L’Art de la guerre de Sun Bin

La première traduction française du traité de Sun Bin (1994)

Nous avons déjà raconté l’épisode de la découverte de la tombe du Yinqueshan en avril 1972. Parmi les rouleaux de bambous qui ont été retrouvés figurait, outre un exemplaire du traité de Sun Tzu, celui de Sun Bin.

L’exemplaire du traité de Sun Bin retrouvé dans la tombe du Yinqueshan était particulièrement endommagé. Seule une partie[1], difficilement déchiffrable, put être récupérée. De nombreux chercheurs se penchèrent sur les restes découverts et tentèrent de reconstituer tout ce qu’il était possible du traité. La première transcription du texte en chinois moderne parut en 1975.

L’exemplaire retrouvé ayant souffert du temps, il ne livre qu’un texte parcellaire. Sa reconstitution reste hypothétique. Aussi, une nouvelle découverte archéologique serait susceptible de fortement modifier le traité tel qu’actuellement rendu public.

La première traduction française de cet exemplaire parut en 1994, réalisée par Tang Jialong[2]. Deux ans plus tard, la sinologue Valérie Niquet, qui avait déjà été la première à traduire Sun Tzu du chinois ancien directement vers le français, livra sa propre traduction[3]. Une troisième sortit en 2011, signée Luo Shenyi[4]. Notons pour finir que de très nombreux passages du traité de Sun Bin sont inclus dans la traduction de Jean Lévi, mis en parallèle avec les propos de Sun Tzu[5].

Nota : A la différence de celui de Sun Tzu, le traité de Sun Bin n’est pas disponible gratuitement sur Internet, celui-ci n’étant pas encore libre de droits, ayant été découvert en 1972, la première traduction française par (Tang Jialong) ne datant que de 1994.

Tout comme avec le traité de Sun Tzu, les spécialistes n’ont pas de certitudes quant à la composition du traité de Sun Bin : certains analystes considèrent qu’il n’est qu’une compilation des enseignements du stratège, recueillie par ses disciples et transcrite peu après sa mort. D’autres pensent qu’un texte de la main de Sun Bin existait, et que le traité qui nous est parvenu serait une version contemporaine, peut-être augmentée de l’enseignement recueilli par les disciples. Les plus sceptiques estiment que le texte pourrait n’être qu’un recueil d’éléments d’origine inconnue qui se serait revendiqué de Sun Bin afin d’être considéré…

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Sun Bin

Sun Bin

À la suite immédiate de la biographie de Sun Tzu, le 65e chapitre des Mémoires historiques de Sima Qian expose celle de Sun Bin. Elle commence en ces termes :

Cent ans après que Sunzi eut expiré vint Sun Bin. Sun Bin naquit dans les environs d’Ajuan et était un descendant de Sun Wu.

(Rappel : Sunzi et Sun Wu sont deux appellations de Sun Tzu.)

Sun Bin serait donc un descendant de Sun Tzu[1]. Sun (孙) est le nom de famille et Bin (膑) signifie « rotule », faisant référence au châtiment qu’il subit après avoir été injustement accusé de crime – on lui ôta les rotules. « Bin » n’est donc pas son véritable prénom, mais celui-ci nous demeure inconnu.

La biographie de Sun Bin par Sima Qian est nettement plus fournie en détails historiques que celle de Sun Tzu. Nous apprenons ainsi les éléments suivants :

Cent ans après la mort de Sun Tzu, Sun Bin naquit dans les environs d’Ajuan. Durant sa jeunesse, Sun Bin étudia la stratégie avec l’un de ses condisciples, Pang Juan. Ce dernier parvint à s’attirer les faveurs du roi de l’État de Wei et fut nommé général. Il demanda alors à Sun Bin de le rejoindre pour le conseiller. Mais Pang Juan se rendit rapidement compte que les talents de Sun Bin, supérieurs aux siens, risquaient de lui porter ombrage. Il prépara un coup monté, faisant accuser Sun Bin d’un méfait dont il n’était pas coupable. Sun Bin fut condamné à avoir son visage tatoué (la punition traditionnelle des criminels) et les rotules enlevées.

Devenu paria, Sun Bin profita du passage dans la région d’un émissaire de l’État de Qi pour lui signifier qu’il pourrait mettre ses talents au service de son royaume. Le messager l’y conduisit clandestinement et le présenta à Tian Ji, général en chef du Qi. Ce dernier accueillit Sun Bin et les deux hommes devinrent amis.

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Qui suis-je ? Sun Tzu

La première biographie française de Sun Tzu

Quelques semaines seulement[1] après la parution de notre précédent ouvrage consacré à Wu Zixu, arrive en librairie notre nouvelle publication, dédiée cette fois à Sun Tzu.

Qui suis-je ? Sun Tzu constitue la toute première[2] biographie française entièrement consacrée au plus ancien stratège de l’Histoire.

Les connaisseurs feront remarquer que nous ignorons à peu près tout de la vie de Sun Tzu : les sources historiques sont peu fiables, et l’existence même du personnage est sujette à caution. Comment, dès lors, produire une biographie sérieuse ? Notre démarche a été la suivante : après avoir étudié ce que les textes anciens nous ont laissés, nous confrontons l’histoire légendaire avec les travaux déjà menés par les spécialistes, historiens et sinologues. Nous décrivons également l’univers dans lequel Sun Tzu aurait vécu (la période chinoise des Royaumes Combattants), avant de nous arrêter sur sa descendance revendiquée : outre Sun Bin, certains guerriers antiques se sont en effet réclamés d’une filiation de sang avec le père de stratégie ; était-ce vraisemblable ? Enfin, une annexe revient sur les allégations selon lesquelles la plupart des grands hommes de l’Histoire auraient lu L’Art de la guerre. À travers quelques exemples emblématiques (Napoléon, Patton, Mao, de Gaulle, …), nous décortiquons ces affirmations colportées à l’excès.

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Wu Zixu, inspirateur de Sun Tzu

Le tout premier ouvrage français consacré à Wu Zixu

Le tout premier ouvrage des éditions Amiot vient de paraitre. Il s’agit de la compilation retravaillée et enrichie des billets parus sur ce blog et consacrés à Wu Zixu.

Pour ceux qui n’auraient pas suivi ce cycle, retenons que Wu Zixu est un personnage relativement populaire en Chine, mais totalement méconnu en Occident. Des anciennes chroniques le présentent comme un compagnon de Sun Tzu[1] qui aurait rédigé plusieurs textes, dont un traité de stratégie. Ce traité était considéré par tous comme définitivement perdu, jusqu’à ce que des fouilles archéologiques en mettent miraculeusement au jour un exemplaire en 1983. Très endommagé, sa transcription en chinois moderne ne fut publiée qu’en 2003, sous le titre L’Art de la guerre, en écho au traité de stratégie de Sun Tzu. Cette formidable trouvaille apporta non seulement des éléments de contexte qui permirent de préciser la biographie de son auteur, mais également un éclairage nouveau dans la lecture de L’Art de la guerre de Sun Tzu. Le premier ayant très probablement servi d’inspiration au second.

De quoi parle Wu Zixu, inspirateur de Sun Tzu ?

Après un passage en revue de ce que nous savons du personnage de Wu Zixu, son traité est présenté, étudié, puis comparé avec celui de Sun Tzu. Les aspects politiques de la pensée de Wu Zixu sont également examinés. Enfin, une annexe reproduit le texte traduit en chinois moderne.

Le traitement de ce personnage, fort célèbre en Chine, est relativement inédit en France : s’il est bien possible de trouver quelques mentions de son nom dans des ouvrages spécialisés[2], son rapport avec Sun Tzu n’a en revanche jamais été évoqué. Au moment de la parution de la présente biographie de Wu Zixu, il n’existait même pas de page Wikipédia qui lui était consacrée !

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Sun Tzu dans les académies militaires du monde

Un colloque chinois sur Sun Tzu, avec des militaires. Ce genre d'évènement est extrêmement rare de part le monde.

Un colloque chinois sur Sun Tzu, avec des militaires. Ce genre d’évènement est extrêmement rare de par le monde.

L’enseignement des préceptes de Sun Tzu à travers les académies militaires du monde entier est très variable. Mais globalement faible : le niveau d’étude varie de l’absence totale d’évocation à quelques heures d’instruction. Seule une poignée de pays dépasse le cadre de l’histoire militaire pour entrer réellement dans la mécanique de L’art de la guerre.

D’une étude menée par nos soins auprès des stagiaires internationaux des promotions 2010-2011 et 2011-2012 de l’Ecole de Guerre, couvrant près d’une centaine de pays, il ressort que le continent étudiant le plus le traité est l’Amérique du Sud et celui l’évoquant le moins l’Afrique (où il semble qu’aucun pays ne le fasse). Les autres régions du monde ont des traitements paraissant répartis aléatoirement. Ainsi les États-Unis ne l’étudient pas mais le Canada oui. La Tunisie non mais le Maroc oui. La Corée du Sud y consacre trois jours complets dans son Ecole de guerre mais les Japonais, pourtant les premiers à avoir sorti Sun Tzu de Chine, rien. L’Inde ne fait que citer épisodiquement Sun Tzu alors que l’Afghanistan, dans son école de guerre naissante, lui consacre une demi-journée complète. La Russie n’y voit qu’un réservoir à citations tandis que la Pologne l’étudie dans le cadre de l’histoire militaire. Enfin, l’Allemagne n’y consacre aucun cours là où la Grèce y passe 10 heures !…

Bien entendu, le niveau d’étude peut varier au cours du temps : l’enseignement de l’histoire militaire peut être négligé de nombreuses années et redevenir brusquement prioritaire à la faveur d’un chef sensible à cette discipline. Sun Tzu lui-même peut être plus ou moins apprécié des professeurs.

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Samuel Griffith, l’homme qui fit découvrir Sun Tzu à l’Occident

Le général Griffith, traducteur de Sun Tzu en 1963

Le général Griffith, traducteur de Sun Tzu en 1963

N’en déplaise aux antiennes affirmant que, depuis sa traduction par le père Amiot en 1772 , Sun Tzu a été lu par les plus grands chefs militaires – à commencer par Napoléon – et qu’il a été enseigné dans les écoles militaires du monde entier, nous savons que la traduction de 1772 a, sitôt sortie, plongé dans un total oubli. En dépit de quelques soubresauts (la traduction britannique de Lionel Giles en 1910, la nouvelle version de Lucien Nachin opérée à partir de celle du père Amiot en 1948, …), le nom de Sun Tzu ne commença à être véritablement connu du grand public qu’à partir de 1963, date de  parution de la traduction anglaise de Samuel Griffith.

Samuel Blair Griffith II est né le 31 mai 1906 dans la ville de Lewiston (Pennsylvanie). Diplômé de l’U.S. Naval Academy en 1929, il en sort sous-lieutenant dans le corps des Marines et part en 1931 servir au Nicaragua dans le cadre des Banana Wars[1]. Suite au désengagement américain en 1933, Griffith est affecté en Chine, où des unités de Marines étaient postées pour assurer la protection des concessions internationales. De façon curieuse, il semble avoir été nommé traducteur-interprète à l’ambassade américaine de Nankin, alors qu’il ne connaissait pas encore la langue chinoise. Qu’à cela ne tienne : il se consacre aussitôt à son étude. Cette première affectation en Chine prend cependant fin en 1938.

Il sert ensuite à Cuba, en Angleterre et au Guadalcanal. Il est à cette occasion récompensé en 1942 de la Navy Cross et du Purple Heart pour son « héroïsme extrême et son courageux sens du devoir » lors d’un combat sur la rivière Matanikau au cours duquel il est blessé. Il sert ensuite en Nouvelle-Géorgie (la plus grande des îles Salomon, dans le Pacifique), où il est décoré de la Distinguished Service Cross.

A la fin de la guerre en 1945, il retourne en Chine commander le 3e régiment de Marine, puis toutes les unités de Marines de Qingdao (dans la province de Shandong, là où naquit Sun Tzu !). Regagnant les Etats-Unis en 1947, il y poursuit sa carrière dans les états-majors. Après avoir été chef d’Etat-major de la Fleet Marine Force de l’Atlantique, il prend sa retraite de général de brigade en 1956 à l’issue de 25 années de service.

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L’énigme de la jaquette

De quand date réellement cette jaquette ?

De quand date réellement cette jaquette ?

Les personnes qui rechercherait un exemplaire de la traduction de L’art de la guerre de Sun Tzu publiée par les éditions L’impensé radical se verraient présenter trois titres différents. Cela tient au succès rencontré par la traduction de Samuel Griffith parue aux éditions Flammarion en 1972, un an seulement après celle de L’impensé radical. Ainsi, « Les treize articles » de 1971 avec une couverture présentant une partie de go se sont vus affublés d’une jaquette rouge et blanche rebaptisant le traité « Les treize articles sur l’art de la guerre », puis, à la faveur d’une réimpression en 1978 : « L’art de la guerre » (cette dernière édition gommait en outre quasiment toute référence à la filiation avec la traduction du père Amiot). La mue était complète !

La jaquette rouge et blanche mettait en exergue un extrait de l’article paru dans le numéro d’été 1972 de la revue Tel quel, article signé Julia Kristeva :

Les Treize Articles présentent les pratiques militaires basées sur une appréciation dialectique des contradictions spécifiques de la guerre : les lieux, les armements, les moyens d’attaque selon les dispositions matérielles et idéologiques des deux parties, etc. Chaque élément est vu comme un procès dans lequel se confrontent deux aspects sous des formes à chaque fois concrètes et spécifiques. La pratique juste est celle qui tient compte des deux aspects du procès, utilise l’un pour atteindre l’autre à l’intérieur d’un mouvement qu’aucun arbitraire ne peut arrêter. Pour avoir placé la dialectique comme loi du monde objective, pour l’avoir décelée dans les rapports des sujets et des groupes humains, et pour en avoir fait – en conséquence – la science de la pratique militaire, les écrits de Sun Tse nous apparaissent aujourd’hui comme des précurseurs de la logique de la guerre populaire en même temps que de la lutte idéologique.

Le 4e de couverture de la jaquette reprenait quant à lui des commentaires émis par de grandes figures françaises, aujourd’hui toutes disparues, qui louaient le texte de Sun Tzu : Michel Foucault, Jacques Derrida, Gilles Deleuze et Jean Chesneaux.

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A propos de L’impensé radical

1971 : Une couverture présentant une partie de go

1971 : Une couverture présentant une partie de go

En 1969 s’ouvrait à Paris une petite librairie confidentielle, L’impensé radical. Ce nom allait s’imposer pendant 20 ans au sein de la communauté des amateurs de stratégie.

C’est en effet en janvier 1969 que Luc Thanassecos, alors encore étudiant en sciences politiques, racheta la librairie Le meilleur des Mondes, la rebaptisa et lui donna une toute autre direction : les œuvres de stratégie. Point particulier : Luc Thanassecos était un grand joueur ; outre les traditionnels échecs, il officiait dans le monde naissant du go. Il fut ainsi entre autre fondateur du premier club français de cette discipline et en édita les premières revues. Echecs et go, ces deux classiques ne furent pas les seuls jeux à lui être redevables : shogi, djambi, xiangqi, awélé, mah-jong, … Tous ces noms aujourd’hui familiers aux joueurs doivent une grande partie de leur découverte à L’impensé radical, qui les édita comme boîtes de jeu et publia presque à chaque fois un voire plusieurs ouvrages sur le sujet. La librairie fonctionnait comme un véritable laboratoire : n’importe qui pouvait y entrer pour simplement faire une partie de ces jeux encore inconnus du grand public.

En tant que maison d’édition, L’impensé radical fit également très occasionnellement paraître des titres plus généraux parmi lesquels, en 1971, Les treize articles d’un certain Sun Tse[1]. Version fortement remaniée de la traduction du père Amiot de 1772, la couverture représentait… une partie de go ! Le succès du traité chinois fut au rendez-vous, puisque trois réimpressions virent le jour (en 1972, 1976 et 1978). Dans ce cadre, la dernière ne resta pas insensible à la consécration de la traduction française de la version de Samuel Griffith parue en 1972 aux éditions Flammarion : en 1978, la version de L’impensé radical fut rebaptisée « L’art de la guerre » et affichait une couverture plus conventionnelle, supprimant la référence au jeu de go.

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Des raisons de l’imposture du père Amiot

Le père Amiot. Des sources de piètre qualité dans une langue difficile ont conduit le jésuite à produire une traduction aujourd’hui largement surpassée.

Le père Amiot. Des sources de piètre qualité dans une langue difficile ont conduit le jésuite à produire une traduction aujourd’hui largement surpassée.

Après avoir vu dans le billet précédent pourquoi la traduction du père Amiot avait pu être qualifiée d’« imposture » par le sinologue britannique Lionel Giles, nous allons maintenant chercher à en comprendre les raisons.

Force est déjà de constater que le texte livré par le père Amiot est 2,5 fois plus long que les traductions modernes (24969 mots contre 9668 pour celle de Jean Lévi[1]). La raison en est que le père Amiot mêlait à sa traduction commentaires et explications de texte[2]. Le jésuite ne s’en cachait d’ailleurs pas :

« J’entrepris donc, non pas de traduire littéralement, mais de donner une idée de la manière dont les meilleurs auteurs chinois parlent de la guerre, d’expliquer d’après eux leurs préceptes militaires, en conservant leur style autant qu’il m’a été possible, sans défigurer notre langue, et en donnant quelque jour à leurs idées, lorsqu’elles étaient enveloppées dans les ténèbres de la métaphore, de l’amphibologie, de l’énigme ou de l’obscurité. » (Discours du traducteur in Art militaire des Chinois, 1772, pp. 6 à 9.)

Il est cependant curieux d’observer que si de nombreux commentaires sont inclus dans le texte, certains en revanche figurent en note de bas page :

« Il y a, dit le commentateur, neuf sortes de terrains où une armée peut se trouver ; il y a par conséquent neuf sortes de lieux sur lesquels elle peut combattre ; par conséquent encore il y a neuf manières différentes d’employer les troupes, neuf manières de vaincre l’ennemi, neuf manières de tirer parti de ses avantages, et neuf manières de profiter de ses pertes mêmes. C’est pour mieux faire sentir la nécessité de bien connaître le terrain, que Sun-tse revient plus d’une fois au même sujet, et qu’il place cet article immédiatement après celui où il traite expressément de la connaissance du terrain. » (chapitre 11)

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La traduction du père Amiot : une imposture !

L. Giles ne portait vraiment pas haut dans son estime la traduction du père Amiot...

L. Giles ne portait vraiment pas haut dans son estime la traduction du père Amiot…

En 1910, le sinologue Britannique Lionel Giles publiait sa traduction anglaise de L’art de la guerre[1]. Il y écrivait en préface : « La soi-disante « traduction » du Sun Tzu [par le père Amiot] n’est rien moins qu’une imposture […]. Elle contient beaucoup de propos que Sun Tzu n’a pas écrits, et très peu de ce qu’il a réellement écrit ». Le jugement est dur, mais il est pourtant exact que bien souvent, les préceptes figurant dans la traduction du jésuite ne se retrouvent dans aucune version moderne. Le chapitre 5 commence par exemple ainsi :

« Sun-tse dit : Ayez les noms de tous les officiers tant généraux que subalternes ; inscrivez-les dans un catalogue à part, avec la note des talents et de la capacité de chacun d’eux, afin de pouvoir les employer avec avantage lorsque l’occasion en sera venue. Faites en sorte que tous ceux que vous devez commander soient persuadés que votre principale attention est de les préserver de tout dommage. »

Rien de ce qui est écrit ici ne figure dans le texte de Sun Tzu ! Si ces propos pourraient toutefois n’être vus que comme une extrapolation des enseignements de L’art de la guerre, il y a pire : les faux-sens ! Les idées de Sun Tzu se révèlent en effet bien souvent incorrectement rendues. Ainsi lorsque le père Amiot traduit au chapitre 6 :

« Si, lorsque [les bataillons ennemis] prennent la fuite, ou qu’ils retournent sur leurs pas, ils usent d’une extrême diligence et marchent en bon ordre, ne tentez pas de les poursuivre ; ou, si vous les poursuivez, que ce ne soit jamais ni trop loin, ni dans les pays inconnus. »

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1772, Sun Tzu atteint l’Occident

La toute première version de L'art de la guerre du monde occidental

La toute première version de L’art de la guerre du monde occidental

En 1772 paraissait à Paris sous le titre « Les treize articles sur l’art militaire, par Sun-tse » (par endroits abrégé en « Les treize articles de Sun-tse ») la toute première traduction française – et du monde occidental – de L’art de la guerre. Le traité ne constituait pas encore un livre en lui-même : il n’était que l’un des textes regroupés dans un recueil plus général intitulé « Art militaire des Chinois ».

Sa traduction en avait été assurée depuis la Chine par un jésuite missionnaire, le père Joseph-Marie Amiot. Ce dernier répondait à la commande du ministre français Henri Bertin qui se montrait très désireux « d’avoir des connaissances sur la Milice Chinoise ». Le texte, parti de Chine en 1766 et arrivé à destination l’année suivante, fut publié cinq ans plus tard (après quelques corrections cosmétiques) par l’orientaliste Joseph de Guignes au sein du recueil sus-évoqué. Le Mercure de France de 1772 indique que l’Art militaire des Chinois ne parut qu’à « un très petit nombre d’exemplaires », sans plus de précisions.

S’il fut correctement recensé et commenté dans toute la presse de l’époque (L’année littéraire, Le journal encyclopédique, Le journal des savants, etc.), il plongea aussitôt dans l’oubli et ne fut plus cité que très épisodiquement durant les deux siècles qui suivirent. Les principales raisons en furent qu’à cette époque, la Chine avait arrêté de fasciner la France, et surtout que paraissait la même année l’Essai général de tactique du comte de Guibert qui focalisa toute l’attention sur le plan militaire. A une exception près[1], le traité passa ainsi totalement inaperçu.

Une réédition de cet Art militaire des Chinois paru pourtant bien en 1782, sous la forme du septième tome (sur quinze) d’une monumentale encyclopédie de la Chine intitulée « Mémoires concernant l’histoire, les sciences, les arts, les mœurs, les usages, etc. des Chinois par les missionnaires de Pé-kin ». Cette nouvelle édition connut malheureusement le même sort, et le traité de Sun Tzu sombra aussitôt dans l’oubli, n’étant plus cité que très épisodiquement par quelques rares érudits orientalistes durant les deux siècles qui suivirent.

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Sun Tzu en Chine (3/3) – L’art de la guerre au XXe siècle

Une véritable renaissance seulement à partir des années 80.

Une véritable renaissance seulement à partir des années 80.

Nous avons vu précédemment que le monde chinois connut à partir du Ve siècle av. J.-C. une formidable période de réflexion stratégique qui vit notamment naître L’art de la guerre de Sun Tzu. Cette richesse conceptuelle resta cependant liée à cette période historique : une éclipse de la pensée stratégique de près de 2000 ans eut ensuite lieu. La chute de l’empire chinois en 1912 marqua la fin de cet immobilisme.

A la différence du Japon qui s’adapta au même moment aux bouleversements civilisationnels qu’il connut, la Chine ne sut éviter l’effondrement de son Empire. De cette période confuse, qui s’étendit de la fin du XIXe siècle à la prise de pouvoir par les communistes en 1949, émergèrent deux acteurs dont la renommée en tant que stratèges fut directement liée au rôle qu’ils tinrent dans l’histoire de la Chine moderne et contemporaine. L’un, Mao Zedong, bénéficia de l’aura du vainqueur tandis que l’autre, Tchang Kaï-chek (Jiǎng Jièshí en pinyin), vit sa pensée stratégique occultée par les échecs et les erreurs indéniables du Kuomintang avant sa « retraite stratégique » à Taiwan en 1949.

Tchang Kaï-chek faisait explicitement référence à Sun Tzu dans ses écrits, d’autant plus que le Kuomintang se présentait comme le conservatoire de la culture chinoise classique. Pourtant, dans sa pratique de la guerre, il semble avoir été beaucoup plus influencé par les stratèges occidentaux ou japonais qui offraient une image moderniste à laquelle la Chine nationaliste souhaitait adhérer.

A contrario, Mao, oscillant entre la rupture avec un passé qu’il jugeait sclérosant et le recours à une tradition nationale flatteuse, a souvent nié avoir été influencé par les traités militaires de la Chine ancienne. La Révolution culturelle l’a d’ailleurs conduit à fermement rejeter Sun Tzu avec les autres « vieilleries » (Confucius, Lao Tseu, …). Cependant, bien que « l’homme nouveau » ne devait pas se bâtir sur le passé (mais l’attitude des communistes a beaucoup varié sur ce point), certaines citations tirées des écrits militaires de Mao laissent penser que ce dernier avait bien intégré l’enseignement du maître, au moins de façon inconsciente. Nous avions dédié un billet complet à cette ambivalence de Mao vis-à-vis de Sun Tzu.

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Sun Tzu en Chine (2/3) – 2000 ans d’éclipse de la pensée stratégique chinoise

Une réflexion stratégique figée pendant plus de 2000 ans.

Une réflexion stratégique figée pendant plus de 2000 ans.

A l’instar des fonctionnaires civils, le recrutement des officiers se fera jusqu’en 1905 – date de l’abolition des examens impériaux – par concours administratifs ; concours fondés sur quelques épreuves pratiques (contrôle des qualités de cavalier et d’archer), mais surtout sur une connaissance totalement livresque des classiques chinois de la stratégie, au premier rang desquels figurait L’art de la guerre de Sun Tzu. Nous nous proposons ici de revenir sur les 2000 ans d’immobilisme qu’a connu la pensée stratégique chinoise. Nous nous appuierons largement pour cela sur les études de Valérie Niquet, et notamment son opuscule Les fondements de la stratégie chinoise (éditions Economica, 1997).

En réaction contre les excès militaristes de la première dynastie légiste des Qin, et contre les siècles de combats incessants qui avaient précédé la fondation de l’Empire, la dynastie des Han s’est tout de suite appuyée sur une réhabilitation d’idées confucianistes (« réhabilitation », bien qu’elles n’avaient en fait jamais été mises en pratique). Élevé au rang d’idéologie d’État (même si par endroit réinterprété par le pouvoir impérial…), le confucianisme a constitué le fondement officiel du bon gouvernement du pays. Ce courant de pensée, sur lequel se basait aussi le recrutement des fonctionnaires, a dès lors placé tout ce qui touchait au domaine de la guerre dans une position totalement subordonnée par rapport au civil. Ainsi les vertus militaires étaient-elles particulièrement dédaignées et les fonctionnaires militaires, pourtant très « civilisés », étaient-ils considérés comme hiérarchiquement inférieurs aux fonctionnaires civils.

En effet, la guerre, et par extension le militaire, signifiait l’irruption de la violence déstabilisatrice dans la société, signe du non-respect des rites et des vertus morales ; elle annonçait, au même titre que les tremblements de terre ou les comètes, la sanction du prince : la perte du « mandat du ciel », qui pouvait déboucher sur le renversement de la dynastie. Pour comprendre cela, il convient de revenir à la situation géostratégique de l’Empire du milieu, qui a profondément affecté sa perception de ce que pouvaient être une guerre : pendant près de 2000 ans, la Chine, en tant qu’entité culturelle comprenant également les dynasties « barbares » progressivement sinisées, comme les Yuan mongols au XIIIe siècle ou les Qing mandchous à partir du XVIIe siècle, ne se concevra plus vraiment d’ennemi extérieur digne de sa puissance. Chaque guerre sera ainsi perçue comme la répression d’un acte de rébellion contre l’ordre du monde « sous le ciel » : l’usage de la force n’était toléré que pour remédier à la transgression de l’ordre civilisé, qu’il s’agisse d’une incursion barbare, d’un soulèvement paysan, d’une association de brigands ou d’une tentative de renversement de la dynastie. La pensée stratégique se fondant sur la perception que l’on a de ce qu’est « l’autre », l’emploi des militaires se percevra dès lors plus comme une opération de police que comme une véritable guerre. En période d’hostilité, à l’intérieur de l’Empire comme sur ses marges, le gouvernement préférait de toute façon choisir une solution politique, fondée sur des incitations économiques et des pressions diplomatiques, plutôt qu’une solution purement militaire de dernier recours (à noter qu’il s’agit encore aujourd’hui de la stratégie adoptée par la Chine dans ses relations avec ses voisins proches ou lointains).

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Sun Tzu en Chine (1/3) – Les débuts de L’art de la guerre

De l'origine de L'art de la guerre

De l’origine de L’art de la guerre

Comme nous l’avons vu dans notre billet L’environnement philosophique au temps de Sun Tzu, L’art de la guerre a été composé durant un âge d’or de la pensée stratégique chinoise, aux Ve-IVe siècles av. J.-C. Au Ier siècle ap. J.-C., le Livre des Han[1] dénombrait ainsi plus de soixante-dix ouvrages consacrés à l’art de la guerre. Malheureusement, très peu nous sont parvenus. L’exemple le plus emblématique en est sans doute L’art de la guerre de Sun Bin, dont toute copie avait disparu depuis le début de l’ère chrétienne, à tel point que l’authenticité du texte a été mise en doute jusqu’à ce qu’un exemplaire (partiel) soit miraculeusement retrouvé en 1972 lors de fouilles archéologiques.

Il semble cependant bien que Sun Tzu ait été l’auteur le plus profond à avoir écrit durant cette période. Très tôt, la réputation de son Art de la guerre, ainsi que celle du Traité militaire de Wou Tseu (ayant beaucoup moins bien survécu à l’épreuve du temps), a dominé celle des autres ouvrages. Un siècle avant Jésus-Christ, Sima Qian, chroniqueur de la dynastie des Han antérieurs (-206 à -9) et principale source d’une biographie de Sun Tzu, écrivait dans ses Mémoires Historiques[2] : « Quand les gens parlent de stratégie militaire, tous mentionnent les treize chapitres de Sun Zi ainsi que le traité de Wu Qi ».

Le début très brillant de la pensée stratégique chinoise dans lequel s’inscrivit la réflexion de Sun Tzu tourna cependant court. Même L’art de la guerre de Sun Bin, qui lui a succédé et lui a manifestement emprunté, apparait inférieur en profondeur car trop ancré dans son époque. Contrastant d’une manière saisissante avec l’effervescence intellectuelle de la période des Royaumes combattants, la Chine impériale, après avoir fait le deuil de sa violence originelle, a connu, dès l’avènement de la dynastie des Han en 200 av J.-C., un déclin progressif de la réflexion stratégique. La pensée confucéenne qui a triomphé de ses rivales après l’unification de l’empire chinois, a sans doute dû beaucoup à cette sclérose de la pensée stratégique : fondé sur la vertu, ce courant de pensée disqualifiait la guerre, reléguée parmi les tâches inférieures. En outre, il vénérait les écrits anciens, poussant chaque réformateur à fonder ses actions sur un retour au passé.

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Lawrence d’Arabie a-t-il lu Sun Tzu ?

T.E. Lawrence photographié en train de lire, vers 1916

T.E. Lawrence photographié en train de lire, vers 1916

Thomas Edward Lawrence, dit Laurence d’Arabie, ne connaissait pas Sun Tzu. Mais il aurait pu : lorsqu’il publie son article Guérilla dans le désert (The evolution of a revolt) en 1920[1], six ans avant Les sept piliers de la sagesse, son confrère américain Patton avait déjà lu et annoté L’art de la guerre à partir de la traduction du britannique Lionel Giles parue en 1910.

Manifestement, Lawrence n’avait jamais entendu parler de Sun Tzu. Dans sa correspondance avec Liddell Hart datée de 1933[2], il n’évoque à aucun moment le stratège chinois. Pourtant, sa culture militaire était grande. Citant un grand nombre d’écrivains militaires, pas forcément parmi les plus connus (des Français comme le Marquis de Feuquières ou Jean Colin, ou des Allemands comme Caemmerer, Goltz ou Willisen), il précise lui-même : « J’avais étudié tout ce que j’avais pu trouver concernant la métaphysique, la philosophie de la guerre, thèmes sur lesquels j’avais réfléchi durant quelques années »[3]. Mais de Sun Tzu, point. Pourtant, nul doute que la lecture de L’art de la guerre aurait constitué une révélation, tant nombre de ses idées iconoclastes auraient trouvé écho dans le traité chinois. Cette impression se ressent d’autant plus que Lawrence est manifestement frustré de ses lectures et n’y a pas trouvé ce qu’il cherchait :

« Les livres me désignaient sans la moindre hésitation le but de toute guerre : « La destruction des forces organisées de l’adversaire » par une « bataille décisive ». La victoire ne pouvait s’acquérir qu’au prix du sang. Ce principe nous était difficilement applicable car les Arabes ne disposaient pas de forces organisées (un Foch turc n’aurait eu aucun but) ; de plus, ils n’acceptaient pas de lourdes pertes (un Clausewitz arabe n’aurait pas eu de quoi acheter sa victoire). […] Cette guerre n’était pour moi qu’une variété de la guerre, tout simplement. Je pouvais en concevoir d’autres, telles celles que Clausewitz avait énumérées : guerres privées pour motifs dynastiques, guerres partisanes où il s’agit d’évincer un adversaire, guerres commerciales pour raisons d’affaires. (Guérilla dans le désert, p. 14)

Depuis Bugeaud, les troupes européennes pratiquaient la contre-insurrection dans les colonies. Lawrence est le premier Occidental à repenser et à pratiquer la guérilla sur le terrain de l’autre. Plus que la guerre frontale, telle qu’elle fut pratiquée pendant la première guerre mondiale, le Britannique privilégiait le mouvement et l’utilisation de l’espace ; la surprise et la rapidité de l’engagement permettaient de pallier l’infériorité numérique et le manque de cohésion des troupes arabes. Lawrence se référait bien sûr au maréchal de Saxe, qui affirmait que l’on pouvait gagner une guerre sans livrer bataille ; mais il aurait à coup sûr trouvé son véritable maître à penser chez Sun Tzu. Ainsi, lorsqu’il écrivait :

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Comment se sont composés les treize chapitres de L’art de la guerre ?

L'art de la guerre était originellement écrit sur des lattes de bambou

L’art de la guerre était originellement écrit sur des lattes de bambou

Nous avions vu dans notre billet De quand date le texte de L’art de la guerre que nous connaissons ? que si Sun Tzu avait formalisé sa pensée durant la seconde moitié du IVe siècle av. J.-C., le traité lui-même a pu n’être écrit que bien plus tardivement. La plus ancienne version qui nous soit parvenue, le manuscrit du Yinqueshan, ne date d’ailleurs que de 130 av. J.-C.

Pour autant, les spécialistes estiment que L’art de la guerre a probablement été composé par agrégation durant la seconde moitié du IVe siècle av. J.-C. Il est en effet probable que le traité que nous connaissons aujourd’hui ne soit pas le fruit d’un auteur unique, mais que plusieurs strates d’écritures, de réécritures, voire de commentaires, soient à l’origine du texte que nous utilisons aujourd’hui comme référence (cf. notre billet Sun Tzu est-il le véritable auteur de L’art de la guerre ?). Comme le fait remarquer Jean Lévi, des preuves de cette activité d’assemblage se retrouvent tout au long du traité : chaque chapitre est composé de nombreux passages très courts, parfois réduits à une unique phrase ; si ces passages sont généralement reliés par thème au titre du chapitre, ils le sont bien souvent de façon lâche et, dans certains chapitres, le propos est tout autre ; certains préceptes semblent provenir d’un autre chapitre ; quelques phrases sont reproduites mot pour mot dans plus d’un chapitre ; enfin, certaines maximes semblent tout simplement n’être que des commentaires ultérieurs, incorporés dans le texte original par erreur de recopie.

Un exemple frappant de cette activité d’assemblage nous est donné par le manuscrit du Yinqueshan : à la liste des grands hommes dont l’activité d’agents doubles permirent à des royaumes de s’assurer l’hégémonie (« Les Yin durent leur triomphe à la présence de Yi Yin à la cour des Hsia, les Tcheou à celle de Liu Ya chez les Yin. », chapitre 13), apparait le nom de Sou Ts’in, dont le rôle d’espion à la solde du Yen aurait été révélé à la suite de son assassinat en …321 av. J.-C., alors que nous savons que le traité a dû commencer d’exister formellement un peu avant cette période.

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Une culture chinoise de la ruse ?

Un classique chinois des ruses : Les 36 stratagèmes

Un classique chinois des ruses : Les 36 stratagèmes

La ruse et les stratagèmes sont particulièrement valorisés chez Sun Tzu (cf. notre précédent billet De la duperie), tout comme dans le reste de la littérature militaire chinoise qui abonde d’exemples de ruses permettant de remporter la victoire d’une manière indirecte sans avoir à combattre. Les opérations militaires réussies mais considérées comme coûteuses et aventuristes sont en revanche toujours condamnées.

En apôtre de la ruse, Sun Tzu tient donc une position radicalement opposée à celle de Clausewitz. Pour ce dernier, la ruse va obérer des forces qui pourront se révéler faire cruellement défaut au point décisif. Le stratège prussien conclut d’ailleurs que seuls les faibles ont recours à la ruse :

« Quel que soit notre penchant à voir les chefs de guerre se surpasser en astuces, en habilité et en feintes, il faut reconnaître que ces qualités se manifestent peu dans l’Histoire et se sont rarement fait jour parmi les masses des évènements et des circonstances. […] Ce qui, en guerre, ressemble [à la ruse] –ordres et plans factices, fausses nouvelles répandues à l’intention de l’ennemi, etc.­- est généralement si peu efficace dans le domaine de la stratégie qu’on ne peut y recourir qu’en certaines occasions isolées qui se présentent d’elles-mêmes. […] Le sérieux de l’amère nécessité rend l’action directe si urgente qu’elle ne laisse pas place au jeu. » (De la guerre, Livre III, chapitre 10)

Clausewitz n’envisage par exemple pas qu’une diversion puisse produire de véritables effets avec un nombre réduit de moyens. Au contraire :

« [La diversion] est fréquemment néfaste. […] Toute diversion apporte la guerre dans un secteur où elle n’aurait pas pénétré sans cela ; elle fera donc toujours lever quelques forces ennemies qui seraient restées inactives. » (De la guerre, Livre VII, chapitre 10)

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L’environnement philosophique au temps de Sun Tzu

Un célèbre contemporain de Sun Tzu : Confucius

Un célèbre contemporain de Sun Tzu : Confucius

La période des Royaumes combattants a correspondu à un âge d’or de la réflexion militaire chinoise qui bouleversa les pratiques guerrières et aboutit à l’unification du monde chinois et à la naissance de l’Empire.

Si les combats incessants eurent à cette époque pour conséquence de détruire les anciens fiefs, ils mirent également à bas la morale traditionnelle : cette ère, qui fut l’une des plus troublées de l’histoire de Chine, s’avèrera être l’une des plus riches intellectuellement, en voyant l’émergence de grands courants philosophiques, les « Cent Écoles », qui dominèrent les modes de pensées du monde chinois ou sinisé. Pour la première fois, des écrits contribuèrent à alimenter cette réflexion : ouvrages administratifs, spéculations cosmiques, discours sur la morale et les rituels, projets sociaux utopiques, … Leurs doctrines variées allaient constituer les fondations de la pensée politique chinoise pour les deux mille ans à venir, concomitamment à nos philosophes antiques. Les plus célèbres courants originaires de cette époque étaient ceux des confucéens, des taoïstes et des légistes. Ces derniers furent d’ailleurs à l’origine de l’organisation sociale du royaume de Qin, premier unificateur de l’Empire en 221 av. J.-C.

Selon la conception chinoise classique, la pensée stratégique proprement militaire n’était qu’une branche de la stratégie politique, qui elle-même découlait d’une réflexion philosophique plus globale. C’est pourquoi de nombreux ouvrages comme le Tao Te King de Laozi ou les classiques confucéens traitaient de la question de la guerre. À l’inverse, les traités militaires comme celui de Sun Tzu, proche en cela du Prince de Machiavel, étaient lus autant comme des traités de gouvernement que comme des traités militaires (voir notre billet Du charisme du général).

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Sun Tzu est-il adapté aux conflits asymétriques ?

Sun Tzu plus adapté aux conflits asymétriques que symétriques ?

Nous venons de le voir, à l’instar de la plupart des conflits que l’Empire chinois connaîtra tout au long de son histoire, les guerres des Royaumes combattants étaient le plus souvent internes, entre voisins qu’il fallait absorber et en aucun cas détruire, l’adversaire d’aujourd’hui ayant « naturellement » vocation à devenir le sujet de demain. Les hommes des Royaumes combattants, en dépit de différences linguistiques et culturelles, appartenaient au même univers. Ils se sentaient proches par la civilisation et possédaient une écriture commune ; ils partageaient les mêmes valeurs, se réclamaient de la même tradition et, finalement, aspiraient tous à la restauration de l’unité perdue. Il y avait donc pas à proprement parler d’asservissement d’un peuple par une nation étrangère, mais une réalisation de l’idéal imaginé par les saints rois à l’origine de la civilisation. Toute la philosophie de L’art de la guerre s’inscrivait dans ce contexte de guerre symétrique entre deux adversaires qui ne recherchaient pas l’annihilation réciproque mais simplement la victoire.

Pourtant, à l’époque de Sun Tzu, d’autres formes de conflits existaient : les « barbares », ces étrangers au monde chinois qui pressaient aux frontières, devaient être régulièrement combattus. Mais dans ce cas-là, les oppositions entre les deux peuples étaient trop profondes, les modes de vie trop différents, et les manières de sentir et de penser trop éloignées pour qu’il puisse y avoir conciliation. Dans le même temps, l’immensité de la steppe rendait chimérique tout espoir d’une victoire militaire décisive sur ces barbares[1].

Or L’art de la guerre ne traite absolument pas de ce type de confrontation entre deux adversaires fondamentalement différents, ce que nous pourrions aujourd’hui rapprocher du « conflit asymétrique ». Le traité de Sun Tzu n’a été conçu que pour des oppositions entre adversaires appartenant au même monde. Ce qui a été le cas de la plupart de nos « grandes guerres » : avant même notre monde « globalisé », il n’y avait déjà plus d’étrangers dans les conflits symétriques. Et ce même s’il y avait diabolisation de l’ennemi : les Nazis de la seconde guerre mondiale ou les Communistes de la Guerre froide ne devaient pas être exterminés mais seulement battus, pour qu’il leur soit ensuite imposé le retour (ou l’entrée) dans le « droit chemin ».

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L’empreinte de la période des Royaumes combattants dans la composition de L’art de la guerre

Les Royaumes combattants ont-ils tant influencé Sun Tzu ?

Les Royaumes combattants ont-ils réellement influencé Sun Tzu ?

Si L’art de la guerre est aujourd’hui perçu comme atemporel, certains préceptes peuvent être suspectés de découler directement des spécificités de la période des Royaumes combattants dans laquelle a évolué Sun Tzu.

Nous l’avons vu dans le billet précédent, la progressive disparition du char avait bouleversé l’art de la guerre, en ne cantonnant plus ce dernier au simple choix du « bon moment » (pour attaquer, pour entrer en guerre, etc.), mais en exigeant une véritable maîtrise de l’art militaire.

Autre spécificité de la période des Royaumes combattants par rapport à celle qui l’avait précédée : nous sommes désormais dans le cadre d’un univers de conscription et non d’armées professionnelles. Le problème qui se pose maintenant au général est donc de transformer des paysans, n’y connaissant rien au maniement des armes, en militaires aptes à remporter des victoires. La solution que propose Sun Tzu n’est pas d’avoir une armée de métier, ni même d’instaurer un service militaire (comme le préconisait par exemple son contemporain Wu Zixu), mais bien de faire avec la ressource, aussi inapte à la guerre soit-elle. Stimuler le courage de troupes constituées non par des soldats professionnels, mais de paysans enrôlés plus ou moins de force dans les armées, a toujours constitué un des soucis majeurs du commandement dans ce type d’armée (L’art de la guerre de Sun Bin contient d’ailleurs un chapitre entièrement dévolu à cette question). Empruntant à la fois aux écoles philosophiques des stratèges et des légistes, Sun Tzu préconisa de placer ses soldats dans une position telle que, mis au pied du mur, ils soient contraints de déployer des trésors de bravoure (école des stratèges) ; et il préconisa également de se baser sur la loi et le système répressif en maniant les récompenses et punitions (école légiste).

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Les Royaumes combattants de Sun Tzu

Les royaumes combattants

Les royaumes combattants

Si la tradition attribue la vie de Sun Tzu au VIe siècle av. J.-C., durant la période dite « des Printemps et des Automnes » (-722 à -476)[1], nous avons vu que les historiens datent en réalité la composition du traité à la seconde moitié du IVe siècle av. J.-C., c’est-à-dire durant la période des « Royaumes combattants » (-476 à -221).

Cette période fut la dernière de l’ère pré-impériale chinoise. En effet, comme son nom l’indique, la Chine des Royaumes combattants est à ce moment-là tout sauf réunie. Ce ne sera qu’en 221 av. J.-C. que l’Etat de Qin écrasera tous ses rivaux et unifiera pour la première fois le pays qui portera son nom[2].

A l’époque de Sun Tzu, ne subsistaient de la pléthore de principautés du début de la dynastie Zhou (commencée en -1046) que sept grandes puissances. Véritables nations, centralisées et militarisées, elles étaient en rivalité permanente. L’objectif de la guerre ne consistait dès lors plus, comme aux périodes précédentes, à s’emparer de richesses humaines ou matérielles à la suite d’opérations ponctuelles, mais bien à conquérir un territoire et à le contrôler politiquement. L’univers de Sun Tzu était donc un monde clos, duquel les territoires pouvaient changer de main mais ne devaient pas être détruits.

Nous avions consacré un billet complet à la structure de l’armée dans L’art de la guerre. A l’époque de Sun Tzu, la cavalerie n’avait pas encore fait son apparition en Chine. Elle le fera progressivement à la fin de la période, sous l’influence des tribus barbares contre lesquelles elle commença à se trouver confrontée à partir du Ve siècle av. J.-C. L’infanterie, en revanche, prenait une importance nouvelle, reléguant à une position plus subalterne le char de guerre des nobles, naguère pièce maîtresse des engagements[3]. Les combattants étaient armés de lances et de javelots aux pointes de fer, mais aussi d’arbalètes (d’où la notion d’« appui sur la détente » du chapitre 11).

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Une histoire de Sun Tzu

Une peinture moderne de Sun Tzu par Onésimo Colavidas

Une peinture moderne de Sun Tzu par Onésimo Colavidas

Nous avons vu dans le billet précédent que les véritables renseignements concernant la vie de Sun Tzu étaient bien fragmentaires et sujets à caution. Pour autant, cela n’empêche pas les Chinois de produire des biographies détaillées du stratège. Il est même possible de trouver des versions romancées de la vie de Sun Tzu. Par exemple un manhua en français en 10 volumes, un roman en anglais de 320 pages, ou une série télévisée chinoise de 40 épisodes de 45 minutes chacun…

Voici une biographie détaillée trouvée sur Internet, sur le site Chine Informations, non sourcée :

Sun Wu, connu sous le nom de Sunzi 孫子 ou Sun Tzu , a vécu dans l’État de Qi au VIe siècle av. J.-C., à l’époque des Printemps et Automnes (770-476 av. J.-C.). Ses ancêtres avaient pour nom de famille Tian et formaient une grande famille de haut rang de Qi. Son grand-père, Tian Shuguan, haut dignitaire de Qi, était doué pour les affaires militaires. Comme il avait accompli un brillant exploit dans l’expédition contre l’État de Ju (actuel district de Juxian du Shandong), le roi de Qi lui octroya un fief et lui conféra le nom de famille de Sun. Sun Ping, père de Sun Wu, était un ministre de Qi, le plus haut dignitaire au-dessous du roi.

Cette situation familiale de noblesse et de grand renom a offert des conditions d’études exceptionnellement favorables à Sun Wu, qui, dès son enfance, a parcouru quantité de livres et acquis des connaissances vastes et profondes. Non seulement il a lu bon nombre d’œuvres militaires de l’Antiquité, mais encore il a été le témoin de guerres.

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Qui était Sun Tzu ?

Sun Tzu

Sun Tzu

La vie de Sun Tzu demeure un mystère et a toujours été un sujet de débats et de controverses ; il l’est encore en Chine de nos jours. Nous ne savons en effet rien de précis sur le personnage. Il n’est même pas sûr qu’il ait réellement existé…

La tradition attribue la vie de Sun Tzu au VIe siècle av. J.-C., durant la période chinoise dite des « Printemps et des Automnes[1] », entre 722 et 476. Ces dates correspondent à celles données par un classique de la culture chinoise : Les mémoires historiques[2] de Sima Qian (prononcer « Sseu-ma Ts’ien »). Egalement connu sous son nom chinois de Shiji, cet imposant ouvrage du Ier siècle av. J.-C. racontait sur 130 chapitres l’histoire de la Chine des temps mythiques jusqu’à l’empereur Wu des Han.

Nous avions relaté dans un précédent billet l’anecdote des concubines du roi, qui faisait l’objet du chapitre 65 des Mémoires historiques consacré à Sun Tzu. Le chapitre commençait ainsi :

Sun Zi Wu était un homme de Qi. Pour avoir écrit un livre de stratégie, il fut reçu par le roi Helu du royaume de Wu.[3]

Selon Sima Qian, Sun Tzu aurait donc été un général natif de l’État de Qi, devenu aujourd’hui le Shandong. Il aurait donc été un contemporain de Confucius (-551 à -479) mais ne l’aurait pas connu directement (sinon le fait aurait été évoqué). Sun Tzu aurait fait cadeau de son traité en 512 av. J.-C. au roi Helu de l’État de Wu, l’actuel Zhejiang. Lire la suite

L’importance des croyances chez Wu Zixu

Une vision ancienne de la voute Céleste chinoise

Une vision ancienne de la voute Céleste chinoise

Dans son Art de la guerre, Wu Zixu s’inscrit fortement dans les croyances de son époque :

« En se conciliant les quatre saisons et les cinq éléments, on peut conquérir le monde. » (Wu Zixu, chapitre 2, traduction de Jian Zhu)

Certains passages du traité relèvent d’ailleurs presque du cours d’astronomie :

« Les principes essentiels du mouvement du monde sont les suivants : le ciel est supérieur comme le père, la terre est inférieure comme la mère ; le soleil, la lune et les étoiles sont le contour général, les vingt-huit constellations sont la référence des étoiles du ciel ; les sept étoiles de la Grande Ourse doivent servir de référence pour lire le reste des étoiles ; elles tournent sans fin. » (Wu Zixu, chapitre 1)

Qui virent rapidement aux croyances :

« L’univers comprend cinq éléments : le métal, le bois, l’eau, le feu et la terre. Ils s’ordonnent, s’engendrent, se maîtrisent et se perpétuent. Comme tout le monde sait, yin et yang sont contraires, mais ils existent toujours ensemble. Par exemple, le ciel et la terre, l’eau et le feu, le soleil et la lune ; le ciel est supérieur comme la voûte céleste, la terre est inférieure en forme de carré, on ne peut pas les renverser. L’eau est la représentante des matières négatives de l’univers, le feu est le représentant des matières positives de l’univers, l’eau et feu sont incompatibles. Le soleil représente la vertu reflétant la bonté et la vie heureuse, la lune représente la peine reflétant les cruautés de la guerre. Le jour et la nuit sont tout à fait distincts. Donc, tous les représentants (le ciel et la terre, le soleil et la lune, l’eau et le feu) se rassemblent et forment le moment propice des quatre saisons (printemps, été, automne et hiver) ; si on les divise et analyse indépendamment, ils contiennent respectivement le caractère de se perpétuer parmi les cinq éléments (métal, bois, eau, feu et terre). » (Wu Zixu, chapitre 2)

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La vertu chez Wu Zixu

 道 dào « la Voie », calligraphie 草書 cǎoshū « herbes folles », un style très libre influencé par le taoïsme.

道 dào « la Voie », calligraphie 草書 cǎoshū « herbes folles », un style très libre influencé par le taoïsme.

« Concernant la domination de l’Etat, il faut se conformer aux lois objectives et aux aspirations du peuple. C’est ce que l’on appelle le dao. En se conformant à cette loi, le pays sera prospère. Sinon le pays sera mort. Donc, si l’Etat respecte le dao, les chances qu’il soit prospère augmentent de jour en jour. S’il relâche son attention à respecter le dao, ses chances s’écoulent jour après jour comme l’eau du fleuve. » (Wu Zixu, chapitre 1, traduction de Jian Zhu)

(Concernant le concept de dao chez Sun Tzu, voir notre billet : De la signification du Dào.)

Une grande partie du traité est consacrée à l’exposition des principes moraux :

« Il faut punir les dix brebis galeuses suivantes :

– ceux qui ont la position supérieure et qui sont inaccessibles à la raison, ceux qui sont riches et ne veulent pas aider les pauvres, ceux qui sont égoïstes et ne veulent pas sauver les autres en cas de danger ;
ceux qui n’ont pas de piété filiale pour leurs parents, ceux qui ne respectent pas les personnes âgées ;
ceux qui n’aiment pas leurs jeunes frères et sœurs, ceux qui ne traitent pas les affaires selon la vertu ;
ceux qui malmènent et trompent les autres sur les prix au marché, ceux qui refusent de se corriger en dépit de multiples avertissements ;
ceux qui habitent à la campagne et qui ne respectent ni n’observent la loi et la discipline du village, ceux qui sont brutaux et présomptueux ;
ceux qui ne prennent pas leur responsabilité vis-à-vis de leurs enfants dans leur famille, ceux qui ont perdu les sentiments humains ;
ceux qui sont fonctionnaires et ne servent pas le peuple, ceux qui enfreignent la loi pour un pot-de-vin ;
ceux qui n’aiment pas le travail aux champs, ceux qui mènent une vie oisive ;
ceux qui agissent arbitrairement, ceux qui ourdissent souvent des complots et font passer le vrai pour le faux.

Ce sont des mesures d’urgence pour sauver le peuple et secourir le monde en éliminant ces dix rebuts de la société. » (Wu Zixu, chapitre 8)

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L’exercice du pouvoir selon Wu Zixu

La réflexion de Wu Zixu sur l'exercice du pouvoir est globalement datée, mais des bribes sont à garder.

La réflexion de Wu Zixu sur l’exercice du pouvoir est globalement datée, mais des bribes sont à garder.

Près de la moitié de L’art de la guerre de Wu Zixu (chapitres 1, 2, 8 et 9) traite de l’exercice du pouvoir. Le reste, nous l’avons vu, traite plus spécifiquement de la conduite de la guerre.

Wu Zixu ne se limite pas dans ses réponses au strict cadre de la stratégie militaire. Il s’attache à resituer l’art de la guerre dans un contexte encore plus large, englobant le contexte social, politique et économique.

Un certain nombre d’idées peuvent être soulignées :

– si on accorde un réel intérêt au peuple, l’Etat pourra être prospère, mais si on néglige le peuple, l’Etat subira un désastre ;
– la priorité du souverain consiste à nourrir le peuple ;
– l’Etat ne peut être prospère que quand la situation sociale est stable ; sinon l’oppression des dignitaires poussera le peuple à la révolte et l’Etat courra à la ruine ;
– le souverain doit exercer une politique basée sur la morale, faute de quoi il ne pourra contenir les troubles de son pays ; l’application du droit pénal est le dernier recours ;
– le souverain doit mettre en valeur les actions des mauvaises personnes qui nuisent à la société et à l’Etat, et les condamner afin d’épurer l’environnement politique de l’Etat ;
– le souverain doit convaincre le peuple que la guerre qu’il doit mener n’est pas de son fait mais résulte du manque de sens moral de l’ennemi.

Le sinologue Alain Thote a bien voulu nous livrer sa propre traduction du premier échange du traité :

He Lü s’adressant à Shenxu (Wu Zixu) lui demanda : « Comment un prince échoue-t-il dans son gouvernement, comment y réussit-il ? Comment s’élève-t-il, comment s’abaisse-t-il ? En exerçant son autorité sur le peuple, quand lui faut-il être prudent et quand son action requiert-elle de l’obstination ? Pour se faire obéir, quelles sont les bonnes méthodes à utiliser et les mauvaises qu’il faut s’interdire ? Pour suivre la loi du Ciel, quelle conduite éviter, quelle conduite suivre ? Pour agir conformément à la vertu de la terre, quel modèle prendre, comment y parvenir ? Quand il ne reste plus qu’à employer les armes, quelle voie faut-il suivre ? Lire la suite

Comparaison entre les textes de Sun Tzu et de Wu Zixu

Wu Zixu et Sun Tzu dans le manhua L'art de la guerre (paru en France en 2009)

Wu Zixu et Sun Tzu dans le manhua L’art de la guerre (paru en France en 2006)

Nous avons présenté au travers des précédents billets le traité militaire de Wu Zixu, possible contemporain, compagnon et inspirateur de Sun Tzu. Nous allons ici étudier les similitudes entre leurs deux textes.

Globalement, les deux traités abordent les mêmes sujets (sachant que nous ne considérons ici que de la partie militaire du traité de Wu Zixu). Toutefois, tous ne sont pas traités de la même façon. Ainsi, Sun Tzu disserte longuement sur les espions, mais pas Wu Zixu : ce dernier évoque bien le principe de renseignement, mais sans expliciter comment l’acquérir. A l’inverse, on trouve chez Wu Zixu  des idées qui ne seront pas explicitement reprises chez Sun Tzu, bien que présentant un fort intérêt :

« Il est important de bien déterminer un objectif à attaquer. » (Wu Zixu, chapitre 3)

Autre exemple : Wu Zixu évoque la formation du général, sujet dont l’absence de traitement par Sun Tzu nous avait frustrés (cf. notre billet Le génie militaire, la (fausse) recette de la victoire ?). Alors que Sun Tzu se contente d’affirmer que le général doit, à peu de choses près, être parfait, Wu Zixu évoque qu’il doit réfléchir sur la place des cinq éléments (métal, bois, eau, feu et terre). Cela peut certes paraitre insuffisant pour comprendre comment l’on devient un grand général, mais la réflexion a au moins le mérite d’être amorcée.

Des thèmes fondamentaux sont communs aux deux stratèges, un certain nombre de préceptes faisant directement écho à ceux de Sun Tzu. En voici un premier recensement :

L’affrontement armé ne doit être que le dernier recours :

« Conquérir par les armes, c’est la méthode qu’il ne faut employer qu’en dernier recours. » (Wu Zixu, chapitre 1)

« Le mieux, à la guerre, consiste à attaquer les plans de l’ennemi ; ensuite ses alliances ; ensuite ses troupes ; en dernier ses villes. » (Sun Tzu, chapitre 3) Lire la suite

Le traité de guerre de Wu Zixu

Wu Zixu, un personnage très populaire en Chine

Wu Zixu, un personnage très populaire en Chine

La quasi-totalité des préceptes de Wu Zixu relatifs à la conduite de la guerre figure dans les chapitres 3 à 7 de son traité. Le reste, nous le verrons dans un prochain billet, traite plus spécifiquement de l’exercice du pouvoir.

Les chapitres 4 et 5 traitent presque exclusivement des meilleurs moments pour attaquer en fonction des croyances chinoises : les astres, les saisons et les cinq éléments. Ces parties ne présentent de fait plus d’intérêt pour le militaire contemporain. Les principaux enseignements intéressants de Wu Zixu sur le plan de la conduite de la guerre résident donc dans les chapitres 3, 6 et 7.

Si un certain nombre de thèmes traités n’ont pas survécu à l’évolution de la guerre (comme les préceptes relatifs au combat en région montagneuse), certains conservent toutefois leur pertinence aujourd’hui encore. Nous retenons ainsi les principales recommandations suivantes :

– user de duperie ;
– façonner l’humeur de l’ennemi : démoraliser ses troupes, exciter son impatience, l’inquiéter, affaiblir son ambition, etc. ;
– éviter les forces principales de l’adversaire et ne frapper que ses points faibles ; éviter le combat lorsque l’ennemi est plein de mordant et ne l’attaquer que lorsqu’il est en situation de faiblesse ;
– toujours aller de l’avant : « avancer de dix lieues plutôt que de reculer dix pas » ;
– ne pas disperser ses troupes ;
– être réactif et faire preuve de rapidité : déclencher l’attaque avant que l’ennemi ne soit prêt.

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L’art de la guerre de Wu Zixu

Wu Zixu

Wu Zixu

Le traité de Wu Zixu (abrégé en « le Wu Zixu ») est découpé en 9 chapitres (13 pour celui de Sun Tzu, « le Sun Tzu »). Le transcripteur en chinois moderne a pris la liberté de les nommer. Voici la traduction (remaniée par nos soins[1]) que leur en a donnée le commandant Jian Zhu :

  1. Diriger le peuple en dépendant de la loi objective du ciel et de la terre (la nourriture est essentielle à l’homme)
  2. S’adapter au moment propice (rendre le pays prospère et développer une armée forte en profitant de la situation)
  3. Déployer les troupes et combattre (principe d’opération sur diverses sortes de terrains)
  4. Du combat meurtrier (choisir le moment propice pour attaquer l’ennemi en fonction des astres)
  5. Du soleil, de la lune et des étoiles (choisir le lieu et le moment du combat optimal)
  6. Du combat (plan général de mobilisation et de déploiement de l’armée pour attaquer l’ennemi)
  7. De l’offensive (dix tactiques pour vaincre l’ennemi)
  8. Préserver le peuple (épurer l’environnement politique)
  9. Préconiser la vertu (traiter les affaires étrangères par la vertu)

Sur ces neuf chapitres, seuls cinq concernent la stratégie militaire (les 3 à 7), les quatre autres (1, 2, 8 et 9) traitant plus spécifiquement de l’exercice du pouvoir. Sujet que n’aborde pas Sun Tzu, excepté furtivement lorsqu’il affirme que le souverain ne doit pas interférer dans ce qui relève des seules prérogatives du général (cf. notre billet Sun Tzu prône-t-il la décorrélation du politique et du militaire ?)[2]

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Histoire du texte de L’art de la guerre de Wu Zixu

L'art de la guerre de Wu Zixu

L’art de la guerre de Wu Zixu

En 1983, des fouilles archéologiques ont mis à jour dans la province du Hubei[1], un tombeau de la dynastie des Han occidentaux[2] datant de 186 av. J.-C. Le nom du personnage enterré était inconnu, mais le mode de construction de sa tombe en bois et en terre damée a permis une bonne conservation dans ce milieu humide. C’est ainsi qu’une grande quantité de textes sur lamelles de bambou a été découverte. Parmi eux, se trouvaient huit manuscrits :
– un calendrier ;
– un recueil de lois et de règlements ;
– un recueil de cas de criminalité ;
– un manuel de calcul ;
– un inventaire ;
– et un ouvrage sur la théorie du gouvernement et de la guerre, le He Lü.

Ce que nous pourrions considérer comme un traité de tactique navale a également été découvert. A noter cependant que le texte était relativement réduit (il ne comportait que 200 idéogrammes).

Bien que le traité de Wu Zixu soit aujourd’hui présenté sous le titre « L’art de la guerre », son véritable intitulé est en réalité « He Lü », du nom du roi de Wu à qui Wu Zixu remit son traité. « L’art de la guerre » a été le titre donné pour la traduction en chinois moderne, en vue de faire écho au traité de Sun Tzu.

Il restait du traité de Wu Zixu 55 lamelles de bambou de 30 cm de long. Divisé en 9 parties, il contenait 2093 caractères. Les archéologues pensent que le traité retrouvé était incomplet, mais ils ne sont pas en mesure de savoir quelle quantité est manquante. Les textes anciens chinois n’apportent d’ailleurs pas plus de précision sur le pourtour qu’aurait pu avoir le traité complet.

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