2000e abonné au fil Twitter Sun Tzu dit

La tendance de l’année : Sun Tzu vu comme un guerrier ?

La tendance de l’année : Sun Tzu vu comme un guerrier ?

Le cap du 2000e abonné vient d’être franchi pour notre fil Twitter postant deux fois par jour (à 7h00 et à 17h00) une citation de Sun Tzu.

Alors que la progression du nombre d’abonnés était relativement linéaire depuis sa création en mars 2012, une accélération s’est faite ressentir en début d’année 2015. Les attentats de Charlie Hebdo n’y sont peut-être pas étrangers : pendant plusieurs mois, la majeure partie des nouveaux venus affichait un profil arabo-musulman (alors que les profils non occidentaux provenaient jusque là quasi-exclusivement d’Afrique francophone), dont une frange présentant ouvertement une incitation au jihad.

Doit-on y lire une évolution dans la perception de Sun Tzu ? Depuis sa véritable découverte en Occident, L’art de la guerre s’est essentiellement révélé une source d’inspiration pour l’entreprise et la société civile. Se pourrait-il qu’apparaisse un renouveau du stratège chinois vu comme une icône guerrière ? Après la déferlante d’adaptations à tous les domaines imaginables que nous avons connue ces dernières années, le temps est peut-être venu de publier un « L’art de la guerre pour les militaires » …

Terminons avec les citations les plus retweetées depuis le début de l’année : Lire la suite

Deadpool : L’art de la guerre

Sun Tzu et Deadpool : mariage improbable pour un résultat incertain...

Sun Tzu et Deadpool : mariage improbable pour un résultat incertain…

Un nouvel OVNI vient d’apparaitre dans l’univers de Sun Tzu : le comics « Deadpool : L’art de la guerre ».

Cette bande dessinée est un mélange surprenant entre les aventures « normales » du super-héros trash Deadpool et le traité de Sun Tzu…

Créé en 1991, Deadpool est un personnage relativement décalé de l’univers Marvel (humour permanent, mises en abyme, etc.). L’annonce de son adaptation en film (la sortie est programmée pour février 2016) a provoqué ces derniers mois une déferlante de traductions en France. C’est dans ce cadre que ce croisement improbable avec Sun Tzu arrive sur nos côtes, moins d’un an après sa parution outre-Atlantique.

L’histoire ? Fort de son expérience de combattant, Deadpool tombe sous le charme de L’art de la guerre et décide d’étudier sa mise application en provoquant une guerre entre Thor et son frère Loki, puis entre Loki et la Terre entière… Cette trame narrative permet à l’anti-héros d’égrainer les conseils de Sun Tzu, soit à l’un des participants, soit en voix off pour expliquer une défaite ou une victoire.

Les préceptes de L’art de la guerre sont assez souvent malmenés : parfois pris dans un sens très réducteur, ils sont même par endroits compris de travers, quand ils ne sont tous simplement pas écartés ! Nous sommes très loin des bandes dessinées entièrement consacrées à Sun Tzu comme celle de Wang Xuanming ou de Tsai Chih Chung.

Signé Peter David pour le scénario et Scott Koblish pour le dessin, ce comics de 96 pages est vendu 13 € aux éditions Panini. Il comprend l’aventure complète, originellement parue aux Etats-Unis en 4 numéros de décembre 2014 à mars 2015, et inclut en bonus une aventure de 8 pages datant de 2008 (sans rapport avec l’histoire précédente). La couverture est rigide et le papier de qualité. Il est au passage amusant de constater le flou artistique des Américains entre la Chine et le Japon (toutes les illustrations de couverture sont des pastiches de peintures japonaises…)

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La version de Lucien Nachin n’est pas celle du père Amiot

Page de garde de la version originelle de 1948

Un texte que l’on trouve aujourd’hui estampillé « traduit par le père Amiot » mais qui ne l’était pourtant pas lors de sa sortie en 1948

En 1948 paraissait un ouvrage intitulé Sun Tse et les anciens Chinois. La page de garde indiquait « présentés et annotés par Lucien Nachin » et, en dehors de l’introduction, nulle mention n’était faite du père Amiot. Et pour cause : le texte présenté ici était fort différent de celui paru en 1772.

Nous avions précédemment constaté que la version de Lucien Nachin était 20 % moins longue que l’original du père Amiot (19 190 mots contre 24 969). La raison en est que l’ancien militaire élaguait ce qu’il jugeait inutile ou redondant. Le chapitre 11 s’achève par exemple ainsi :

Père Amiot : « Avant que la campagne soit commencée, soyez comme une jeune fille qui ne sort pas de la maison ; elle s’occupe des affaires du ménage, elle a soin de tout préparer, elle voit tout, elle entend tout, elle fait tout, elle ne se mêle d’aucune affaire en apparence. La campagne une fois commencée, vous devez avoir la promptitude d’un lièvre qui, se trouvant poursuivi par des chasseurs, tâcherait, par mille détours, de trouver enfin son gîte, pour s’y réfugier en sureté. »

Lucien Nachin : « Quand la campagne n’est pas commencée, soyez comme une jeune fille dans sa maison. Quand la campagne est entamée, ayez du lièvre la promptitude et l’ennemi ne pourra tenir devant vous. »

Au-delà de cette compression, Lucien Nachin a surtout reformulé une grande partie du texte de 1772 :

« Certaines expressions, en vieillissant, ont perdu de leur vigueur ; d’autres sont devenues désuètes ; pour la clarté, quelques-unes doivent céder la place à des termes plus modernes et dont le sens est admis par tous. » (Introduction de Lucien Nachin à l’édition de 1948)

La « modernisation » est loin d’être anodine pour le texte. Comparons, à titre d’exemple, la fin du chapitre 1 pour les deux versions : Lire la suite

« Traduction du père Amiot » : de quoi parle-t-on ?

Pierre tombale du père Amiot, en Chine. 200 ans après sa mort, le jésuite publiait toujours de nouveaux textes…

Pierre tombale du père Amiot, en Chine. 200 ans après sa mort, le jésuite publiait toujours de nouveaux textes…

L’intégralité des versions de L’art de la guerre disponibles gratuitement, et une bonne partie des payantes, affirment être des traductions du père Amiot. Ce n’est pourtant le cas que d’un très petit nombre d’entre elles, toutes les autres étant des textes produits à partir de la version de 1772, mais s’en éloignant au final suffisamment pour que l’on ne puisse plus considérer qu’il s’agisse du même texte. Trois voire quatre textes différents se réclament ainsi « du père Amiot ».

Le premier est l’original. Lire la suite

Des raisons de l’imposture du père Amiot

Le père Amiot. Des sources de piètre qualité dans une langue difficile ont conduit le jésuite à produire une traduction aujourd’hui largement surpassée.

Le père Amiot. Des sources de piètre qualité dans une langue difficile ont conduit le jésuite à produire une traduction aujourd’hui largement surpassée.

Après avoir vu dans le billet précédent pourquoi la traduction du père Amiot avait pu être qualifiée d’« imposture » par le sinologue britannique Lionel Giles, nous allons maintenant chercher à en comprendre les raisons.

Force est déjà de constater que le texte livré par le père Amiot est 2,5 fois plus long que les traductions modernes (24969 mots contre 9668 pour celle de Jean Lévi[1]). La raison en est que le père Amiot mêlait à sa traduction commentaires et explications de texte[2]. Le jésuite ne s’en cachait d’ailleurs pas :

« J’entrepris donc, non pas de traduire littéralement, mais de donner une idée de la manière dont les meilleurs auteurs chinois parlent de la guerre, d’expliquer d’après eux leurs préceptes militaires, en conservant leur style autant qu’il m’a été possible, sans défigurer notre langue, et en donnant quelque jour à leurs idées, lorsqu’elles étaient enveloppées dans les ténèbres de la métaphore, de l’amphibologie, de l’énigme ou de l’obscurité. » (Discours du traducteur in Art militaire des Chinois, 1772, pp. 6 à 9.)

Il est cependant curieux d’observer que si de nombreux commentaires sont inclus dans le texte, certains en revanche figurent en note de bas page :

« Il y a, dit le commentateur, neuf sortes de terrains où une armée peut se trouver ; il y a par conséquent neuf sortes de lieux sur lesquels elle peut combattre ; par conséquent encore il y a neuf manières différentes d’employer les troupes, neuf manières de vaincre l’ennemi, neuf manières de tirer parti de ses avantages, et neuf manières de profiter de ses pertes mêmes. C’est pour mieux faire sentir la nécessité de bien connaître le terrain, que Sun-tse revient plus d’une fois au même sujet, et qu’il place cet article immédiatement après celui où il traite expressément de la connaissance du terrain. » (chapitre 11)

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La traduction du père Amiot : une imposture !

L. Giles ne portait vraiment pas haut dans son estime la traduction du père Amiot...

L. Giles ne portait vraiment pas haut dans son estime la traduction du père Amiot…

En 1910, le sinologue Britannique Lionel Giles publiait sa traduction anglaise de L’art de la guerre[1]. Il y écrivait en préface : « La soi-disante « traduction » du Sun Tzu [par le père Amiot] n’est rien moins qu’une imposture […]. Elle contient beaucoup de propos que Sun Tzu n’a pas écrits, et très peu de ce qu’il a réellement écrit ». Le jugement est dur, mais il est pourtant exact que bien souvent, les préceptes figurant dans la traduction du jésuite ne se retrouvent dans aucune version moderne. Le chapitre 5 commence par exemple ainsi :

« Sun-tse dit : Ayez les noms de tous les officiers tant généraux que subalternes ; inscrivez-les dans un catalogue à part, avec la note des talents et de la capacité de chacun d’eux, afin de pouvoir les employer avec avantage lorsque l’occasion en sera venue. Faites en sorte que tous ceux que vous devez commander soient persuadés que votre principale attention est de les préserver de tout dommage. »

Rien de ce qui est écrit ici ne figure dans le texte de Sun Tzu ! Si ces propos pourraient toutefois n’être vus que comme une extrapolation des enseignements de L’art de la guerre, il y a pire : les faux-sens ! Les idées de Sun Tzu se révèlent en effet bien souvent incorrectement rendues. Ainsi lorsque le père Amiot traduit au chapitre 6 :

« Si, lorsque [les bataillons ennemis] prennent la fuite, ou qu’ils retournent sur leurs pas, ils usent d’une extrême diligence et marchent en bon ordre, ne tentez pas de les poursuivre ; ou, si vous les poursuivez, que ce ne soit jamais ni trop loin, ni dans les pays inconnus. »

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1772, Sun Tzu atteint l’Occident

La toute première version de L'art de la guerre du monde occidental

La toute première version de L’art de la guerre du monde occidental

En 1772 paraissait à Paris sous le titre « Les treize articles sur l’art militaire, par Sun-tse » (par endroits abrégé en « Les treize articles de Sun-tse ») la toute première traduction française – et du monde occidental – de L’art de la guerre. Le traité ne constituait pas encore un livre en lui-même : il n’était que l’un des textes regroupés dans un recueil plus général intitulé « Art militaire des Chinois ».

Sa traduction en avait été assurée depuis la Chine par un jésuite missionnaire, le père Joseph-Marie Amiot. Ce dernier répondait à la commande du ministre français Henri Bertin qui se montrait très désireux « d’avoir des connaissances sur la Milice Chinoise ». Le texte, parti de Chine en 1766 et arrivé à destination l’année suivante, fut publié cinq ans plus tard (après quelques corrections cosmétiques) par l’orientaliste Joseph de Guignes au sein du recueil sus-évoqué. Le Mercure de France de 1772 indique que l’Art militaire des Chinois ne parut qu’à « un très petit nombre d’exemplaires », sans plus de précisions.

S’il fut correctement recensé et commenté dans toute la presse de l’époque (L’année littéraire, Le journal encyclopédique, Le journal des savants, etc.), il plongea aussitôt dans l’oubli et ne fut plus cité que très épisodiquement durant les deux siècles qui suivirent. Les principales raisons en furent qu’à cette époque, la Chine avait arrêté de fasciner la France, et surtout que paraissait la même année l’Essai général de tactique du comte de Guibert qui focalisa toute l’attention sur le plan militaire. A une exception près[1], le traité passa ainsi totalement inaperçu.

Une réédition de cet Art militaire des Chinois paru pourtant bien en 1782, sous la forme du septième tome (sur quinze) d’une monumentale encyclopédie de la Chine intitulée « Mémoires concernant l’histoire, les sciences, les arts, les mœurs, les usages, etc. des Chinois par les missionnaires de Pé-kin ». Cette nouvelle édition connut malheureusement le même sort, et le traité de Sun Tzu sombra aussitôt dans l’oubli, n’étant plus cité que très épisodiquement par quelques rares érudits orientalistes durant les deux siècles qui suivirent.

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L’art de guerre réimprimé

Tout simplement la meilleure édition disponible !

Tout simplement la meilleure édition disponible !

Une nouvelle édition de L’art de la guerre vient-elle de paraitre ? Non : la mention « Inédit » figurant sur la couverture est trompeuse : le texte est la copie conforme de la traduction de Jean Lévi parue en 2000 ; seule la couverture a été changée.

Cette mue est une simple conséquence de l’intégration en 2010 d’Hachette Littératures et de sa collection de poche « Pluriel » à Fayard (autre maison du groupe Hachette).

Rappelons que cette version du traité de Sun Tzu, l’une des très nombreuses sur le marché, est tout simplement celle que nous trouvons la meilleure !

Bonne nouvelle : le prix baisse, passant de 9,20 € à 6,90 €, ce qui rend ce livre totalement incontournable, même face aux multiples versions du père Amiot qui apparaissent et disparaissent régulièrement. Par pur souci d’esthétisme, il est juste regrettable que cette mention du prix soit imprimée en pastille jaune sur la couverture, donnant presque une impression de livre premier prix alors qu’il s’agit véritablement du meilleur, selon nous, disponible en langue française.

Mais ne boudons pas notre plaisir : l’ouvrage est toujours disponible (alors que d’autres versions de qualité ont disparu), et à un prix totalement scandaleux au regard du formidable travail effectué par Jean Lévi…

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A qui s’adresse L’art de la guerre ?

Quel destin possible à celui qui maitriserait L'art de la guerre ?

Quel destin possible à celui qui maitriserait L’art de la guerre ?

Il existe deux façons de lire L’art de la guerre :

Soit en tant que miroir des princes : il faut dans ce cas y chercher le portrait du général idéal que devra sélectionner le souverain afin de diriger ses armées. L’art de la guerre décrit ce qu’est le génie militaire et l’idéal dont devra s’approcher l’élu.

Soit comme guide du général. « Guide », pas « manuel » : Sun Tzu ne livre pas toujours les explications qui seraient nécessaires pour mettre en œuvre ses préceptes ; il ne précise par exemple pas comment faire atteindre à ses troupes le niveau suprême d’entraînement qui leur permettra de « ne plus avoir de forme ». La question, occultée, n’a pourtant rien d’anodine. En outre, même si Sun Tzu apparait très injonctif dans ses recommandations (« il faut », « le général doit », etc.), l’important pour la victoire est de mettre en œuvre plus de procédés que l’adversaire :

« Pris en compte dans les calculs, les cinq facteurs permettent une évaluation exacte du rapport de forces. Il suffit pour cela de se demander : Qui a les meilleures institutions ? Qui a le meilleur général ? Qui a les conditions climatiques et géographiques les plus favorables ? Qui a la meilleure discipline ? Qui a l’armée la plus puissante et les soldats les mieux aguerris ? Qui possède le système de récompenses et de châtiments le plus efficace ? La réponse à ces questions permet de déterminer à coup sûr le camp qui détient la victoire. » (chapitre 1)

Et :

« Qui additionne de nombreux atouts sera victorieux, qui en a peu sera vaincu. » (chapitre 1)

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Sun Tzu est-il immoral ?

Sun Tzu : un exemple à ne plus suivre ?

Sun Tzu : un exemple à ne plus suivre ?

En recherchant le pragmatisme et l’efficacité, Sun Tzu parvient à se détacher grandement du bain sociétal de son époque. L’exemple le plus emblématique en est probablement son rejet des croyances religieuses :

« La prévision ne vient ni des esprits ni des dieux ; elle n’est pas tirée de l’analogie avec le passé pas plus qu’elle n’est le fruit des conjectures. Elle provient uniquement des renseignements obtenus auprès de ceux qui connaissent la situation de l’adversaire. » (chapitre 13)

« Faites taire les rumeurs, proscrivez les sorts et vos hommes vous suivront jusque dans la mort. » (chapitre 11)

Ce pragmatisme est une des principales raisons de l’intemporalité du traité, mais s’avère également source d’un possible rejet pour cause d’« immoralité ». Il en est ainsi de sa préconisation du pillage :

« En appâtant [ses hommes] par la promesse de récompenses, [le général] les incite à attaquer l’ennemi pour s’emparer du butin. » (chapitre 2)

…ou de son injonction de placer ses propres hommes dans des situations désespérées pour les obliger à se battre comme des lions.

« On jette [ses soldats] dans une situation sans issue, de sorte que, ne pouvant trouver le salut dans la fuite, il leur faut défendre chèrement leur vie. Des soldats qui n’ont d’autre alternative que la mort se battent avec la plus sauvage énergie. N’ayant plus rien à perdre, ils n’ont plus peur ; ils ne cèdent pas d’un pouce, puisqu’ils n’ont nulle part où aller. » (chapitre 11)

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Peut-on se fier aux commentateurs historiques ?

Une version de L'art de la guerre avec commentaires

Une version de L’art de la guerre avec commentaires

Nonobstant le besoin d’élever la lecture de L’art de la guerre pour en percevoir la substantifique moelle, certains propos de Sun Tzu peuvent se révéler en eux-mêmes obscurs. D’où l’apport appréciable des commentaires juxtalinéaires qui permettent d’éclairer telle ou telle formulation sibylline.

Comme nous l’avons récemment vu, les 2000 ans d’immobilisme de la pensée stratégique chinoise ont conduit à générer une quantité colossale de ces exégèses et commentaires. Celles réputées les plus pertinentes nous sont parvenues et quelques extraits en figurent dans les traductions françaises réalisées par Jean Lévi, Samuel Griffith (traduit de l’anglais) et Valérie Niquet).

La sélection opérée par les traducteurs est drastique, à raison : bien souvent, les commentateurs ne font qu’expliciter, illustrer ou développer les propos de Sun Tzu. A titre d’exemple, en commentaire de la maxime « En règle générale, le premier arrivé est dispos, il a tout loisir de recevoir l’ennemi » (chapitre 6), Cao Cao note : « Ainsi, il aura plus de forces »… Pire, sur la maxime « Si on me demande : « Que doit-on faire au cas où l’ennemi fond sur vous avec des troupes nombreuses et en bon ordre ? » » (chapitre 11) le commentaire de Cao Cao est : « Il s’agit d’une question »… Samuel Griffith s’en amuse d’ailleurs : « Le fait que cette série de versets soit rédigée en termes élémentaires n’arrête pas les commentateurs, qui se complaisent à les expliquer longuement, l’un après l’autre. »[1]

Une des raisons au fait que beaucoup de « commentaires » s’avèrent être de la pure recopie du propos originel pourrait être que le texte commenté par les exégètes historiques étant en chinois classique, cette langue était beaucoup moins précise que ce que l’est aujourd’hui le chinois moderne, les idéogrammes utilisés pouvant être sujets à de multiples interprétations. D’où la nécessité pour les commentateurs de préciser leur sens. Mais comme en français le mot retenu pour la traduction est directement le bon, sans ambigüité possible, le commentaire historique apparaît redondant avec le propos originel et devient dès lors inutile.

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De la disparité des explications de texte

Comment les traducteurs français expliquent-ils ces deux symboles ?

Comment les traducteurs français expliquent-ils ces deux symboles ?

Dans les versions françaises de L’art de la guerre, les notions spécifiquement chinoises, non immédiatement traduisibles, peuvent être traitées de façon fort différente. A titre d’illustration, nous allons détailler l’exemple, peu familier des Occidentaux, des moyens « ordinaires » (正, « zheng ») et « extraordinaires » (奇, « qi »). Ils constituent le thème principal du chapitre 5.

De façon simplifiée (et forcément réductrice), les moyens ordinaires sont tous les procédés auxquels s’attend l’adversaire, tandis que les moyens extraordinaires recouvrent au contraire ceux auxquels il ne s’attend pas. Mao Zedong, adhérant à cette idée, entretenait ainsi parallèlement l’Armée Populaire de Libération (moyens ordinaires) et les milices populaires (moyens extraordinaires), et ce même après sa victoire en 1949. La situation peut cependant être plus subtile qu’une simple transposition avec l’attaque directe et l’attaque indirecte. Ainsi, de façon non-intuitive, si l’on sait que l’ennemi s’attend à une embuscade de notre part, cette dernière sera le moyen ordinaire et l’attaque frontale le moyen extraordinaire. En outre, le moyen extraordinaire peut également être immatériel, comme une ruse.

Le niveau de détail fourni par les traducteurs sur cette notion est extrêmement divers. Il va de l’absence pure et simple d’explication (Luo Shenyi) à des chapitres complets consacrés à cette notion en complément du texte (Jean Lévi, groupe Denma et James Trapp). L’énumération suivante est ordonnée selon la chronologie de parution des traductions françaises : Lire la suite

Visualiser L’art de la guerre : Une nouvelle traduction française de Sun Tzu

Oublions les schémas, ne gardons que le texte

Oublions les schémas, ne gardons que le texte

Nous avions en son temps signalé la sortie de The art of war visualized de Jessica Hagy. Cinq mois seulement après sa parution outre-Atlantique, l’ouvrage arrive traduit sur nos côtes.

Nous nous étions à l’époque montré dubitatif vis-à-vis de cette représentation graphique des propos de Sun Tzu, sous-titrant d’ailleurs notre billet « Un OVNI énigmatique ». Notre opinion s’est consolidée depuis, et nous ne voyons aujourd’hui vraiment pas qui cette transposition pourrait intéresser…

L’ouvrage de Jessica Hagy ne peut en effet déjà pas être considérée comme une transcription graphique de L’art de la guerre, comme le sont les bandes dessinées. Il s’agit plus exactement d’une interprétation sous forme de diagrammes et schémas d’une sélection de propos de Sun Tzu. « Sélection », car le traité n’est pas rendu dans son intégralité, des maximes aussi fondamentales que « Toute guerre est basé sur la tromperie » passant purement et simplement à la trappe.

Mais surtout, l’impression qui ressort de l’étude des schémas de Jessica Hagy est plus celui d’un flash artistique, limite psychédélique, que d’une véritable transcription graphique d’un propos. En effet, la représentation qu’en donne l’illustratrice est bien souvent inattendue, et le rapport avec le texte originel lointain : Lire la suite

Sun Tzu en Chine (3/3) – L’art de la guerre au XXe siècle

Une véritable renaissance seulement à partir des années 80.

Une véritable renaissance seulement à partir des années 80.

Nous avons vu précédemment que le monde chinois connut à partir du Ve siècle av. J.-C. une formidable période de réflexion stratégique qui vit notamment naître L’art de la guerre de Sun Tzu. Cette richesse conceptuelle resta cependant liée à cette période historique : une éclipse de la pensée stratégique de près de 2000 ans eut ensuite lieu. La chute de l’empire chinois en 1912 marqua la fin de cet immobilisme.

A la différence du Japon qui s’adapta au même moment aux bouleversements civilisationnels qu’il connut, la Chine ne sut éviter l’effondrement de son Empire. De cette période confuse, qui s’étendit de la fin du XIXe siècle à la prise de pouvoir par les communistes en 1949, émergèrent deux acteurs dont la renommée en tant que stratèges fut directement liée au rôle qu’ils tinrent dans l’histoire de la Chine moderne et contemporaine. L’un, Mao Zedong, bénéficia de l’aura du vainqueur tandis que l’autre, Tchang Kaï-chek (Jiǎng Jièshí en pinyin), vit sa pensée stratégique occultée par les échecs et les erreurs indéniables du Kuomintang avant sa « retraite stratégique » à Taiwan en 1949.

Tchang Kaï-chek faisait explicitement référence à Sun Tzu dans ses écrits, d’autant plus que le Kuomintang se présentait comme le conservatoire de la culture chinoise classique. Pourtant, dans sa pratique de la guerre, il semble avoir été beaucoup plus influencé par les stratèges occidentaux ou japonais qui offraient une image moderniste à laquelle la Chine nationaliste souhaitait adhérer.

A contrario, Mao, oscillant entre la rupture avec un passé qu’il jugeait sclérosant et le recours à une tradition nationale flatteuse, a souvent nié avoir été influencé par les traités militaires de la Chine ancienne. La Révolution culturelle l’a d’ailleurs conduit à fermement rejeter Sun Tzu avec les autres « vieilleries » (Confucius, Lao Tseu, …). Cependant, bien que « l’homme nouveau » ne devait pas se bâtir sur le passé (mais l’attitude des communistes a beaucoup varié sur ce point), certaines citations tirées des écrits militaires de Mao laissent penser que ce dernier avait bien intégré l’enseignement du maître, au moins de façon inconsciente. Nous avions dédié un billet complet à cette ambivalence de Mao vis-à-vis de Sun Tzu.

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Sun Tzu en Chine (2/3) – 2000 ans d’éclipse de la pensée stratégique chinoise

Une réflexion stratégique figée pendant plus de 2000 ans.

Une réflexion stratégique figée pendant plus de 2000 ans.

A l’instar des fonctionnaires civils, le recrutement des officiers se fera jusqu’en 1905 – date de l’abolition des examens impériaux – par concours administratifs ; concours fondés sur quelques épreuves pratiques (contrôle des qualités de cavalier et d’archer), mais surtout sur une connaissance totalement livresque des classiques chinois de la stratégie, au premier rang desquels figurait L’art de la guerre de Sun Tzu. Nous nous proposons ici de revenir sur les 2000 ans d’immobilisme qu’a connu la pensée stratégique chinoise. Nous nous appuierons largement pour cela sur les études de Valérie Niquet, et notamment son opuscule Les fondements de la stratégie chinoise (éditions Economica, 1997).

En réaction contre les excès militaristes de la première dynastie légiste des Qin, et contre les siècles de combats incessants qui avaient précédé la fondation de l’Empire, la dynastie des Han s’est tout de suite appuyée sur une réhabilitation d’idées confucianistes (« réhabilitation », bien qu’elles n’avaient en fait jamais été mises en pratique). Élevé au rang d’idéologie d’État (même si par endroit réinterprété par le pouvoir impérial…), le confucianisme a constitué le fondement officiel du bon gouvernement du pays. Ce courant de pensée, sur lequel se basait aussi le recrutement des fonctionnaires, a dès lors placé tout ce qui touchait au domaine de la guerre dans une position totalement subordonnée par rapport au civil. Ainsi les vertus militaires étaient-elles particulièrement dédaignées et les fonctionnaires militaires, pourtant très « civilisés », étaient-ils considérés comme hiérarchiquement inférieurs aux fonctionnaires civils.

En effet, la guerre, et par extension le militaire, signifiait l’irruption de la violence déstabilisatrice dans la société, signe du non-respect des rites et des vertus morales ; elle annonçait, au même titre que les tremblements de terre ou les comètes, la sanction du prince : la perte du « mandat du ciel », qui pouvait déboucher sur le renversement de la dynastie. Pour comprendre cela, il convient de revenir à la situation géostratégique de l’Empire du milieu, qui a profondément affecté sa perception de ce que pouvaient être une guerre : pendant près de 2000 ans, la Chine, en tant qu’entité culturelle comprenant également les dynasties « barbares » progressivement sinisées, comme les Yuan mongols au XIIIe siècle ou les Qing mandchous à partir du XVIIe siècle, ne se concevra plus vraiment d’ennemi extérieur digne de sa puissance. Chaque guerre sera ainsi perçue comme la répression d’un acte de rébellion contre l’ordre du monde « sous le ciel » : l’usage de la force n’était toléré que pour remédier à la transgression de l’ordre civilisé, qu’il s’agisse d’une incursion barbare, d’un soulèvement paysan, d’une association de brigands ou d’une tentative de renversement de la dynastie. La pensée stratégique se fondant sur la perception que l’on a de ce qu’est « l’autre », l’emploi des militaires se percevra dès lors plus comme une opération de police que comme une véritable guerre. En période d’hostilité, à l’intérieur de l’Empire comme sur ses marges, le gouvernement préférait de toute façon choisir une solution politique, fondée sur des incitations économiques et des pressions diplomatiques, plutôt qu’une solution purement militaire de dernier recours (à noter qu’il s’agit encore aujourd’hui de la stratégie adoptée par la Chine dans ses relations avec ses voisins proches ou lointains).

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L’art de la guerre traduit par Philip J. Ivanhoe

Une très bonne version de L'art de la guerre.

Une très bonne version de L’art de la guerre.

Une nouvelle traduction française de L’art de la guerre vient de paraître aux éditions Synchronique.

Il s’agit de la traduction française (signée Aurélien Clause) de la version américaine de Philip J. Ivanhoe parue en 2011. Ce dernier est professeur de philosophie à l’Université de Hong-Kong et a servi dans sa jeunesse chez les Marines.

Le texte présenté apparait de bonne facture et nous n’y avons rien décelé de surprenant comparé aux autres versions françaises du texte.

L’introduction de Philip J. Ivanhoe présentant l’environnement du traité chinois est complète et synthétique. La partie intitulée « idées centrales » relative à une véritable interprétation du système suntzéen expose une vision intéressante, axée sur quelques idées précises. Elle souffre toutefois de menues erreurs de traduction en français des concepts militaires (« point critique » au lieu de « point de bascule », « formation de l’espace de combat » au lieu « façonnage du champ de bataille » …). Au final, on ne pourra que regretter la trop grande brièveté de cette partie.

Il est dommage que l’index qui figurait dans la version américaine n’ait pas été repris dans la version française.

Le texte est présenté brut, les quelques notes explicatives étant renvoyées en fin d’ouvrage. Nous aurions préféré qu’elles soient incorporées en bas de page pour faciliter la lecture, comme dans la version originale, mais le très petit format du livre ne le permettait sans doute pas.

Le livre lui-même est en effet plus petit qu’un traditionnel livre de poche. Sa couverture rigide fermée par un bandeau élastique marque-page, son papier glacé, son dessin de couverture et ses illustrations intérieures en couleur (pour la plupart œuvres de Giuseppe Castiglione, jésuite-peintre du XVIIIe siècle, peu avant le père Amiot) en font un objet relativement esthétique.

Au final, une version de L’art de la guerre tout à fait correcte et de surcroit élégante. 12,90 € en librairie.

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Sun Tzu en Chine (1/3) – Les débuts de L’art de la guerre

De l'origine de L'art de la guerre

De l’origine de L’art de la guerre

Comme nous l’avons vu dans notre billet L’environnement philosophique au temps de Sun Tzu, L’art de la guerre a été composé durant un âge d’or de la pensée stratégique chinoise, aux Ve-IVe siècles av. J.-C. Au Ier siècle ap. J.-C., le Livre des Han[1] dénombrait ainsi plus de soixante-dix ouvrages consacrés à l’art de la guerre. Malheureusement, très peu nous sont parvenus. L’exemple le plus emblématique en est sans doute L’art de la guerre de Sun Bin, dont toute copie avait disparu depuis le début de l’ère chrétienne, à tel point que l’authenticité du texte a été mise en doute jusqu’à ce qu’un exemplaire (partiel) soit miraculeusement retrouvé en 1972 lors de fouilles archéologiques.

Il semble cependant bien que Sun Tzu ait été l’auteur le plus profond à avoir écrit durant cette période. Très tôt, la réputation de son Art de la guerre, ainsi que celle du Traité militaire de Wou Tseu (ayant beaucoup moins bien survécu à l’épreuve du temps), a dominé celle des autres ouvrages. Un siècle avant Jésus-Christ, Sima Qian, chroniqueur de la dynastie des Han antérieurs (-206 à -9) et principale source d’une biographie de Sun Tzu, écrivait dans ses Mémoires Historiques[2] : « Quand les gens parlent de stratégie militaire, tous mentionnent les treize chapitres de Sun Zi ainsi que le traité de Wu Qi ».

Le début très brillant de la pensée stratégique chinoise dans lequel s’inscrivit la réflexion de Sun Tzu tourna cependant court. Même L’art de la guerre de Sun Bin, qui lui a succédé et lui a manifestement emprunté, apparait inférieur en profondeur car trop ancré dans son époque. Contrastant d’une manière saisissante avec l’effervescence intellectuelle de la période des Royaumes combattants, la Chine impériale, après avoir fait le deuil de sa violence originelle, a connu, dès l’avènement de la dynastie des Han en 200 av J.-C., un déclin progressif de la réflexion stratégique. La pensée confucéenne qui a triomphé de ses rivales après l’unification de l’empire chinois, a sans doute dû beaucoup à cette sclérose de la pensée stratégique : fondé sur la vertu, ce courant de pensée disqualifiait la guerre, reléguée parmi les tâches inférieures. En outre, il vénérait les écrits anciens, poussant chaque réformateur à fonder ses actions sur un retour au passé.

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Les grands principes de Sun Tzu ne sont pas impérissables

Même gravés, certains propos vieillissent mal

Même gravés, certains propos vieillissent mal…

Sun Tzu énonce clairement de grands principes de la guerre. Malheureusement, ces derniers ont pour la plupart très mal vieilli :

« La guerre est subordonnée à cinq facteurs […] Le premier est la vertu, le second le climat, le troisième la topographie, le quatrième le commandement, le cinquième l’organisation. » (chapitre 1)

« Qui a les meilleures institutions ? Qui a le meilleur général ? Qui a les conditions climatiques et géographiques les plus favorables ? Qui a la meilleure discipline ? Qui a l’armée la plus puissante et les soldats les mieux aguerris ? Qui possède le système de récompenses et de châtiments le plus efficace ? La réponse à ces questions permet de déterminer à coup sûr le camp qui détient la victoire. » (chapitre 1)

« Le mieux, à la guerre, consiste à attaquer les plans de l’ennemi ; ensuite ses alliances ; ensuite ses troupes ; en dernier ses villes. » (chapitre 3)

« Il existe cinq cas où l’on peut prévoir la victoire :
Qui sait quand il faut combattre et quand il faut s’en abstenir sera victorieux.
Qui sait commander aussi bien à un petit nombre qu’à un grand nombre d’hommes sera victorieux.
Celui qui sait harmoniser la volonté des inférieurs et des supérieurs aura la victoire.
Celui qui affronte un ennemi qui n’est pas préparé remportera la victoire.
Celui dont les officiers sont compétents et n’a pas à pâtir de l’ingérence du souverain remportera la victoire. »
(chapitre 3)

« A la guerre, le nombre n’est pas un facteur décisif ; il convient avant tout de ne pas rechercher les hauts faits d’armes. Pour le reste, il suffit de savoir concentrer ses forces, évaluer l’adversaire et se gagner le cœur des hommes. » (chapitre 9)

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Considérations sur la forme de L’art de la guerre

Dernières considérations sur la forme de L’art de la guerre

Note : ces quelques pensées, livrées en vrac, complètent toutes celles relatives à la thématique de la forme de L’art de la guerre.

Le traité de Sun Tzu n’est pas aussi harmonieusement construit que notre formalisme occidental le souhaiterait. Rien, cependant, n’est véritablement hors norme : en terme de longueur, il y a (que) un facteur 5 entre le chapitre le plus long (le 11e chapitre, avec 1733 mots) et celui le plus court (le 8e, avec 375 mots).

Fidèle au style littéraire de son époque (si tant est que cette vision ne relève pas de l’anachronisme), L’art de la guerre abonde d’énumérations. Force est de constater que la quasi-totalité d’entre elles ont très mal vieilli. Il en est ainsi par exemple des cinq grands facteurs auxquels toute guerre est subordonnée (l’influence morale, la météo, le terrain, le commandement et la doctrine), ou de la classification des différents types d’agents (indigènes, intérieurs, retournés, sacrifiés et préservés) du chapitre 13, ou encore des cinq traits de caractère énumérés au chapitre 8 qui présentent un danger pour le général (ne pas craindre la mort, chérir trop la vie, être irascible, être homme d’honneur et être compatissant).

Comme nous l’avions détaillé dans notre billet Des niveaux tactique et stratégique, le spectre couvert par L’art de la guerre va de la grande stratégie (« Jamais il n’est arrivé qu’un pays ait pu tirer profit d’une guerre prolongée. », chapitre 2) à la microtactique (« Si les oiseaux s’envolent, il y a embuscade, si les quadrupèdes fuient, il se prépare une offensive générale. », chapitre 9). Une des grandes difficultés du texte est que ces niveaux d’application ne sont pas précisés, les préceptes étant livrés dans le désordre. Bien pire, ils peuvent être poreux : il est ainsi toujours possible d’extrapoler des préceptes micro-tactiques pour leur faire dire des généralités d’un niveau plus élevé, et vice-versa. Ainsi, avec la précédente maxime sur les oiseaux et les quadrupèdes, il est parfaitement possible d’extrapoler que le général doit être attentif à tous les signaux qui lui parviennent et ne pas rester cantonné à son idée de manœuvre de base. Mais ce n’est pas parce que cela est possible que cela est correct : un tel détournement peut très bien ne pas correspondre à la pensée suntzéenne ou, plus pernicieusement, ne pas faire partie de son système sans toutefois le contredire. La tentation de tels détournements est très forte. Pour autant, il convient d’y prêter une grande attention, faute de risquer de corrompre la pensée de Sun Tzu sans s’en rendre compte. C’est donc là un art difficile que d’évaluer jusqu’où un précepte de Sun Tzu peut être appliqué à différents niveaux sans que cela trahisse le système qu’il expose.

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Des idées en désordre, suite

L'ordre n'est pas le point fort du texte de Sun Tzu

L’ordre n’est pas le point fort du texte de Sun Tzu

[Ce billet complète Des idées en désordre ?]

Apparaissant comme une concaténation de maximes disparates, la compréhension du système suntzéen ne peut dès lors s’obtenir qu’en se détachant de la structure en chapitres. S’attacher à – l’aujourd’hui – conventionnel découpage par chapitres et prétendre y lire une réflexion organisée et structurée thématique par thématique serait une erreur.

La principale difficulté à aborder conventionnellement le traité vient surtout de la disparité de volume nécessaire au traitement des idées : alors que certains thèmes sont développés sur de nombreux paragraphes (par exemple la nécessité d’être renseigné), d’autres ne sont exposés qu’à travers une phrase laconique noyée dans le texte (par exemple le motif profond des guerres : « La guerre a le mensonge pour fondement et le profit pour ressort », chapitre 7).

En outre, il n’y a que très peu de liant entre les différentes idées : le texte de Sun Tzu ne peut se lire comme un traité moderne, architecturé selon une logique démonstrative et présenté dans une succession cohérente. Les propos, bien que rassemblés sous forme de chapitres, n’ont pas d’ordre précis ni de liens entre eux. Ils sautent très fréquemment du coq à l’âne :

« Si elle est privée de ses fourgons, de ses vivres ou de ses réserves, une armée est menacée d’anéantissement. Qui ignore les objectifs stratégiques des autres princes ne peut conclure d’alliance, qui ignore la nature du terrain – montueux ou boisé, accidenté ou marécageux – ne pourra faire avancer ses troupes ; qui ne sait faire usage d’éclaireurs sera dans l’incapacité de profiter des avantages topographiques. La guerre a le mensonge pour fondement et le profit pour ressort. Elle exige que l’on sache se diviser et se regrouper pour produire toutes sortes d’effets de surpris. » (chapitre 7)

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Sun Tzu n’est pas si clair qu’il y parait

Des mots simples, mais une pensée parfois cryptique

Des mots simples, mais une pensée parfois cryptique

La lecture de L’art de la guerre donne l’impression d’un style simple et clair, présentant une succession de préceptes courts parfaitement compréhensibles ; loin du volumineux et rêche De la guerre de Clausewitz. Pourtant, le traité de Sun Tzu n’est pas toujours aussi facile à lire que sa quarantaine de pages[1] traduites dans un français parfaitement intelligible le laisse croire de prime abord. La sensation d’accessibilité qui ressort d’une lecture rapide du traité s’avère en réalité une fausse impression. L’emploi de mots simples n’est pas synonyme de démonstration claire. Prenons un exemple :

« Si des troupes peuvent parcourir mille lieues tout en restant fraîches et disposes, c’est qu’elles ne rencontrent pas d’ennemi sur leur chemin. » (chapitre 6)

Cette maxime pourrait passer pour un truisme. Mais le véritable message de Sun Tzu est probablement : « Pour que des troupes puissent parcourir mille lieues tout en restant fraîches et disposes, il faut choisir un itinéraire où l’on est sûr qu’elles ne rencontreront pas d’ennemi sur leur chemin. » Un effort de réflexion est donc nécessaire à l’issue de la lecture de cette phrase pour en saisir le véritable sens.

Bon nombre de préceptes nécessitent également d’être muris sous peine d’apparaitre comme des conseils inapplicables du type « Il suffit d’être bon pour gagner la guerre » :

« Celui qui sait employer ses hommes au combat leur insuffle la puissance de pierres rondes dégringolant mes pentes abruptes d’une montagne haute de dix mille pieds. » (chapitre 5)

« Pour important que soient les effectifs alignés par l’ennemi, je puis toujours les mettre dans l’impossibilité de combattre. » (chapitre 6)

« Il faut savoir faire du chemin le plus long le plus court et renverser le désavantage en avantage. Par exemple je dévie ma route afin de distraire l’ennemi par l’appât d’un gain fictif si bien que, parti après lui, j’arrive le premier sur l’objectif. Voilà ce qui s’appelle posséder à fond la dialectique du direct et de l’indirect. » (chapitre 7) Lire la suite

Des propos contradictoires de L’art de la guerre

Quelques contradictions internes au texte s'avèrent difficiles à expliquer.

Quelques contradictions internes au texte s’avèrent difficiles à expliquer.

Nous avions établi dans notre billet Peut-on trouver tout et son contraire dans L’art de la guerre ? un recensement de couples de maximes de Sun Tzu en apparente contradiction. En les étudiant plus avant, nous constatons que la plupart de ces incohérences ne sont qu’artificielles, avec pour origine une sortie de leur contexte des propos de Sun Tzu. Par exemple, sur la question de savoir si l’on peut ou non recourir à la guerre à seule fin de s’enrichir, Sun Tzu semble à la fois confirmer sa position que « la guerre a le profit pour ressort » (chapitre 7) :

« Il n’est rien de plus funeste que de remporter des victoires et de conquérir des provinces dont on ne sait pas exploiter les fruits, c’est un gaspillage inutile de forces.» (chapitre 12)

… mais, quelques phrases plus loin, il livre une injonction a priori contradictoire :

« On ne combat pas lorsqu’on n’est pas menacé. » (chapitre 12)

Nous avions montré que c’était l’extraction de la seconde maxime de son contexte qui créait cette contradiction, en dévoyant la véritable finalité de cette maxime de Sun Tzu.

Certaines idées, toutefois, demeurent pour nous de véritables contradictions. Des positions tenues à un endroit du traité paraissent ainsi véritablement être contredites à d’autres, comme la nécessité de recourir aux alliances ou la mise volontaire de ses propres troupes dans une situation désespérée afin d’accroitre leur ardeur au combat. Certains principes majeurs paraissent également entrer en conflits entre eux :

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L’art de la guerre est-il un système complet ?

Peut-on sortir victorieux d'une guerre en se basant seulement sur le traité de Sun Tzu ?

Peut-on sortir victorieux d’une guerre en se basant seulement sur le traité de Sun Tzu ?

Nous venons de voir que les notions militaires apparues au fil de la conceptualisation de la stratégie militaire paraissaient systématiquement trouver un traitement dans L’art de la guerre. Le système suntzéen couvrirait ainsi l’intégralité des concepts militaires en vigueur aujourd’hui (et même ceux passés de mode, comme la marche à l’ennemi). Cela signifie-t-il pour autant que le stratège chinois a produit une théorie complète, autosuffisante pour guider à chaque instant la conduite d’une guerre ? Autrement dit : face à un scénario donné, l’application des préceptes de Sun Tzu nous livre-t-elle sans ambiguïté une seule solution possible ?

Nous pensons que oui. Au bémol près que L’art de la guerre indique plus une direction qu’une route à suivre : chaque époque, chaque culture, pourra avoir une interprétation différente des mêmes maximes. Mais il sera toujours selon nous possible d’en tirer une ligne de conduite.

Dans le cas qui nous intéresse, il est à noter qu’une application contemporaine et occidentale de L’art de la guerre s’avèrerait profondément différente de celles auxquelles aboutiraient nos MPO et autres COPD[1]. L’exemple le plus immédiat est la posture en réaction préconisée par Sun Tzu, totalement opposée à la culture actuelle faisant manœuvrer pour agir sur le centre de gravité adverse identifié.

Même si Sun Tzu semble donc bien avoir écrit un traité complet, gardons à l’esprit qu’il ne serait être question d’avoir une application intransigeante d’un unique traité, fut-il le manuel de doctrine officiel de l’armée. A l’instar de tous les classiques, L’art de la guerre ne doit en effet pas être considéré comme un manuel de référence que l’on pourrait appliquer à la lettre, mais bien comme un support à la construction intellectuelle du chef militaire.

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Sun Tzu a-t-il un avis sur tout ?

texte

Le stratège antique semble bien avoir pensé à tout

L’utilisation commune du traité de Sun Tzu consiste à y piocher la citation à même d’illustrer un propos. Le panel est en général d’ailleurs relativement réduit : « Qui connaît l’autre et se connaît, en cent combats ne sera point défait », « Remporter cent victoires après cent batailles n’est pas le plus habile ; le plus habile consiste à vaincre l’ennemi sans combat », sans oublier au passage les citations apocryphes !

Si un nombre de concepts explicitement traités par Sun Tzu demeurent encore d’actualité (subordination du militaire au politique, renseignement, nécessité de créer l’incertitude chez l’adversaire, …), d’autres sont toutefois apparus depuis et s’avèrent aujourd’hui incontournables. Il en est ainsi des notions d’état final recherché, de centre de gravité, de brouillard de la guerre ou encore de friction. Un principe aussi fondamental que la constitution de réserves (même s’il est très enseigné mais dans la pratique peu appliqué) est absent. Ce constat n’a rien de surprenant : dans le cas contraire, cela signifierait que l’humanité n’aurait pas été capable de perfectionner sa réflexion, fut-elle sur la guerre, en 2500 ans d’histoire.

Partant de ce constat, l’impression qui découle est que L’art de la guerre ne serait qu’un catalogue de citations, d’idées certes novatrices mais insuffisantes à couvrir toutes les problématiques de la guerre. Si nous n’avons encore jamais trouvé par écrit cette conclusion, nous percevons pourtant qu’elle est celle de bon nombre de penseurs militaires, mal à l’aise face à cet ancêtre de la pensée stratégique, ne sachant clairement quelle importance accorder à ce traité non-occidental au propos imprécis.

En désaccord avec cette opinion latente que L’art de la guerre serait trop incomplet pour pouvoir être considéré comme une référence autosuffisante sur les problématiques guerrières, nous allons ici nous interroger sur son exhaustivité : si l’on étudie les concepts militaires contemporains, les retrouve-t-on tous chez Sun Tzu et, si oui, sous quelle forme ? Sont-ils nommés explicitement ? Sont-ils globalement évoqués sans pour autant être explicités en un endroit précis ? Doivent-ils être déduits de la philosophie globale du traité ? Ou bien sont-ils réellement absents ? Et, dans ce dernier cas, pourquoi ? Parce qu’ils n’avaient encore pas été imaginés ou parce que la déclinaison du système suntzéen conduit à une opposition à ce concept ?

Chacun de ces cas de figure existe : Lire la suite

Appliquer Sun Tzu permet-il de remporter la victoire ?

Défilé de la victoire en l'honneur de Sun Tzu

Défilé de la victoire en l’honneur de Sun Tzu en Chine

Le militaire qui mettrait rigoureusement en pratique L’art de la guerre serait-il certain de remporter toutes les batailles ? C’est ce que semble croire le général Samuel Griffith, traducteur de Sun Tzu en 1963 [1] :

Aucun des sinologues français les plus éminents n’a manifesté de l’intérêt pour les classiques militaires chinois. Pourtant, s’ils leur avaient consacré ne serait-ce qu’une parcelle des études assidues qu’ils ont vouées à d’autres aspects de la culture chinoise, peut-être quelques-unes des débâcles que l’armée française a eu à subir au cours de deux dernières décennies auraient-elles pu être évitées.
[…]
En 1937, le Japonais Mizoyo Ashiya fit éditer un essai sur Sun Tzu dans le périodique Wissen und Wehr. Heureusement pour les Alliés occidentaux, ni Hitler ni les membres de l’O.K.W. ou de l’O.K.H. ne semble avoir eu connaissance de cette publication. S’ils l’avaient lue, le déroulement de la guerre hitlérienne en aurait peut-être été modifiée.

Nous pensons que cela est faux. Si la recette pour gagner les guerres existait réellement, la face du monde serait bien différente. En effet, celui qui serait capable de réciter L’art de la guerre et d’en expliquer chaque passage (comme il l’a été demandé pendant près d’un millénaire aux fonctionnaires militaires impériaux chinois) ne saurait pas pour autant triompher d’une bataille. Jean Lévi rapporte d’ailleurs cette anecdote[2] : Lire la suite

Le Point sur Sun Tzu

Sun Tzu en référence des thématiques « Manipuler » et « Vaincre »

Sun Tzu en référence des thématiques « Manipuler » et « Vaincre »

Le dernier hors-série Références du magazine Le Point titre, entre autres sur Sun Tzu : listé en compagnie de Machiavel, La Fontaine, Clausewitz, Trinquier et Mao, le stratège chinois est mis en avant pour illustrer la thématique « Séduire, manipuler, vaincre… ».

Ce hors-série est principalement constitué d’extraits d’œuvres (25 au total), chacune d’entre elles étant présentée par un court article. Dans le cas de Sun Tzu, celui-ci (signé Francis Simonis) reprend une bonne partie des thèmes présentés dans ce blog (ce dont ne peut que se féliciter). L’extrait de L’art de la guerre placé en vis-à-vis de l’article est le chapitre 1 dans son intégralité, dans sa traduction de Jean Lévi. C’est un excellent choix, la tendance étant de recourir à la traduction du père Amiot, beaucoup moins fidèle. Mais comme il ne s’agit là que d’un extrait, les coûts ont sans doute été réduits voir nuls pour le magazine.

A l’instar d’un ouvrage comme le Vade-mecum des situations conflictuelles  que nous avions récemment recensé [lien), le principe des recueils de textes liés par une même thématique nous parait intéressant, car permettant entre autre d’identifier les spécificités d’un auteur donné et de constater l’état de l’art à son époque (même si, dans le cas Sun Tzu, il est absurde de prétendre qu’il aurait par exemple pu se nourrir de L’Odyssée d’Homère pourtant écrit plusieurs siècles avant lui ; de même le traité de Sun Tzu n’a réellement été connu des Occidentaux qu’à la fin du XXe siècle, et était donc étranger à la quasi-totalité des 24 autres auteurs sélectionnés).

Cet aspect de référence de Sun Tzu se note d’ailleurs au moment où L’art de la guerre vient d’être listé par le magazine Time comme l’un des neuf ouvrages que tout manager devrait avoir lu. Une liste très américaine au demeurant :

1) The Effective Executive de Peter F. Drucker
2) The One Minute Manager de Kenneth H. Blanchard
3) Les fourberies de Dilbert de Scott Adams (Dilbert and the Way of the Weasel)
4) The Age of Unreason de Charles Handy
5) L’art de la guerre de Sun Tzu
6) Don’t Bring It to Work de Sylvia Lafair
7) Le Prince de Machiavel
8) Les 21 lois irréfutables du Leadership de John C. Maxwell (The 21 Irrefutable Laws of Leadership)
9) Comment se faire des amis et influencer les autres de Dale Carnegie (How to Win Friends & Influence People)

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L’art de la guerre est-il daté ?

Un traité daté ?

Un traité daté ?

A la différence d’un texte plus abstrait comme le Tao Tö King, L’art de la guerre est fortement ancré dans la réalité physique de son temps. Aussi, certains préceptes paraissent être devenus caducs. Plusieurs raisons à cela :

Soit parce qu’ils étaient trop directement liés à l’armement et aux techniques de combat :

« En présence de monticule ou de remblais on s’établira sur le versant ensoleillé, en y appuyant son flanc droit. » (chapitre 9) : Cette différenciation des flancs gauche et droit résultait probablement du fait que la plupart des soldats étant droitiers, et que le bouclier se tenant dès lors à gauche, il valait donc mieux que l’ennemi se trouvât de ce côté…

Soit parce que les données fournies citaient trop directement des paramètres de l’époque :

« En règle générale, toute opération militaire requiert mille quadriges rapides, mille fourgons à caisse de cuir, cent mille soldats cuirassés, et des vivres en suffisance pour nourrir une armée évoluant à mille lieues de sa base. A ceci s’ajoutent les dépenses pour supporter les efforts de l’arrière et du front, les frais occasionnés par le ballet diplomatique entre royaumes ; les besoins en glu, en laque et en fournitures nécessaires à la réparation ou au remplacement des chars et des armures ; ce qui représente un total de mille lingots par jour. Ce n’est que lorsqu’on dispose de tels fonds qu’on peut envisager de lever une armée de cent mille hommes. » (chapitre 2)

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La nécessaire lecture psychédélique de Sun Tzu

Une lecture « différente » est-elle nécessaire ?

Une lecture « différente » est-elle nécessaire ?

Dans sa forme, L’art de la guerre ne peut être perçu comme un manuel de doctrine moderne. Pour véritablement le comprendre, il est indispensable de faire l’effort d’entrer en lui, de se l’approprier, voire de s’y dissoudre. Il ne se présente pas comme un FT 02 « Tactique générale » ou un Tactique théorique de Michel Yakovleff. Il n’offre pas une structure organisée visant à exposer une doctrine de façon systématique. A l’instar des écrits de sa période, L’art de la guerre est un traité ésotérique ; il livre sa philosophie sous forme de flashes, dont le disciple est censé s’imprégner pour, petit à petit, accéder à la compréhension générale.

Cette façon de transmettre un savoir, très déroutante pour un Occidental moderne[1], est typique des textes chinois de l’époque de Sun Tzu : à l’exception de quelques textes qui furent d’ailleurs justement rejetés pour leur forme jugée « trop sèche »[2], l’imprégnation qui permettait la révélation était la forme normale d’enseignement. Nous avions déjà traité cette idée dans notre billet Des idées en désordre ?. Cette forme particulière conduit généralement à ne rien trouver de profond à une première lecture. Il n’y a qu’à faire l’expérience de lire le Tao Tö King de Lao Tseu pour ressentir cette angoisse d’être passé à côté de quelque chose ; sinon, comment tant de personnes et de philosophes parviendraient-ils à extirper une ligne de conduite claire de cette apparente bouillie poétique ?

Au final, le mode de fonctionnement de L’art de la guerre relève plus de la philosophie que de la doctrine : Sun Tzu doit se lire, se méditer, se relire, et se conserver dans un coin de sa mémoire. Certes, des préceptes clairs ponctuent son propos ; mais s’ils peuvent parfois être pris au pied de la lettre, ils ne sont qu’un constituant d’un système plus vaste. C’est notamment pourquoi la plupart de nos billets visant à traiter une facette du système suntzéen « picorent » bien souvent des préceptes à travers différents chapitres. Les thématiques que nous traitons ne sont jamais de simples paraphrases des propos de Sun Tzu, mais plutôt une compréhension de son système, déduite de notre travail d’immiscion dans le traité.

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Quel est aujourd’hui l’intérêt de lire Sun Tzu ?

Pourquoi consacrer du temps à étudier ce traité ?

Pourquoi consacrer du temps à étudier ce traité ?

L’art de la guerre ne se présente pas comme un manuel de doctrine moderne, aisé à aborder. Or, à la différence d’un traité comme celui de Clausewitz, il n’existe que peu (voire pas) d’exégèse militaire en français du traité chinois. Des ouvrages francophones – ou des traductions – paraitront peut-être avec le temps, mais pour l’heure, chaque lecteur désireux de véritablement comprendre le système exposé dans L’art de la guerre est tenu de refaire le long cheminement d’assimilation de la philosophie de Sun Tzu, ne pouvant guère se reposer sur des écrits prémâchant ce travail. Dès lors, pourquoi consacrer du temps à l’appropriation de ce traité vieux de près de 2500 ans ?

En tout premier lieu, L’art de la guerre présente une formidable valeur illustrative de par sa prétention à être le tout premier écrit stratégique de l’humanité. Si certaines assertions de Sun Tzu apparaissent aujourd’hui comme des évidences, il faut bien se rappeler que le stratège chinois fut le premier à les formuler par écrit[1] :

  • réduction au strict nécessaire des destructions chez l’adversaire ;
  • préférence pour l’approche indirecte (diplomatie, ruse, etc.) ;
  • recours au combat indirect ;
  • impératif du renseignement ;
  • primauté de la manœuvre ;
  • nécessité de créer l’incertitude chez l’ennemi ;
  • recherche de l’effet de surprise ;
  • obligation d’être réactif et de savoir exploiter les situations ;

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Sun Tzu donne-t-il des ordres ?

Injonction ? Recommandation ?

Injonction ? Recommandation ?

L’art de la guerre apparait comme une succession – presqu’une concaténation – de préceptes (« Si l’ennemi est dispos, le fatiguer », chapitre 6) et de considérations sur la guerre (« La guerre repose sur le mensonge », chapitre 1). Parfois, figurent quelques explications sur le comportement de l’ennemi (notamment au chapitre 9, qui en est empli : « L’ennemi demande la paix sans pourparlers préalables : il complote », chapitre 9)

Concernant la forme des préceptes, Sun Tzu livre généralement des injonctions :

« Qui dirige une armée en ignorant l’art des neuf retournements se montrera incapable d’user de ses hommes, même s’il connaît les cinq avantages tactiques. » (chapitre 8)

« Une armée doit préférer les terrains élevés aux terrains bas. » (chapitre 9)

Il arrive cependant parfois que Sun Tzu fasse preuve de modération et que ses préceptes revêtent plus l’aspect de recommandations, ou laissent entrevoir la possibilité que, dans certains cas, il pourrait en aller autrement :

« En règle générale, il est préférable de préserver un pays à le détruire, un corps d’armée à le détruire, un bataillon à le détruire, une escouade à la détruire, une brigade à la détruire. » (chapitre 3)

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