De la fluidité, suite

L'eau s'adapte à ce qu'elle rencontre.

L’eau s’adapte à ce qu’elle rencontre.

Note : Ce billet complète celui sur la fluidité paru l’année dernière.

Nous avions vu dans des billets comme De la marche à l’ennemi ou De l’initiative qu’une des applications du système suntzéen pourrait être une installation en défensive, en mesure de varianter immédiatement pour saisir toute opportunité. L’image de l’eau s’écoulant des hauteurs est à cet égard assez révélatrice et pourrait être considérée comme une transposition verticale d’une situation horizontale : l’armée avance, et dès qu’elle rencontre une résistance (un cratère), elle attend et en profite pour consolider sa position. Si une faille se présente, ou si son état de préparation (remplissage) devient suffisant, elle peut à ce moment-là tomber plus bas.

Tout d’abord, l’eau évoque la fluidité d’une bonne armée qui sait se plier à tous les retournements et répondre à toutes les initiatives de l’adversaire. Un grand capitaine remporte ses victoires en s’adaptant aux mouvements de l’ennemi. Il n’a pas de dispositions constantes, de même que l’eau n’a pas de forme fixe. Elle n’est que ce que fait d’elle le contexte qui l’accueille ou la recueille. Il est dans la nature de l’eau d’éviter les élévations de terrain, de les contourner pour se couler dans les dépressions ; ainsi en est-il d’une troupe qui doit s’employer à éviter les points forts pour attaquer les points faibles de l’adversaire.

Cela suppose que le général dispose de l’agilité d’esprit et l’humilité suffisantes pour ne jamais s’entêter dans une manœuvre qu’il a arrêtée à un instant donné ; qu’il ait toujours la force d’être en réaction ; qu’il n’ait jamais de faiblesse qui lui ferait subir la manœuvre de l’adversaire ; qu’il soit sans cesse à l’écoute, aux aguets, sur le qui-vive d’un besoin de réajustement ou de reconstruction totale de sa manœuvre. Il ne s’agit pas là d’une réactivité passive, où l’on serait attentiste à la manœuvre de l’adversaire, mais d’une réactivité active, où l’on « travaille » l’autre pour l’amener à commettre des fautes, à présenter des ouvertures, à se relâcher ; et nous à l’exploiter.

Cette démarche va bien au-delà de ce à quoi s’emploient nos actuelles cellules « conduite » en état-major, qui ne cherchent qu’à remettre dans le droit chemin de la planification prévue lorsque survient un écart par rapport au scénario envisagé. Elle correspond un peu plus à l’idée française d’ « effet majeur », mais qui est étouffée par ses tâches, idées de manœuvre, phases et autres « rôles des unités de manœuvre » présentés lors des réunions « back brief[1] »… En fait, elle se rapproche surtout de l’esprit de l’auftragstaktik allemand, le commandement par objectifs. L’armée de l’Air, également, connait bien la différence entre ces deux modes opératoires, avec une manœuvre planifiée jusque dans les moindres détails lorsqu’il s’agit d’attaque au sol, et une très grande liberté d’action lorsqu’il s’agit de défense aérienne.

Etant entendu bien sûr que la réponse que donnera le général soit appropriée. Cela semble aller de soi, mais constitue bel et bien une autre qualité requise du général : l’intelligence de la situation, la pertinence de la réponse à apporter, bref le génie militaire. Le tout, bien sûr, chapeauté par une nécessaire constance dans l’objectif à atteindre.

Un point que Sun Tzu ne développe pas mais qui s’avère pourtant indispensable à cette fluidité : la capacité de l’armée à répondre à cette réactivité du général. Cela suppose un entraînement extrêmement poussé, devant permettre aux troupes d’adopter à temps les configurations pensées par le général. Rien ne lui sert en effet d’avoir l’idée de la manœuvre idéale si cette dernière ne peut être mise en œuvre. L’armée doit pouvoir répondre aussi vite que possible à la fulgurance d’idées de son chef. Pour cela, un entraînement poussé parait indispensable. D’autres facteurs interviennent ensuite, comme l’état de fatigue de la troupe ou son moral, mais une armée de paysans toute reposée et motivée qu’elle soit ne pourra produire d’effet sur l’adversaire si elle n’est pas capable de se mettre en disposition de combat et d’exécuter la manœuvre pensée par le général.


[1] Dans les réunions « back brief », les chefs des unités subordonnées présentent la manière dont ils entendent remplir la mission et les difficultés rencontrées, en particulier en matière de coordination. L’objectif de cette réunion est d’alors apporter des adaptations à l’ordre d’opérations, et surtout de s’assurer que le subordonné a bien compris sa mission.

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