Appliquer Sun Tzu permet-il de remporter la victoire ?

Défilé de la victoire en l'honneur de Sun Tzu

Défilé de la victoire en l’honneur de Sun Tzu en Chine

Le militaire qui mettrait rigoureusement en pratique L’art de la guerre serait-il certain de remporter toutes les batailles ? C’est ce que semble croire le général Samuel Griffith, traducteur de Sun Tzu en 1963 [1] :

Aucun des sinologues français les plus éminents n’a manifesté de l’intérêt pour les classiques militaires chinois. Pourtant, s’ils leur avaient consacré ne serait-ce qu’une parcelle des études assidues qu’ils ont vouées à d’autres aspects de la culture chinoise, peut-être quelques-unes des débâcles que l’armée française a eu à subir au cours de deux dernières décennies auraient-elles pu être évitées.
[…]
En 1937, le Japonais Mizoyo Ashiya fit éditer un essai sur Sun Tzu dans le périodique Wissen und Wehr. Heureusement pour les Alliés occidentaux, ni Hitler ni les membres de l’O.K.W. ou de l’O.K.H. ne semble avoir eu connaissance de cette publication. S’ils l’avaient lue, le déroulement de la guerre hitlérienne en aurait peut-être été modifiée.

Nous pensons que cela est faux. Si la recette pour gagner les guerres existait réellement, la face du monde serait bien différente. En effet, celui qui serait capable de réciter L’art de la guerre et d’en expliquer chaque passage (comme il l’a été demandé pendant près d’un millénaire aux fonctionnaires militaires impériaux chinois) ne saurait pas pour autant triompher d’une bataille. Jean Lévi rapporte d’ailleurs cette anecdote[2] :

Bien des stratèges chinois ont raison « sur le papier » ou dans le discours, tant ils savent jongler verbalement avec les règles énoncées par les manuels, mais finalement, confrontés à la réalité de la bataille, ils sont piteusement défaits. Il ne suffit pas de combattre dos à une rivière pour triompher d’un adversaire ou bien d’acculer ses troupes pour qu’elles se battent avec fougue. La déconfiture du général Ma Sou devant Sse-ma Yi à la passe de Kie-t’ing en porte témoignage. Pourtant, familiarisé dès l’enfance avec la littérature stratégique, il avait forcé l’admiration d’un génie militaire tel que Tchou-ko Leang par sa compréhension du Sun-tzu et des autres manuels militaires, à tel enseigne que celui-ci n’avait pas hésité à lui confier, en dépit de sa jeunesse, des responsabilités importantes au sein de l’armée. Il faut en prendre son parti : la stratégie est un art et non une science ; la réussite dépend donc plus de celui qui applique les principes que des principes eux-mêmes.

Comme le cite Sima Qian en clôture de sa biographie des trois grands stratèges chinois Sun Tzu, Sun Bin et Wou Tseu[3] :

« Ceux qui savent agir ne savent pas tous parler, et ceux qui savent parler ne savent pas tous agir. »

Ainsi, ce n’est pas parce que l’on maitrise parfaitement la théorie de la doctrine que l’on est à même de l’appliquer efficacement sur le terrain. Par exemple, sans le charisme nécessaire au commandement de ses troupes, aucun général ne peut imposer la conduite de manœuvres complexes.

De toute façon, le traité parait déjà difficilement applicable dans son intégralité. Nous avions par exemple remarqué qu’il paraissait extrêmement ardu d’atteindre un niveau de manœuvrabilité tel qu’une armée « cesserait d’avoir forme » ? De même, lorsque Sun Tzu commande « On ne gobe pas l’appât que l’adversaire vous tend » (chapitre 7), c’est certes là une évidence, mais comment savoir à coup sûr qu’il s’agit d’un appât ?… Enfin, le parfait général décrit par Sun Tzu, possédant une intuition sure et un jugement infaillible, existe-t-il réellement ?

En outre, il convient de garder à l’esprit qu’aucune armée à travers l’Histoire n’a jamais appliqué totalement les préceptes de Sun Tzu. Même en Chine. Pourtant, ses idées, prises de façon holistique, pourraient être vues comme un système de pensée complet et cohérent duquel toute question tactique trouverait une réponse. Plus généralement, aucune armée, si bureaucratique soit-elle, n’a jamais appliqué rigoureusement une doctrine antérieure à elle. Il y a sans cesse recréation. Il n’existe pas de chef militaire qui ait reproduit scrupuleusement (avec succès) ce qu’aurait préconisé un stratège antérieur. Personne n’a strictement fait du « Jomini » ou du « de Saxe ». Alexandre faisait du Alexandre, et Napoléon du Napoléon. Et chacun d’eux s’est forgé par ses lectures, sa propre expérience, et son génie.

Enfin, Sun Tzu lui-même considérait qu’une application scolaire de ses préceptes ne pouvait conduire qu’au désastre :

« Car si n’importe qui est à même de connaître la manœuvre gagnante, nul ne peut remonter au processus qui m’a permis d’édifier la configuration victorieuse. » (chapitre 6)

Face à une situation donnée, seul le génie militaire aura la faculté de trouver l’interprétation juste du des propos de Sun Tzu à même de lui faire remporter la victoire. Autant dire qu’il ne parait pas possible de proposer une réécriture contemporaine de L’art de la guerre sous la forme d’un manuel de doctrine clair et compréhensible pour tous.

Même s’il est très facile de rattacher n’importe quelle notion militaire à un précepte de Sun Tzu, ce n’est pas pour autant que l’on est capable de comprendre son système. Sun Tzu lui-même considère que l’exposé de préceptes seul ne suffit pas, et qu’il faut un véritable génie militaire pour comprendre son système :

L’art de la guerre doit dès lors être vu comme un traité qui forme le chef. Comme l’un des traités. Mais au final, le général doit être lucide sur ses qualités, exploiter et renforcer celles qui le distinguent des autres, et amoindrir et compenser ses faiblesses. La lecture et l’étude de Sun Tzu ne peuvent que fortifier la réflexion du chef militaire, quand bien même il déciderait de n’appliquer aucun de ses préceptes.

A contrario, il est intéressant de se demander si un génie militaire qui n’appliquerait pas Sun Tzu, voire qui en prendrait systématiquement le contre-pied, pourrait remporter victoire sur victoire. Pourquoi pas ? La richesse d’un traité de stratégie tel L’art de la guerre n’est pas d’être considéré comme un manuel de combat, mais bien comme un support de réflexion qui va contribuer au développement de la pensée militaire du chef. Il sera donc tout-à-fait possible qu’un plan de bataille ait été conçu en parfait désaccord avec les préceptes de Sun Tzu ; mais le général aura alors certainement pris sa décision en ayant en tête qu’il dérogeait volontairement aux principes édictés par le stratège chinois.


[1] Samuel Griffith, Sun Tzu dans les langues occidentales, in Sun Tzu, L’art de la guerre, traduit par Francis Wang, éditions Flammarion, 1972.

[2] Jean Lévi, Les sept traités de la guerre, p. 68.

[3] Sima Qian, Vie des chinois illustres, p. 55, traduit par Jacques Pimpeneau, éditions You Feng, 2009.

Source de l’image : Défilé à Huimin en 2011 à l’occasion de la fête de Sun Tzu

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