encore[1], il était logique que de nombreuses versions de L’art de la guerre se soient progressivement développées en parallèle.

A partir du Ier siècle av. J.-C., un véritable travail éditorial commença à être mené par Liu Xiang, célèbre bibliothécaire des Han, qui amenda et révisa un grand nombre de textes anciens, dont le traité en treize chapitres de Sun Tzu. Puis, par la suite, le grand général et homme d’Etat Cao Cao[2] se livra à la fin du IIe siècle ap. J.-C. à un important travail de confrontation des variantes, aboutissant à un texte se voulant être une référence (auquel il adjoint son propre commentaire). Les « treize articles » furent donc un véritable choix éditorial accompli par des compilateurs entre une masse considérable de matériaux militaires rattachés à l’école de Sun Tzu.

Les exégètes suspectent d’ailleurs très fortement que des commentaires subsistent encore à plusieurs endroits du traité. Certains traducteurs font état de ces soupçons, tel Samuel Griffith, qui précise dans une note de bas de page :

Ce verset est suivi de sept courts versets qui donne une nouvelle définition des termes déjà expliqués aux versets 2 à 10 inclus. Il semble qu’il s’agisse de commentaires qui se sont glissés dans le texte.[3]

Sous la dynastie des Song (960-1279)[4], la renommée de Cao Cao fit que son texte fut celui utilisé au XIe siècle pour établir la version commentée de référence du traité de Sun Tzu. L’imprimerie, désormais apparue, favorisa la pérennisation de cette dernière.

Ainsi, ce ne fut qu’à la fin du IIe siècle ap. J.-C. qu’une pensée élaborée cinq à six siècles plus tôt prit sa forme à peu près définitive.

Quant au titre du traité, l’usage était de désigner les ouvrages philosophiques où compte avant tout le maître qui a donné naissance à une tradition ou école simplement par le nom de leur auteur : « Le Sun Tzu », c’est-à-dire « Le livre de maître tel ou tel » ; ainsi ont été désigné le « Laozi » (le Tao Tö King), le Zhuangzi, le Wenzi, etc. (rappelons que « Tzu » est la transcription Wade-Gilles du pinyin « Zi » [lien Pourquoi pas Sun Zi France]). Toutefois, le titre Sun zi bing fa (« L’art de la guerre de maître Sun ») figure dans la section « Ouvrages militaires et stratégiques » de la monographie bibliographique du Hanshu, composée au premier siècle de notre ère, à partir de documents plus anciens[5]. L’apparition du titre actuel n’est donc pas une création contemporaine.


[1] L’imprimerie apparaîtra en Chine au VIe siècle. Elle s’effectuera alors à l’aide de blocs de bois sculpté ou de céramique gravée. Le plus ancien livre imprimé qui nous soit parvenu est un texte bouddhiste xylographié datant de 868.

[2] Cao Cao (155-220) était un seigneur de guerre, écrivain et poète de la fin de la dynastie Han en Chine antique. Premier ministre du dernier empereur de la dynastie Han, il se rendit maître de tout le nord de la Chine et établit les fondations du royaume de Wei dont il reçut à titre posthume le nom d’ « empereur Wu ».

[3] Sun Tzu, L’art de la guerre, traduction de Samuel Griffith (anglais) par Francis Wang (français), p.177.

[4] C’est cette même dynastie qui érigea L’art de la guerre et six autres traités au rang des « grands classiques » qu’il fallait absolument maîtriser pour passer les examens de fonctionnaire militaire impérial, et ce jusqu’à la chute de l’Empire en 1912.

[5] De façon surprenante, on trouve également un « Sun Zi » dans le même ouvrage à la section « ouvrages taoïstes ».

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