Combien de versions françaises différentes ?

Le rayon Sun Tzu de la FNAC des Halles (Paris)

La situation ayant substantiellement évolué au cours de ces derniers mois, nous vous proposons ici une version modernisée de notre billet paru le 22 janvier dernier.

Combien y a-t-il aujourd’hui de traductions françaises différentes de L’art de la guerre ? Question délicate. Tout dépend en effet du mode de comptage. Disons entre 19 et 25. Ou 34. Ou plus…

Si nous prenons uniquement les livres papier actuellement disponibles (mais que signifie « disponible » ?[1]), nous arrivons à 19 traductions françaises différentes du traité de Sun Tzu. Ce sont, par ordre de publication des éditions en cours :

1. Samuel Griffith traduit par F. Wang (1972)
2. Père Amiot / Impensé radical (1996 et 2012)
3. Jean Lévi, 1ère version (2000 et 2010)
4. José María Sánchez Barrio (2001)
5. Père Amiot / Lucien Nachin (2002)
6. Tang Jialong, 1ère version (2004)
7. Groupe Denma traduit par L. Cohen (2005)
8. Lionel Giles (2005)
9. Samuel Griffith traduit par J. Glaubauf (2006)
10. Père Amiot / texte original (2007 et 2011)
11. Jean Lévi, 2e version (2008)
12. Jean-François Phélizon, 2e version (2008)
13. Alexis Lavis (2009)
14. Gabriel Lechevallier (2009)
15. Xu Xiaojun et Jia Xiaoning (2009)
16. Tang Jialong, 2e version (2010)
17. Luo Shenyi (2011)
18. James Trapp (2011)
19. Valérie Niquet, 3e version (2012)

Si nous incluons les versions en bande dessinée, deux titres se rajoutent :
1. Wang Xuanming traduit par C. Perdereau (2000)
2. Tsai Chih Chung traduit par R. Peyrelon (2010)

Note : la bande dessinée également baptisée L’art de la Guerre de Sun Tzu et parue en 10 volumes aux Editions du Temps n’est pas une traduction de L’art de la guerre mais simplement un manhua s’inspirant du traité de Sun Tzu pour raconter des batailles au temps des Royaumes combattants.

Enfin, nous pourrions également comptabiliser les versions épuisées[1] :
1. Bande dessinée de Tsai Chih Chung traduite par C. Maréchal (1993)
2. Valérie Niquet, 1ère version (1994)
3. Valérie Niquet, 2e version (1999)
4. Jean-François Phélizon, 1ère version (1999)

Au grand total, nous arrivons donc au chiffre de 25 versions différentes du texte français de Sun Tzu. La comptabilisation de chaque version d’une même traduction comme autant de textes différents se justifie par les importantes modifications qui se rencontrent à chaque fois dans les éditions successives[2]. Et nous ne nous sommes limités là qu’aux versions papier : les versions numériques pullulent sur la toile (il paraît environ une nouvelle édition Kindle tous les mois !)[3].

Il est tout à fait possible que vous possédiez une version a priori différente de celles présentées en liens : certaines traductions ont connu plusieurs couvertures au fil du temps (la première de Samuel Griffith en a ainsi eu quatre). Bien sûr, nous n’allions pas les comptabiliser.

De même, nous n’avons pas considéré dans ce comptage les différents habillages explicatifs d’une même traduction (appareil critique, illustrations, présentation générale, etc.). Nous nous sommes tenus au seul texte du traité. Au minimum neuf autres versions seraient sinon encore à rajouter à la liste si l’on prenait en compte ce critère.

Au final, ce sont donc au minimum 18 versions différentes du traité de Sun Tzu qui sont actuellement disponibles en français. Bien plus si l’on se tourne vers les versions épuisées, si l’on prend en compte les appareils critiques différents pouvant habiller le texte, ou si l’on comptabilise également les bandes dessinés, sans parler des versions numériques. Et ce n’est pas fini : une nouvelle traduction est attendue prochainement aux éditions Parkstone Press


[1] Qu’est-ce aujourd’hui qu’un livre « disponible » ?

Prenons la question à l’envers : pourquoi un ouvrage ne serait-il pas « disponible » ? Parce que vous ne le trouverez pas dans votre FNAC et qu’il n’est commandable que par Internet ? Les raisons peuvent être multiples :
– parce qu’il est en auto-édition (comme l’original du père Amiot retranscrit par Adrien Beaulieu, commandable à cette adresse) ;
– parce qu’il est en édition à la demande (comme le fac-similé du père Amiot aux éditions Nabu Press, commandable à cette adresse) ;
– parce qu’il n’est disponible que sur le site de l’éditeur (comme la version de José María Sánchez Barrio, commandable à cette adresse) ;
– parce qu’il n’est disponible que dans les deux librairies parisiennes de l’éditeur (comme la bande dessinée Sunzi et son enseignement, commandable à cette adresse) ;
– parce qu’il est disponible uniquement en Chine (comme la version de Xu Xiaojun et Jia Xiaoning, commandable à cette adresse).
Ce critère de « disponibilité à la FNAC » nous paraît donc bien restrictif…

En outre, un livre « épuisé » est-il forcément « indisponible » ? Non selon nous. Et le site Amazon le prouve bien avec son « Amazon MarketPlace », lieu permettant à tous les libraires/bouquinistes/particuliers de vendre via le site Amazon des livres neufs mais également des occasions, épuisées ou non. Autrement dit, de façon plus générale, un livre facilement disponible en occasion sur Internet peut-il être réellement être considéré comme « indisponible » ? Nous estimons que non. Personnellement, je possède l’intégralité des versions papiers de L’art de la guerre (exceptées les originales du Père Amiot, mais parce que je n’ai pas souhaité y mettre le prix). Je les ai toutes achetées par Internet, sans qu’il m’ait été nécessaire de faire de grandes recherches de rat de bibliothèques numériques.

Ainsi, les distinctions « disponible » / « indisponible » / « épuisé » nous paraissent être une survivance de l’ancienne économie, qui n’a aujourd’hui plus guère de sens avec l’avènement du numérique. Par souci de lisibilité, nous avons néanmoins comptabilisé dans ce recensement les occasions séparément des livres neufs. Mais elles en constituent bien des versions différentes du texte, que le lecteur possède peut-être dans sa bibliothèque.

[2] A titre d’exemple, prenons pour chacun des traducteurs concernés une phrase du premier chapitre et observons son évolution :

• Valérie Niquet :
1988 : « Saisir l’intérêt de mes plans et s’y conformer, c’est acquérir la puissance qui permettra de se défendre contre l’extérieur. On obtient la puissance en se conformant à mes plans. »
1999 : « Après avoir estimé les avantages en fonction de ce que vous avez entendu, transformez-les en force pour vous défendre contre l’extérieur. »
2012 : « Après avoir estimé les avantages de chacun en fonction de tout ceci, transformez-les en force pour vous défendre contre l’extérieur. On maîtrise sa force en se conformant à mes plans. »
L’exhortation de se conformer aux préceptes de Sun Tzu pour obtenir la puissance disparaît en 1999, puis réapparaît en 2012.

• Jean-François Phélizon :
1999 : « En analysant tous les aspects d’une situation, il est possible de créer une position favorable et un environnement positif. Par position favorable, j’entends la possibilité de prendre l’initiative. »
2008 : « Après avoir analysé les cinq facteurs clés, il est possible de créer des circonstances favorables. Quand les circonstances deviennent favorables, il faut savoir modifier ses plans. »
La première version insistait plus sur la nécessité de rechercher l’initiative, tandis que la seconde évoque plutôt la capacité à agir convenablement en réaction à l’adversaire.

• Jean Lévi :
2000 : « Cette stratégie gagnante une fois adoptée, encore faut-il créer les conditions qui permettent le recours à des procédés qui sortent de la règle commune ; j’entends par là profiter de la moindre opportunité pour emporter l’avantage. »
2008 : « Les avantages dégagés par ces supputations une fois reconnus, encore faut-il les concrétiser dans une situation stratégique qui puisse servir au-dehors. J’entends par là profiter de la moindre opportunité pour monter des stratagèmes. »
La notion de stratagème apparaît beaucoup plus explicitement dans la seconde version.

• Tang Jialong :
2004 : « Si, avant le commencement de la bataille, les participants au conseil tenu au temple des ancêtres peuvent prévoir la victoire de façon certaine, c’est parce que les conditions propices à la victoire sont suffisantes. Si, avant le début des hostilités, ils prévoient une défaite, c’est parce que les conditions propices à la victoire ne sont pas réunies. Un plan mûrement établi assure la victoire tandis qu’un plan immature mène à la défaite. »
2010 : « Celui qui, au cours du Conseil tenu au temple des ancêtres, peut juger exactement les conditions propices à la victoire gagnera. Celui qui ne peut pas le faire perdra. Un plan mûrement établi assure la victoire tandis qu’un plan insuffisamment mûri mène à la défaite. »
L’idée reste ici la même, seule la formulation change.

Ainsi, en regard de telles différences, nous avons donc considéré légitime de comptabiliser à chaque fois séparément les différentes versions.

[3] De très nombreuses versions numériques de L’art de la guerre sont disponibles : format PDF à télécharger, livres iPhone, scans de Google Livres, sites Internet fournissant le texte intégral, … La grande majorité se fonde soit sur une des variantes du père Amiot (en général celle de l’Impensé radical), soit sur une traduction de la version anglaise de Lionel Giles datée de 1910. La palme de la pire traduction revient probablement au site Internet malheureusement le mieux référencé : www.artdelaguerre.com (nous n’activons volontairement pas le lien…) ; traduction catastrophique et partielle de l’anglais effectuée par Hubert Kratiroff, le texte proposé est empli de coquilles, fautes d’orthographe et erreurs flagrantes. Trahissant sans scrupule les propos de Sun Zi, son adresse Internet ainsi que son bon référencement par les moteurs de recherche renvoient malheureusement très facilement les internautes à cette version.

Source de l’image : photo de l’auteur

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