De l’imposture des traductions dites «du père Amiot»

Le père Amiot

Le père Amiot

La traduction du père Amiot, toute première hors du monde asiatique, paraît en 1772. Libre de droits, toutes les éditions de L’art de la guerre à petit prix y recourent. Cette traduction est également celle que l’on trouve dans les différents recueils de textes stratégiques ou en format numérique (Kindle et autres).
Sauf qu’il s’agit d’une tromperie : à l’exception de deux cas particuliers[1], aucun de ces textes n’est réellement celui du père Amiot. Le plus ancien utilisé remonte à 1948, tandis que le plus récent est une composition datant de 2009 !

L’étude des traductions disponibles se réclamant « du père Amiot » fait apparaître trois textes différents : celui de Lucien Nachin (1948), celui de l’Impensé radical (1971) et celui de Gabriel Lechevallier (2009). En prenant l’exemple des livres papiers actuellement disponibles, l’édition des Presses Pocket se base sur le texte de Lucien Nachin, celle des 1001 nuits sur celui de l’Impensé radical, et celle des éditions de Vecchi sur celui de Gabriel Lechevallier.

Les versions sont-elles réellement différentes ?

Les écarts avec le texte de 1772 sont loin de se cantonner à une remise en forme en français moderne. Comparons à titre d’exemple le tout début du traité :

Texte de 1772
Lucien Nachin
Impensé radical 
Gabriel Lechevallier 
Article premier
Fondements de l’Art Militaire
Article premier
Fondements de l’art militaire
Article premier
De l’évaluation
De l’évaluation du conflit
Sun-Tse dit : les troupes sont la grande affaire d’un État ; Sun Tse dit : L’art de la guerre et l’organisation des troupes sont d’une importance vitale pour l’État. Sun Tse dit : La guerre est d’une importance vitale pour l’État. La guerre est d’une importance vitale pour l’Etat.
c’est d’elles que dépend la vie ou la mort des Sujets, l’agrandissement ou la décadence de l’Empire. La vie et la mort des sujets en dépendent ainsi que la conservation, l’agrandissement ou la décadence de l’Empire. C’est le domaine de la vie et de la mort : la conservation ou la perte de l’empire en dépendent ; il est impérieux de le bien régler. Sa mort ou sa survie en dépendent. Il est indispensable de ne s’y engager qu’après une longue réflexion.

Certes, l’idée générale est ici globalement conservée, mais nous voyons bien que les textes présentés sont au final réellement différents. De façon plus parlante, un simple comptage du nombre de mots du premier chapitre donne[2] :

  • 1204 pour le père Amiot
  • 1061 pour Lucien Nachin
  • 1360 pour l’Impensé radical
  • 771 Gabriel Lechevallier

Pourquoi ces différences ?

Lucien Nachin est colonel en retraite lorsqu’il fait paraître en 1948 une version remaniée par ses soins[3] du texte du père Amiot dans le cadre d’un travail systématique de redécouverte des grands classiques de l’art militaire. Il justifiait ainsi son apport :

« Certaines expressions, en vieillissant, ont perdu de leur vigueur ; d’autres sont devenues désuètes ; pour la clarté, quelques-unes doivent céder la place à des termes plus modernes et dont le sens est admis par tous. Dans l’établissement du texte, il a paru qu’un livre destiné non seulement aux officiers, mais encore à toutes les personnes qui s’intéressent aux questions militaires, devait se tenir à égale distance d’un laconisme qui le rendrait hermétique et d’une abondance qui dénaturerait la pensée primitive. »

Le collectif ayant publié chez l’Impensé radical en 1971[4] n’a quant à lui fourni aucune explication concernant son besoin de remaniement du texte du père Amiot. Pour autant, leur contribution va bien au-delà de la simple ré-écriture du texte en français modernisé, car elle s’est enrichie de la consultation de nombreuses autres versions en langues étrangères (d’où l’augmentation du nombre total de mots). Ainsi, alors que le premier chapitre du père Amiot se termine par :

« Telles sont en général les réflexions que ma propre expérience m’a dictées, et que je me fais un devoir de vous communiquer. »

celui de l’Impensé radical donne :

« Que chacun se représente les évaluations faites dans le temple, avant les hostilités, comme des mesures : elles disent la victoire lorsqu’elles démontrent que votre force est supérieure à celle de l’ennemi ; elles indiquent la défaite lorsqu’elles démontrent qu’il est inférieur en force. Considérez qu’avec de nombreux calculs on peut remporter la victoire, redoutez leur insuffisance. Combien celui qui n’en fait point a peu de chances de gagner ! C’est grâce à cette méthode que j’examine la situation, et l’issue apparaîtra clairement. »

Outre la phrase dans son ensemble, cette notion de « temple » est totalement absente chez le père Amiot, mais est présente dans toutes les traductions modernes, comme celle de Jean Lévi :

« La victoire est certaine quand les supputations élaborées dans le temple ancestral avant l’ouverture des hostilités donnent un avantage dans la plupart des domaines ; dans le cas contraire, si on ne l’emporte que dans quelques-uns, on va au-devant d’une défaite. Ainsi, qui additionne de nombreux atouts sera victorieux, qui en a peu sera vaincu, que dire de ceux qui n’en ont aucun ! C’est par ces considérations qu’il m’est possible de prévoir à coup sûr l’issue du combat. »

On le voit, la version de l’Impensé radical dépasse largement le cadre de la simple modernisation du texte.

Enfin, en 2009, Gabriel Lechevallier (pseudonyme de Pierre Ripert) publiait un ouvrage intitulé Décoder & comprendre L’art de la guerre, également censé se baser sur le texte du père Amiot. En réalité, Gabriel Lechevallier avait repris le texte de l’Impensé radical et l’avait largement remanié et simplifié (passage de 1360 à 771 mots…) afin de le rendre, selon lui, plus lisible :

« Les citations du présent ouvrage sont tirées de la traduction de Joseph-Marie Amiot. […] Certains paragraphes des Treize articles ont été réduits, ou supprimés : Sun Tzu, en bon pédagogue, y répète à plusieurs reprises la même leçon. »

En conclusion, à l’exception de deux cas particuliers cités précédemment[1], aucune des traductions se réclamant aujourd’hui « du père Amiot » n’est authentique. Les textes proposés peuvent avoir trois origines : Lucien Nachin (1948), l’Impensé radical (1971) ou, plus récemment, Gabriel Lechevallier (2009). Ces versions du texte ne relèvent donc absolument pas du domaine public. Mais comme ni les descendants de Lucien Nachin, ni un membre du collectif de l’Impensé radical ne sont venus réclamer leurs droits, la diffusion de ces versions continue à se propager et s’amplifier : chaque nouvel entrant éditeur cherchant une version libre de droits qu’il s’empresse de reproduire.


[1] Les deux seuls ouvrages où le texte original de la traduction du père Amiot est utilisé sont celui d’Adrien Beaulieu et le fac-similé des éditions Nabu Press. Au format numérique, Les treize articles peuvent également se trouver sur Gallica ou Google Livres, ou sur le site Chine Ancienne.

[2] Pour information, la traduction de Jean Lévi, à notre sens la plus juste, ne comporte que 577 mots…

[3] Lucien Nachin avait notamment pris en compte la traduction anglaise de Lionel Giles de 1910.

[4] Ce collectif était composé de Monique Beuzit, Roberto Cacérès, Paul Maman, Luc Thanassecos et Tran Ngoc An.

Source de l’image

Une réflexion au sujet de « De l’imposture des traductions dites «du père Amiot» »

  1. Une précision : si toutes les versions papier à petit prix sont effectivement bien exclusivement basées sur une de ces trois versions, les versions numériques en revanche peuvent également aussi utiliser une traduction du texte anglais de Lionel Giles. Datant de 1910, celle-ci est donc désormais la seule réellement libre de droits…

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